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L'Université et l'enseignement du cinéma à Cuba
Par Pedro R. Noa Romero Traduit par Alain de Cullant
L'amphithéâtre Enrique José Varona, de l'Université de La Havane, le premier local conçu comme une salle de cinéma pour l'enseignement de cet art à Cuba.
Illustration par : Leopoldo Romañach

Le 6 juillet 2018 a eu lieu le 70e anniversaire de la réouverture de l'amphithéâtre Enrique José Varona, de l'Université de La Havane, le premier local conçu comme une salle de cinéma pour l'enseignement de cet art à Cuba. Pourquoi cette date est-elle si important pour la cinématographie cubaine ?

L'histoire de cet événement est directement liée au professeur et critique d'art José Manuel Valdés-Rodríguez Villares (1896-1971) qui, de 1942 à 1956, a offert le cours « Le cinéma, art et industrie de notre temps » durant les Écoles d’Eté de ce centre. Le cours a été le premier du genre à Cuba et, peut-être, un pionnier en Amérique Latine.

La principale base de ses cours a été la démonstration de la validité artistique du cinéma en comparaison avec d'autres arts, principalement le théâtre et la littérature, pour lesquels le cinéma était présenté comme « l'art de la culmination et de la synthèse » : « (...) le cinéma n'est ni le théâtre ni le roman seul, nous l'avons déjà souligné. Ni la simple somme et le mélange des deux, mais tout cela est tamisé, conjugué et pressé dans une synthèse supérieure, une nouvelle forme d'expression, un nouvel art avec ses propres lois et son domaine particulier de l'action créatrice… » (1).

Dans la salle de classe de Valdés-Rodríguez a été la forge du cinéma national qui a commencé à être produit après 1959. On y trouvait des figures de notre cinématographie, comme Alfredo Guevara, José Massip, Jorge Haydú (cours de 1953) et Nelson Rodríguez (1955). Mais il avait aussi parmi ses étudiants d'autres personnalités de la culture cubaine, comme Antonio Vázquez Gallo (1947), Walfredo Piñera (1950), Graziella  Pogolotti (1951), Lisandro Otero (1954) ou Roberto Blanco (1956), pour n’en citer que quelques-uns.

La principale difficulté objective présentée par le cours de Valdés-Rodríguez depuis sa création était l'absence d'un local approprié dans l'Université pour enseigner ce type de sujet. Valdés Rodríguez lui-même, dans son livre El cine en la Universidad de La Habana, nous parle de ces premières expériences et de ses premières difficultés : « (...) En 1942, quand nous avons voulu organiser les sessions de cinéma, correspondant aux 12 leçons pratiques du cours, Nous avons constaté qu'il n'y avait pas de salle de projection dans l'Université. Nous avons installé un équipement portable, appartenant à un particulier, dans une salle de classe. L'absence de conditions acoustiques minimales et d'autres déficiences, qui ont entravé une projection professionnelle, nous a forcés à déplacer les projections… » (2).

Dans un examen approfondi de la troisième édition de l'École d'Été, publié dans la revue Universidad de La Habana en 1943, on peut connaître non seulement les titres des films qui ont été projetés cette année-là, mais aussi qu'ils ont été présentés dans deux locaux différents. Ceux qui se sont présentés les deux premiers jours (Ruée vers l’or et Le dictateur, les deux de Charles Chaplin), ont été projetés dans l’édifice Felipe Poey à 21 heures. Le reste du programme a pris effet, en même temps, dans le salon de la National Theater Supply Co., au nº 219 de la rue Consulado.

Le cours, qui a débuté avec 9 étudiants, a réuni 24 étudiants en 1948. Mais, sans doute, les plus attirants étaient les projections cinématographiques qui l'accompagnaient, en raison de la qualité générale des titres.

Mirta Aguirre, dans sa chronique pour le journal Hoy, a évalué le programme proposé par Valdés Rodríguez dans l'École d'Été de 1948 avec ces mots : « (...) le plus noble, le mieux réalisé dans les dernières productions anglaise, russe, française, argentine et étasunienne. Presque tous les films lauréats de prix nationaux et internationaux. Plusieurs d'entre eux sont des premières à Cuba. Une sélection du critique qui sait ce qu’il apporte ». (3).

