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Martí et la musique
Par Salvador Arias García Traduit par Alain de Cullant
Les connaissances et l’éthique se sont réunies dans la relation du héros avec l’art musical.
Illustration par : Mario García Portela

Pour José Martí la musique constitue non seulement un plaisir esthétique, mais un précieux instrument dans la pleine formation de l’être humain. Pour lui, cet art était une façon fonctionnelle pour faire face à la vie quotidienne, car « trouver [...] une réponse à toutes nos ivresses, une expansion à toutes nos timidités », et un stimulus allant bien au-delà de ses propres résonances : « Dans la musique, le plus beau est ce qui jaillit d’elle », car « la musique est la plus belle forme de la beauté ».

Ses connaissances musicales étaient, au moins, celles d’un fervent auditeur, mais pas précisément celles d’un professionnel. Dans sa ville natale, l’adolescent a pu écouter de la bonne musique dans la maison de son mentor Rafael María de Mendive et lire certains textes sur le sujet. Et, dans son travail comme estafette, il a eu accès à certaines répétitions d’opéras. Comme dans beaucoup d’autres domaines, Martí a affiné et mûri ses goûts musicaux au fil du temps.

Avec son propre être

Toutefois, dans ses textes sur l’art les manifestations picturales ont reçu plus d’attention que les musicales. On sait qu’il s’est inscrit très jeune en dessin dans l’Académie San Alejandro, de La Havane. Et une constante dans sa vie, en particulier à Madrid et Mexico, a été son approche des peintres et les visites d’ateliers et d’expositions. Mais cette connaissance, apparemment plus solide, ne l’a pas empêché d’établir une gradation quant à sa valorisation essentielle. En 1875, il avait établi que « la couleur a plus de changements que la parole, ainsi que dans la gradation des expressions de la beauté, le son a plus de variations que la couleur », donc « l’âme aime plus la musique que la peinture et peut-être plus la peinture que la poésie ».

À un niveau plus global, Cintio Vitier a trouvé la musique essentiellement liée avec son propre être martiano car « non seulement dans les voix et les instruments humains Martí aimait la musique. Il l’a également découvert, extasié, dans la nature ». Ensuite il commente deux exemples de ses derniers Diarios (Journaux). Approfondissant encore plus, Vitier affirme : « Quand Martí, dans le centre des Versos sencillos, dit « Tout est musique et raison », il résume cette accumulation d’intuitions séculaires, nous révélant la clé la plus profonde et la plus élevée de sa pensée, inséparable de sa poésie et la clé intime de son style ».

La fusion qui se produit chez Martí entre la musique et la littérature tend à induire en erreur ceux qui analysent ses jugements sur les compositeurs et les interprètes, où ils ne trouvent pas le critique ascétique et technique, mais l’écrivain dans sa riche expression, sans pour cela cesser d’être aigu et connaisseur. Si nous nous accordons de diviser en deux les classifications primaires de ceux qui aiment la musique - ceux qui l’apprécient surtout depuis le point émotionnel, s’identifiant, et ceux qui l’analysent intellectuellement, plutôt distancés -, il est logique de placer Martí dans les premiers.

Il est clair que pour lui, en fin de compte, la musique implique un concept philosophique, correspondant avec ses idées sur l’harmonie, l’équilibre et les analogies de l’univers. Mais cela ne le pousse pas à de vastes spéculations abstraites sur le phénomène musical, mais à des commentaires et des jugements devant des manifestations concrètes très objectives : la musique qu’il écoute à différents moments de sa vie. Plus précisément, devant les compositeurs et les interprètes qu’il a connu. Et, bien sûr, dans les textes qu’il leur dédit, plus qu’au critique ou au théoricien de la musique, nous trouvons, plein, l’écrivain, le poète.

White

Quand Martí est exilé vers l’Espagne, en 1871, il poursuit sa formation musicale. Il était un assidu de l’opéra dans le théâtre Royal, profitant du prix bon marché qu’avait la loge numéro 13, pour des raisons superstitieuses. Postérieurement il part au Mexique et assume une position plus professionnelle quand, en tant que journaliste, il écrit sur les activités musicales ayant lieu dans la capitale. En 1875, le violoniste cubain José White, mulâtre et partisan de l’indépendance cubaine, visite la ville et Martí lui dédit des chroniques enflammées.

Surtout dans l’une d’elles, parue le 25 mai, il tente une délimitation conceptuelle de la musique : « La couleur a des limites : la parole, les lèvres : la musique, le ciel. Le véritable est que celui-ci n’a pas de fin : et la musique palpite perpétuellement dans l’espace [...] La musique est l’homme s’échappant de lui-même : c’est la soif de l’illimité surgit du limité et de l’étroit : c’est l’harmonie nécessaire, l’annonce de l’harmonie constante et à venir ».

On perçoit, presque comme une obsession (ou un défi) l’intérêt martiano, quand il parle des compositeurs ou des interprètes, à la recherche de définitions conceptuelles de la musique, à laquelle il accorde une fonction primordiale dans la vie. Même, en la comparant avec l’une de ses formes expressives les plus aimées, il a écrit dans un autre texte : « La musique est plus belle que la poésie, parce que les notes sont moins limitées que les rimes : la note possède le son, l’écho grave et l’écho langoureux qui se perd dans l’espace : le vers est un, il est sec, il est seul : âme comprimée, forme implacable, rythme très tenace ».

