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Miguel Barnet : Esteban Montejo est quelqu’un avec qui je dialogue encore
Par Adianez Márquez Miranda Traduit par Alain de Cullant
Aujourd'hui, un demi-siècle après la première publication de Biografía de un cimarrón, Miguel Barnet assure avoir appris d’Esteban que l’histoire n’est pas en noir et blanc, et que les êtres humains, quand ils ont eu une vie plus dramatique, cruelle et terrible, conservent toujours un souffle de foi et d’espérance.
Illustration par : Ernesto García Peña

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Tout a commencé avec la curiosité d’un chercheur, d’un anthropologue qui a voulu en savoir plus sur la vie dans « les maisons/prisons qu’étaient les barracones (baraquements) », comme il les décrit lui-même. Sa vision de l’histoire de la patrie éloignée du triomphalisme et l’intention de la raconter depuis l’intérieur, couplée à son esprit rebelle, sont quelques-unes des raisons qui nous permettent de célébrer cette année le 50e anniversaire de Biografía de un cimarrón, un livre transgressif - comme l’a prétendu son auteur dès le départ - qui a humanisé sans aucun doute une période importante dans l’histoire de Cuba. Le reste était la sincérité d’un homme appelé Esteban Montejo et le nez et le génie narratif du jeune poète Miguel Barnet.

« Les êtres humains ne sont pas un bloc de granit ou une unité scellée, se sont des personnes qui ont des vertus et des défauts, se sont des êtres humains. J’ai voulu donner cette image de l’histoire depuis un personnage considéré comme marginal par l’historiographie bourgeoise, hégémonique ou, comme quelqu'un qui a qualifié ce segment caché de gens sans histoire ».

Esteban Montejo était un homme qui ne connaissait pas ses parents et il a reçu toutes sortes de punitions quand il était esclave. À l’âge de 14 ans il a décidé de fuir vers la montagne et de se convertir en cimarrón, il a été là jusqu'à l’abolition de l’esclavage. Pour lui, ce fut difficile de croire qu’il était enfin un homme libre.

« Pour moi un des chapitres les plus émouvants du livre est quand il rencontre une femme portant un enfant dans ses bras et il lui demande : « c’est vrai que nous sommes enfin libres ? » Elle lui répondit oui, mais il avait ce doute, cette réticence de chaque homme qui avait subi les cruels châtiments de l’esclavage et du mépris de la société bourgeoise ».

La rencontre, le début

À cette époque Miguel faisait partie d’une équipe faisant des recherches sur les baraquements, un sujet qui avait toujours attiré son attention, car il voulait savoir comment vivaient les esclaves dans ceux-ci, de quoi ils parlaient, à quoi jouaient-ils ou ce qu’ils mangeaient, des questions qui sont partiellement décrites dans certains livres d’histoire.

Mais c’était en 1963 et ne restaient que peu de personnes vivantes qui pouvaient répondre à ses questions. Le journal El Mundo a publié une entrevue d’hommes et de femmes centenaires. L’un d’eux s’appelait Esteban Montejo, il disait avoir 103 ans et non seulement il avait été un esclave, mais également un cimarrón. Le jeune anthropologue lui a rendu visite dans le Foyer du Vétéran où il vivait. C’est ainsi qu’a commencé une série de rencontres qui durera trois ans et qui se convertiront plus tard en Biografía de un cimarrón.

Aujourd'hui Miguel rappelle que le début a été très difficile, car il était un homme jeune, maigre, aux yeux clairs et à la peau blanche. Sa personne interviewée était exactement le contraire : un homme noir qui est si vieux qu’il avait les yeux bleus.

 

« La meilleure méthode a été de apporter un cigare et du rhum, et de lui dire : Vous êtes un homme intelligent, c’est incroyable qu’à 103 ans vous ayez une telle mémoire ! Il a commencé à me parler immédiatement, il voulait un meilleur matelas, qu’on lui donne un savon tous les jours, qu’on améliore la nourriture du Foyer du Vétéran. J’écoutais ces choses avec une attention quasi socratique », a assuré l’anthropologue.

Quelques semaines plus tard je l’ai interrogé sur le passé. « Il s’est ouvert peu à peu comme un soufflet, avec un souffle extraordinaire de sincérité et de poésie et il m’a raconté sa vie comme il pouvait ».

Des notes, un magnétophone, un témoignage

En même temps qu’il menait une investigation sur les danses cubaines des XVII, XVIII et XIXe siècles - son travail à l’Académie des Sciences de Cuba -, le jeune anthropologue ne manquait pas ses rencontres avec Montejo. « J’ai interviewé Esteban hebdomadairement et j’accumulais des informations. Il n’y a rien de numérique, pas même les minis cassettes. J’utilisais un grand magnétophone tchèque, de marque Tesla, qui pesait plus de 30 livres, que je devais charger dans le bus allant au Foyer du Vétéran ».

