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Naissance et adieu d’une légende
Par Michel Hernández Traduit par Alain de Cullant
Le Buena Vista Social Club a fait ses adieux des scènes avec deux concerts dans le théâtre Karl Marx, laissant derrière lui une traînée de questions et de leçons, surtout pour ceux qui, d’une façon ou d’une autre, ont eu une relation avec la critique, la promotion et l’enregistrement de la musique cubaine.
Illustration par : Antonia Eiriz

Vers la fin des années 1990 il y a eu un phénomène très intéressant qui a internationalisé la musique cubaine traditionnelle, la convertissant en un objet de culte durant les deux décennies suivantes : la naissance du Buena Vista Social Club, qui a uni plusieurs étoiles de l’île dans un projet collectif, qui a fait connaître au monde l’évidente valeur de la musique créée à Cuba depuis plus de soixante ans et qui en cette époque n’avait atteint une grande diffusion dans le pays.

Le Buena Vista Social Club (BSC) a fait ses adieux des scènes avec deux récents concerts dans le théâtre havanais Karl Marx, laissant derrière lui une traînée de questions et de leçons, surtout pour ceux qui, d’une façon ou d’une autre, ont eu une relation avec la critique, la promotion et l’enregistrement de la musique cubaine.

Un fait : lors des adieux de la légende Buena Vista – qui a compté ses artistes actifs les plus représentatifs tels qu’Omara Portuondo, Eliades Ochoa, Barbarito Torres, Manuel « Guajiro » Mirabal et Amadito Valdés -, la plupart du public était composé d’étrangers qui connaissaient le symbolisme que représentait le fait d’être présent aux adieux de ce groupe à Cuba, un groupe qui, je le dis en passant, n’a pas perdu son identité malgré son entrée par la  porte principale de la grande industrie. En tout cas, cette identité propre, cette marque de naissance, a été la caisse de résonance qui a donné le brillant au décollage de ce groupe qui a fait danser, au XX siècle et durant la première partie du XXIe, avec une musique antérieure à de nombreux discours qui ont construit les habitudes et les goûts musicaux d’un important segment de la planète.

Ainsi, avec ces langages de fond, un collectif de musiciens est entré en jeu, conduit par l’illustre Compay Segundo, obligeant le public à tomber dans la tentation de quelques sons peu connus, mais qui ont commencé à attirer l’attention même dans les régions les plus insoupçonnées, que ce soit pour sa qualité ou pour son irrésistible curiosité qui suscite toujours un nouveau discours, bien que le nouveau, dans ce cas, avait déjà plusieurs dizaines de décennies sur les épaules.

Par contre, à Cuba, une partie du public a regardé souvent le BSC depuis la distance, avec une rare sensation d’étrangeté, comme si son histoire n’avait pas germé dans les rues de Santiago de Cuba ou de La Havane. Comme s’il ne la appartenait pas. Cela pourrait s’expliquer, dans une certaine mesure, que ses derniers concerts dans la capitale ont compté quelques fans cubains et de nombreux étrangers. D’autre part, le Buena Vista, continuellement plongé dans des tournées internationales, s’est à peine présenté sur les scènes insulaires, une chose qu’ont fait (et font) habituellement plusieurs de ses membres avec leurs projets en solitaire, comme Omara Portuondo ou Eliades Ochoa.

Il est vrai que le BSC, qui a fait réapparaître une longue liste d’étoiles comme les attachants Ibrahim Ferrer, Rubén González, Orlando « Cachaito » López, Manuel Galbán - un des Los Zafiros originaux -, Manuel « Puntillita » Licea ou Pío Leyva, a revitalisé la musique cubaine traditionnelle et a mis en évidence l’intérêt envers l’exubérante richesse d’un héritage que nous n’avons pas été en mesure de valoriser à sa juste dimension, même s’il était devant nos yeux, et qui courrait le risque de se perdre totalement dans le temps, comme cela arrive encore avec des genres traditionnels cubains qui restent dormants, étant mis de côté par la léthargie des médias, parfois trop occupé à alimenter les pièges des listes de succès, ce qui démontre un manque de stratégies cohérentes pour diffuser la musique cubaine de racines, condamnée quelquefois à devenir une simple attraction touristique.

Revenons au Buena Vista. L’histoire du groupe a vécu plusieurs étapes, depuis l’obtention du Grammy Award en 1997, l’impact mondial du documentaire homonyme du cinéaste allemand Wim Wenders ou le grand accueil de Compay Segundo au Vatican. Lors de son explosion, le groupe a également débordé l’intérêt des musiciens de résonance internationale qui ont remarqué en eux un notable potentiel. En fait la formation est devenue une découverte à Cuba, spécialement parmi un secteur de la jeunesse ayant de plus amples préoccupations sonores, à partir de la publication de l’album Rhythms del mundo, enregistré avec des étoiles du rock et de la pop music anglo-saxonne dans le but de recueillir des fonds pour les victimes des catastrophes naturelles. Dans l’album, beaucoup ont écouté sans cesse, et certains ont même rêvé de l’idée logique d’une représentation dans l’île, où apparaîtraient aux côtés des cubains des chanteurs comme Sting, U2, Coldplay, Arctic Monkeys, Radiohead, Dido, Kaiser Chiefs, Maroon 5 ou Franz Ferdinand, parmi d’autres.

Le succès de l’album est apparu dès le début. À ce moment (nous parlons de 2006), tout projet lié au Buena Vista naît avec tous les atouts pour s’imposer aussi bien dans le circuit des appelées « musiques du monde » que dans le panorama sonore moins exigeant. L’album a également démontré que la Buena Vista n’était pas un groupe établi depuis des décennies, mais qu’il s’agissait d’une formation ouverte aux différents contextes sonores de la planète et à ses diverses influences, quoique ses meilleurs apports sont venus du sauvetage et de la revitalisation de la musique cubaine traditionnelle.

Le Buena Vista Social Club a fait ses adieux en montrant clairement qu’il n’était pas un groupe du passé. En effet, la musique qu’il a défendu au cours des 30 dernières années s’est avéré être une des grandes forces de la culture cubaine et une de ses caractéristiques les plus identitaires dans les concepts globaux de la musique. Mais personne ne peut assurer réellement que le Buena Vista quitte définitivement les scènes. Car si l’on parcourt les rues de La Havane, de Santiago, de Camagüey ou de Villa Clara, ou de n’importe quelle province de l’île, ou si l’on entre dans un club sans nom, on peut trouver, sans trop de difficulté, un musicien destiné à la légende.