Une caractéristique des proses martianas dédiées à la musique est, quand il l’écoute, les plus hautes pensées lui viennent à l’esprit, plus ou moins véhiculés à sa mission révolutionnaire. Ses textes sur White, écrits en exil, lui font venir à l’esprit une vision ardente de sa Cuba opprimée. Dans l’un des deux alinéas qui encadrent sa description du concert, il dit : « oh, patrie de mon amour ! Tu es bénie à travers l’éloignement et l’amertume ; tu m’envoies des amours et des promesses dans l’âme de l’un de tes fils : tu m’envoies un chant d’espoir en une créature inspirée, engendrée entre tes soupirs et tes larmes, chauffée au feu de mon soleil ! Patrie, mon âme ! L’infamie ronge le moment où tout mon triste cœur n'est pas adoré en toi ! ».

New York

C’était dans les années où il a vécu principalement dans la grande ville étasunienne (1880-1895), que Martí a pu avoir accès à une plus intense activité musicale, qu’il a su refléter, avec sa façon particulière, surtout dans ses Escenas norteamericanas. Là nous trouvons des textes dédiés à la présence de la musique du compositeur Wagner dans la ville et les représentations de chanteuses comme l’espagnole Adelina Patti ou la suédoise Cristhine Nilsson. Il a également su reconnaître la musique émanant des différentes parties de la ville.

Au début d’une des Escenas norteamericanas, datée le 1er avril 1889, il fait précisément, par le biais de la musique que l’on écoute, un récit de l’arrivée du printemps à New York. Il commence par les grands concerts et les spectacles d’opéra, et il inclut les sons du cirque dans le Madison Square Garden, qui convertiront rapidement un « auditoire colossale ». Et la musique folklorique qu’apportent de leurs terres, avec leurs danses et leurs instruments typiques, les Hongrois, les Italien, les Russes.

Il n’oublie pas le quotidien urbain de la rue, où un pianiste russe joue des mélodies de Tchaïkovski afin que les piétons aillent voir un tournoi d’échecs alors que résonne un tambourin électrique invitant à profiter du théâtre des ménestrels, avec ses artistes blancs peint en noir. C’est le son de la grande ville, capturé ici dans multiples vibrations musicales.

Patria, le journal qu’il a publié à New York à partir de 1892 et qui dans la pratique servait de porte-parole du Parti Révolutionnaire Cubain, compte tenu de sa nature ne contient pas beaucoup d’écrits liés à la musique. Mais il a publié deux partitions : une, La borinqueña, une attachante mélodie portoricaine pour ce peuple ; l’autre, La bayamesa, parue dans le journal le 25 juin 1892, qui deviendra l’hymne national cubain. Il l’a accompagné d’un beau texte, où il exprime : « Patria publie aujourd'hui, pour que tous les lèvres l’entonnent et que tous les foyers la gardent : pour que courent, de chagrin et d’amour, les larmes de ceux qui l’ont entendu dans le sublime combat pour la première fois ; pour qu’elle stimule le sang dans les veines juvéniles, à l’heure la plus belle et solennelle de notre patrie, pour que se lève le décorum dormant dans la poitrine des hommes ».

Nous avons vu que Martí, sur les ailes de la musique, remonte généralement au plus essentiel de sa pensée, à son attitude générale devant la vie et les êtres humains. Crucial à cet égard est « Albertini y Cervantes », son texte dédié à ces musiciens cubains dans le journal Patria du 21 mai 1892. Là il exprime des conceptions philosophiques et pratiques dans des fragments anthologiques très cités : « La capacité d’admirer est belle chez le peuple cubain, qui n’est rien de plus que la capacité constructive, qui donne plus de fruits publics que  celle d’abhorrer, qui est par essence la capacité de destruction. Les hommes sont en deux camps : ceux qui aiment et qui fondent, ceux qui haïssent et défont. Et la lutte du monde devient celle de la dualité hindoue : le bien contre le mal ».

Une métaphore resplendissante sert à réaffirmer l’idée : « Comme avec l’eau forte on doit tenter l’or des hommes. Celui qui aime, crée l’or. Celui qui aime peu, avec le travail, à regret, contre sa propre volonté, ou qui n’aime pas, - n’est pas or. Que l’amour soit à la mode. Que l’on marque celui qui n’aime pas, pour que la peine le convertisse ».

Et précisément la musique l’amène à exprimer sa vision de l’avenir de l’île, dans ce que l’on peut considérer comme un projet de longue portée, une surprenante force aujourd'hui : « Ah, Cuba, future université américaine ! : baignée d’une mer d’un bleu pénétrant : la terre aérée et chaude élève à la fois un esprit clair et actif : la beauté de la nature attire et retient l’homme amoureux : ses enfants, nourries avec la culture universitaire et politique du monde, parlent avec élégance et pensent avec majesté, sur une terre où, demain, s’enlacent trois civilisations ». Après ce qui précède, pourrions-nous douter de l’importance que Martí a accordée à la musique ?