Bien qu’Esteban n’aimait pas ce dispositif, Miguel a voulu un jour enregistrer l’histoire de ma’Lucía et il a expliqué au centenaire Montejo comment il fonctionnait. Ils se sont rendus vers le salon de coiffure du foyer où il y avait la seule prise de courrant et, en face d’un groupe de vétérans de la guerre d’indépendance, ils ont enregistré plusieurs histoires. La première fois qu’Esteban Montejo a entendu sa voix sortant de l’énorme Tesla il a ri beaucoup, tout comme ses compagnons du foyer. Le jeune chercheur a pensé que ce serait difficile de continuer à cause de ces rires et il a décidé de revenir aux notes écrites. Quelques semaines plus tard le propre Esteban l’a questionné sur le magnétophone. « Il voulait entendre sa voix et quand je suis revenu avec l’appareil et que je l’ai mis devant le micro, il m’a parlé avec une grande facilité et une grande fierté, comme s’il offrait une conférence », raconte Miguel Barnet qui ne peut éviter de sourire en se rappelant cette scène.

La plupart des histoires contées par Esteban au cours de ces trois années ont été notées dans des carnets puis réécrites. « Je n’ai pas menti, je n’ai rien inventé, il est vrai que j’ai recréé le livre littéralement, car Esteban parlait en monosyllabes ; cela aurait été un témoignage très stérile. J’ai donc utilisé mes astuces comme écrivain et poète, j’ai lu ce qu’Alejo Carpentier qualifiait comme écriture gnomique et j’ai construit le livre », confesse l’auteur, qui ajoute que tous les témoignages sont une œuvre de création dès le moment où qu’on les édite et les assemble. Il explique aussi qu’aucunes des pensées de son interlocuteur, ni aucune de ses histoires sont déformées dans ce processus.

Aujourd'hui, un demi-siècle après la première publication de Biografía de un cimarrón et quelques années de plus quant à l’amitié entre ces deux hommes, Miguel assure avoir appris d’Esteban que l’histoire n’est pas en noir et blanc, et que les êtres humains, quand ils ont eu une vie plus dramatique, cruelle et terrible, conservent toujours un souffle de foi et d’espérance.

Il rappelle que son protagoniste n’avait pas rancœur, c’était une personne qui aimait la vie et un homme d’une grande honnêteté, des qualités qui, selon Miguel Barnet, sont les plus appréciés chez une personne. « Il ne regardait en arrière avec nostalgie ou avec tristesse ; il avait une philosophie stoïque, disons qu’il était un stoïcien sans avoir lu Sénèque. Quand il dit « Pour être cimarrón je n’ai pas connu mes parents, ni même le vide, mais ce n’est pas triste car c’est la vérité, je m’émeus jusqu’aux larmes, et il y a des témoins de ceci ».

À l’occasion des célébrations pour les cinq décennies de la première édition du livre, son auteur s’est rendu à Santa Clara et a été à ce qui est maintenant la centrale sucrière Héctor Rodríguez, l’ancienne Santa Teresa, où est né Esteban Montejo.

« Là il y a des ruines du baraquement et de l’infirmerie où naissaient les enfants, les criollitos. L’historien de l’endroit, d’une façon très naturelle et indolente, m’a dit : « Esteban est né ici ». J’ai regardé ce rectangle entouré de pierres et j’ai été très ému, je n’ai pas pu l’éviter. Je suis une personne sereine, mais j’ai ressenti une profonde tristesse car la plus grande cruauté perpétrée par l’être humain est l’esclavage ; comme disait José Martí, c’est la grande peine du monde ».

L’esclavage est le plus terrible holocauste perpétré par l’espèce humaine sur terre, a dit Miguel Barnet une fois. « Penser que cet homme est né ici, que cet enfant a été transféré plus tard vers les coraux afin qu’il soit allaité par une nourrice qu’il ne connaissait pas… Il a été séparé en larmes de ses parents, ne sachant pas qui ils étaient jusqu'à ce que des parrains, de nombreuses années plus tard, lui ont dit plus ou moins qui ils étaient ».

Toutefois, le souvenir que maintient Miguel d’Esteban Montejo est celui d’un homme allègre, optimiste, solidaire avec ses amis, très suspicieux, ayant une intelligence exceptionnelle et une lucidité totale, même s’il avait déjà plus de cent ans.

C’est l’Esteban qui revient chaque fois que quelqu'un lit Biografía de un cimarrón, une œuvre qui même un demi-siècle après sa publication continue a accompagné son auteur, qui assure qu’Esteban Montejo, plus qu’un personnage de ce livre, est une personne qui est à côté de lui et avec qui il dialogue.