La qualité et la nouveauté des films projetés ont montré que les fonctions ont attirées, dès sa première édition, non seulement les inscrits, mais aussi des professeurs et d’autres étudiants de l'École d'Été. C'est ce que nous dit Valdés-Rodríguez :

« Avec surprise, nous trouvons le double de personnes de la capacité de la salle, des professeurs universitaires comme Luis de Soto et Raimundo Lapierre, par exemple, des étudiants d'autres cours de l'École d'Été et de diverses carrières universitaires, plus un public n’étant pas de la Université. Et dans chacune des 12 sessions, tout au long de la journée de six semaines de l'École, il y avait le fait qu’un nombre égal ou supérieur de personnes n’avaient pas de place assise, celles-ci restant debout ou assissent sur le sol ».

Et le professeur conclut : « L’existence d'un secteur considérable, faisant partie ou pas de l’université, était évidente, intéressé par un cinéma digne d’une attention adulte, sensible et intelligente » (4).

Le prestige atteint par le cours de José Manuel Valdés-Rodríguez durant les six années consécutives de l’École d'Été, et les attentes grandissantes créées par les programmes cinématographiques présentés à chaque session, ont aidé le recteur, Clemente Inclán, et le secrétaire général de l'Université, Ramón Miyar, a décidé, avec d'autres autorités universitaires, de lui offrir l'un des amphithéâtres de l'édifice Enrique José Varona, où siégeait la Faculté de l’Éducation en cette époque.

Comment a eu lieu ce processus, nous pouvons le lire dans El cine en la Universidad de La Habana, publié en 1966 :

« Ce n’a pas été facile de convaincre le recteur Clemente Inclán, le secrétaire général Ramon Miyar et les autorités universitaires de l'opportunité de construire, ou d'habiliter, un local pour les projections. On a d'abord pensé à construire un local, qui aurait eu un coût d'au moins 35 ou 40 000 pesos. Avec les pieds sur terre, j'ai opté pour l’habilitation d'un local ayant des possibilités de conversion en salle de cinéma. Nous avons choisi l'amphithéâtre Varona de la Faculté de l’Éducation. L'adaptation, les équipements de projection et de son et l'écran avaient un coût n’étant pas supérieur à 15 000 pesos. Et, en juillet 1948, au début de la session de l’École d’Été, l'Université comptait une salle de projection de dimension discrète mais bien équipée. Toutefois, sa conformation inadéquate par la disproportion entre la profondeur et la largeur, a réduit celui-ci » (5).

La salle a été inaugurée le mardi 6 juillet 1948, date de début de l'École d'Été. Pour son ouverture, le film français Le silence est d'or, de René Clair, a été sélectionné, ce film avait remporté le Grand Prix du Festival Cinématographique Mondial qui a eu lieu à Bruxelles, Belgique, et les premiers prix du meilleur réalisateur et du meilleur acteur (Maurice Chevalier) dans le Festival de Cinéma de Locarno, Italie. Le film avait été donné pour l'occasion par RKO Radio Picture.

Dans ses paroles de présentation du film, lors de l'inauguration de l'amphithéâtre, Valdés-Rodríguez a valorisé Le silence est d'or :  « Ce n'est pas un film divertissant et encore moins amusant. C’est un film sobre à l’extrême » (6).

Le succès a rempli le travail patient du professeur, mais il a également élargi les possibilités et les attentes de tous les personnes intéressées au cinéma qui, immédiatement, ont réclamé que l'amphithéâtre modestement habilité, avec des pupitres comme sièges, ne se limite pas seulement à l’École d'Été, mais qu’il propose des projections tout au long de l'année scolaire.

Francisco Ichaso, depuis sa chronique « Escenario y pantalla » (Scène et écran), dans la revue Diario de la Marina, a fait écho à l'inauguration de la salle et a souligné l'importance de l'installation pour l'Université :

« La salle de cinéma de l’Université existe déjà comme une installation occasionnelle de l'École d'Été ; mais elle devrait maintenant être considérée par les autorités universitaires comme une partie intégrante et permanente de sa structure, avec une attention particulière, sous une direction experte et avec l'équipement nécessaire pour offrir un service à toutes les écoles et les facultés. On ne conçoit pas une université moderne, de l'importance de la nôtre, sans salle de cinéma, où sont projetés non seulement des films et des documentaires d'intérêt scolastique et scientifique, mais aussi des « films » d'art dont la résonance culturelle ne peut pas être méconnue par un centre de hautes études » (7).

