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Lucifer au Capitole
Par Orlando Carrió Traduit par Alain de Cullant
Le sculpteur italien Salvador Buemi a donné l'œuvre, une sculpture méticuleuse, splendide et exquise, à son compatriote Orestes Ferrara qui a fait don au Capitole national en 1932.
Illustration par : artistes cubains

En face du Salon Simon Bolivar, dans l’aile nord du superbe Capitole National, symbole de la majesté de l’âme nationale, il y a une cour intérieure que très peu de personnes se risquent de visiter sans d’abord se confier sérieusement au Très Saint. La raison est claire : là vit le Diable.

Pour vous dire la vérité, pendant des années, les murs de la capitale, qui peuvent être appréciés à de grandes distances et surprendre les anciens et nouveaux promeneurs du monde, ne sont pas sortis indemnes face aux éléments fantastiques et aux petites plaisanteries. Selon les spécialistes, le spectre de Clemente Vázquez Bello, l’ancien président du Congrès, victime d’une fusillade durant le « machadato », errait tous les soirs au deuxième étage et semait la panique parmi les policiers.

Sans oublier les cartes postales du Capitole ! Jusqu’aux années soixante du siècle précédent, les paysans prenaient une photo incontournable devant l’édifice, mis là pour régner, et la question ne transcendait pas. Cependant, quand les havanais se prêtaient à l’idée de poser pour les photographes sur les marches du bâtiment maintenant restauré, ils risquaient une catastrophe : « Guajiros (Paysans) » … « guajiros », criaient les moqueurs.

En tout cas, personne ne peut nier que le Palais des Congrès, inauguré en 1929 par le régime de Gerardo Machado, constituait une vantardise de luxe et de soucis hyperboliques : son grand escalier lui donne une atmosphère propre ; les portes principales, d’Enrique Cabrera García, sculpteur cubain, sont un poème à la meilleure sculpture en bronze ; le portique montre six imposantes colonnes ioniennes de granit ; et les colonnes doriques dans sa zone avant briser la froideur de la pierre blanche. En outre, son dôme, récemment recouvert de nouvelles plaques dorées (c’est le cinquième sur la planète), montre une lanterne circulaire dans le style ionien de beauté indubitable.

Le Salon des Pas Perdus du Capitole National mérite une mention spéciale, dans le centre a été érigé la statue La République, sculptée en bronze par l’Italien Angelo Zanelli et recouverte cette année de nouvelles feuilles d’or 24 carats.

En matière sculpturale, le bâtiment n’a pas été laissé derrière non plus : sur sa façade, on peut voir les images d’El Progreso (masculin, viril, impétueux au rythme du torse, des membres et de la tête), et de la Virtud Tutelar (féminine, avec une attitude tranquille et un visage convaincant), qui cèdent la place à Lucifer, propriétaire d’un morceau d’histoire très intéressant.

À Cuba, au début du XXe siècle, un mouvement s’est développé, tentant de sauver notre mémoire historique à travers divers monuments et représentations érigés par le cubain José Vilalta Saavedra (le José Martí dans le Parque Central), le tchèque Mario Korbel (Alma Mater), et de nombreux artistes italiens tels que Salvador Buemi, le créateur du Martí du Parque de la Libertad, à Matanzas, et de l’Agramonte sur la place de Camagüey portant le même nom, dont on se souvient, spécialement, pour sa récréation de l’Ángel Caído, énigmatique et sombre, l’incarnation du mal, qui se dresse contre Dieu et pousse Adam et Eve à tomber dans le péché et à abandonner le paradis.

Salvador Buemi, sans destinataire fixe pour son effigie et fatigué du rejet des gens, en 1910, a donné l'œuvre à son compatriote Orestes Ferrara, colonel de l’Armée Libératrice qui a ensuite fait une longue carrière politique et journalistique avant de devenir ambassadeur de Cuba à Washington et le secrétaire d’État de Machado. Il semble que Ferrara a emporté la sculpture au cours de ses nombreux voyages et, à la fin, il l’a placé provisoirement dans une demeure, de style Renaissance florentine, qu’il a fait construire dans la rue San Miguel, numéro 1159, à l’angle de Ronda, dans l’actuelle municipalité Plaza de la Revolución (l’actuel Musée Napoléonien).

Il est à noter que, malgré son odeur de soufre, ce Satan bronze, nu et de la taille d’un humain moyen, est une sculpture méticuleuse, splendide et exquise, démontrant la valeur accordée par Buemi quant à l’art de la forme. Le corps, imposant, s’élève dans une impulsion rebelle ; le poing droit levé, semble être dirigé vers l’infini, et l’autre main frappe la poitrine  ce que les experts mettent en relation avec son dédain devant le Créateur.

Ce qui est sympathique dans cette histoire est que Ferrara a été presque avalé par le marais quand il a essayé de se débarrasser de son Diable artistique - beaucoup plus beau que celui de la Calle del Retiro de Madrid -, il a même essayé de donner la sculpture à plusieurs institutions qui l’ont refusé avec effroi. Enfin, il en a fait don au Capitole national en 1932, où les membres du Congrès, occupés dans la corruption et les compositions politiques, étaient au-delà du bien et du mal et tout don était bon pour eux.