D’autre part, dans la chronique pour le journal Hoy - déjà citée – Mirta Aguirre réclamait : « On se lamente que l'Université va offrir seulement cette activité pour son École d’Été. Bien que les projections doivent être plus espacées, même s’il n’y en a seulement deux par mois, il serait utile de garder la salle de l'amphithéâtre Varona en fonction tout au long du cours normal. Ces projections accueilleraient des centaines d'étudiants dont le développement esthétique contribuerait beaucoup à une assiduité régulière et systématisée aux expositions cinématographiques de haut niveau artistique. Ce qui possède une importance évidente dans un ordre général de la culture » (8).

Les deux journalistes ont été satisfaits de leurs demandes très rapidement, car l'Université de La Havane a proposé une organisation répondant à ce besoin qui débordait la projection du film comme une forme artistique liée aux études cinématographiques. Il s'agissait de créer une structure qui satisfaisait cette nouvelle revendication : la section du Cinéma d’Art a été inaugurée à la fin de 1949, dans le même amphithéâtre Enrique José Varona.

Dans le présent travail je ne peux pas m’étendre sur la façon dont la section du Cinéma d’Art a fonctionnée, je dirai seulement qu'elle s’est maintenue jusqu'en 1967, sous la direction de Valdés-Rodríguez, qui a ensuite commencé à présenter de graves problèmes de santé. Il a été remplacé par Mario Rodríguez Alemán (1926-1986), qui a maintenu le même esprit du professeur.

En 1986, précisément l'année où José Manuel Valdés-Rodríguez fêtait son 90e anniversaire, une plaque commémorative a été dévoilée à l'entrée de son amphithéâtre bien-aimé, avec la présence du recteur de l'Université Fernando Rojas et de Julio García-Espinosa, président de l’ICAIC (Institut Cubain de l’Art et de l’Industrie Cinématographique) à cette date. Sur celle-ci on peut lire :

« Dans cette amphithéâtre, Enrique José Varona, le professeur José Manuel Valdés Rodríguez (1896-1971), pionnier de la culture cinématographique à Cuba, journaliste et critique de formation marxiste, a offert ses cours « Le cinéma, l'industrie et l'art de notre temps ». Il a été le fondateur, en 1949, du département de cinématographie de l'Université de La Havane et des Sessions du Cinéma d’Art ont été à la base de l'incorporation du cinéma dans l'enseignement universitaire. L’Université de La Havane dédie cette plaque à sa mémoire, pour commémorer le 90e anniversaire de sa naissance ».

Au début des années soixante-dix, il a été décidé que la Session du Cinéma d’Art se convertirait en Ciné-club Universitaire « Sergei M. Eisenstein », un nom maintenu jusqu'au début des années 90. Aujourd'hui, elle possède le nom de Ciné-club Universitaire « José Manuel Valdés-Rodríguez ».

Notes :

1 - J. M. Valdés-Rodríguez : El Cine en la Universidad de La Habana, Empresa de Publicaciones MINED, La Havane, 1996, page 467.

2 - J. M. Valdés-Rodríguez : Ibidem. p. XIV.

3 - Mirta Aguirre : Crónicas de cine, maison d’édition Letras Cubanas, La Havane, 1998, page 250.

4 - M. Valdés-Rodríguez : oeuvre citée, 1966, p. XV.

5 – Idem

6 - J. M. Valdés-Rodríguez : "Palabras Universidad. Inauguración sala de proyecciones". Document inédit, 1948, page 3.

7 - Francisco Ichaso : "Escenario y pantalla. Cine de Arte en la Universidad", dans la revue Diario de la Marina, vendredi 9 juillet, 1948, page 8.

8 - Mirta Aguirre (1988). Ibidem, pages 250 et 251.