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Lucía Jerez. Première partie
Par José Martí Traduit par Maria Poumier
Première partie du roman Lucía Jerez, traduit par Maria Poumier spécialiste d’histoire et de littérature latino-américaine et publié par Éditons Patiño, Genève, Suisse, 2003.
Illustration par : artistes cubains

Chapitre I

Un magnolia (1) abritait à l’ombre de sa frondaison, taillé d’une main quelque peu académique par le jardinier de la famille, les habitués de la maison de Lucía Jerez. Les grandes fleurs blanches, pleinement déployées sur leurs branches aux feuilles minces et pointues, ne semblaient pas, sous ce ciel clair et dans le cour de cette aimable demeure, les fleurs d’un arbre mais du jour lui-même, ces immenses fleurs  immaculées qu’on imagine quand on aime très fort. Car elle a, l’âme humaine, grand besoin de blancheur. Dès lors que le blanc s’assombrit, le malheur s’installe. La pratique et la conscience de toutes les vertus, la possession de meilleures qualités, l’orgueilleuse assurance que donnent les plus nobles sacrifices ne suffisent pas à consoler l’âme d’un sel faux pas.

Elles étaient belles à voir, en ce dimanche, entre ciel resplendissant et lumière d’azur, colonnes de marbre, verte ramure et blanche floraison, les trois amies  aux robes de mai enrubannées, dans leurs fauteuils d’osier ; Adela, mince et loquace, un bouquet de roses Jacqueminot (2) au côté gauche, en toilette de soie crème ; Ana, déjà proche de la mort, en mousseline blanche, une fleur bleue fixée sur son cœur malade avec des barbes de blé ; Lucía, robuste et profonde, en robe de soie cramoisie, sans fleur aucune car, disait-elle, « on ne connaissait pas encore dans les jardins la noire, la seule fleur à son gout (3) ». Ce dimanche là, les amies échangeaient vivement leurs impressions. Elles revenaient de la messe, elles avaient souri, sur le parvis de la cathédrale, aux connaissances et aux parents, et s’étaient promenées  par les rues nettes, rutilantes de soleil, comme des fleurs éparses sur un plateau d’argent incrusté d’or. Des fenêtres  de leurs maisons, vastes et anciennes, leurs amies les avaient saluées au passage. Pas un jeune homme élégant dans la ville s’eût manqué de se trouver, en cette matinée, rue de la Victoire. Car la ville, le dimanche matin, a des airs d’épousée. Sur les pas de portes grandes ouvertes, comme si ce jour-là on ne craignait nul ennemie, les domestiques vêtus des frais attendent leurs maitres. Les familles, qui ne se sont pas vues de la semaine, se retrouvent à la sortie de l’église pour aller saluer une mère aveugle, une sœur malade, un père infirme. Les vieux réjouissent ce jour-là. Les anciens combattants marchent la tète plus haute, leur gilet blanc resplendit, le pommeau de leur canne reluit. Les employés paraissent des magistrats. Les artisans font plaisir à voir, avec leur plus belle veste de velours, leur pantalon de drap bien repassé et leur petit chapeau de fin castor. Les Indiens, en vérité, pied nus et crasseux, parmi tant de lumière et tant de propreté, semblent de blessures (4). Mais la procession luxueuse des mères parfumées et des fillettes gracieuses se déroule et se répand en sourires sur les trottoirs de la rue animée ; et les pauvres Indiens, qui la croissent parfois, semblent des chenilles prises par endroits dans la guirlande. Au lieu des chariots ou des convois de marchandises, de brillants équipages remplissent les rues, tirés par des chevaux altiers. Les voitures elles-mêmes ont un air de contentement, de triomphe. Les pauvres eux-mêmes ont l’air riches. Il règne une vaste quiétude et une allégresse chaste. C’est la fête dans chaque maison. Les petits-enfants donnent le tournis au portier, à force de courir jusqu’à la porte pour attendre leur grand-mère qui tarde. Les maris sont jaloux de la messe qui leur dérobe et leurs femmes chéries et la lumière du jour. Et la grand-mère croule sous les cadeaux pour les enfants, les joujoux qu’elle a rassemblés tout au long de la semaine pour les petits, les gâteaux tout frais qu’elle vient d’acheter au salon de thé français, les friandises dont sa fille raffolait avant son mariage, ah ! la calèche inépuisable de cette grand-mère ! Et chez Lucía Jerez nul n’aurait su dire qui,  des âmes ou des magnolias, était le plus en fleur.

À suivre…

Notes :

1. Le magnolia est un arbre originaire d’Amérique, qui peut attendre des proportions  étonnantes, et dont la ramure se déploie largement à la base, tandis que les racines noueuses affleurent. Les grandes fleurs très parfumées d’un blanc éclatant et aux pétales charnus, sont souvent à portée de la main, au milieu d’un feuillage caractéristique : feuilles épaisses, allongées, pointures, vernissées, en couleur sombre. La ville natale du père de José Martí, Valence, en possède un bosquet centenaire et remarquable par son envergure. L’image du magnolia, décisive et récurrente  tout au long du roman Lucia Jerez, porteuse de toute la symbolique de la couleur blanche, mais aussi de l’autochtonie, apparait dans d’autres textes de José Martí. Elle est métaphore d’une femme endormie, dans le poème de 1878 intitulé « Dormida », qui déploie le thème de la contemplation chaste d’une femme qui dort ;  c’est dès le début du poème que le magnolia s’impose : « Puis telle une odorante fleur / de magnolia déployant / ses blancs pétales, elle agite / la fine dentelle flottante » (« Y luego como fragante /magnolia que desenvuelve /sus blancas hojas  revuelve /el tenue encaje flotante  » , P.C, t.2 p.131)

2. Roses brodées dans la manufacture du vicomte de Jacqueminot (1787-1852) à Bar-le-Duc.

3. La description minutieuse des toilettes des personnages féminins tout au long du roman correspond à la mode en vigueur aux États-Unis à cette époque, ce dont font foi les illustrations de la revue El Latino-Américano. Cette publication bimensuelle parut de septembre 1884 à 1888 ; elle était vendue par abonnements dans vingt deux pays d’Amérique et des Caraïbes et pouvait être lue par tous les membres de la famille, mais visait essentiellement un lectorat  féminin ; elle comportait des sections couvrant des domaines artistiques variés, mais aussi des nouvelles scientifique, mondaines au plus générales, un supplément consacré à la mode, et des réclames pour des objets d’usage domestique. La plupart des contributions littéraires étaient sous forme de feuilletons s’étalant sur plusieurs numéros. Le roman de Martí parut en neuf livraisons, du 15 mai au 15 septembre 1885 ; Les sept premières furent annoncées  en page de titre, et l’ensemble contraste avec les autres contributions de type romanesque, bien plus courtes. Les illustrations étaient dues à des peintres latino-américains reconnues ; la plupart des collaborateurs étaient des Hispano-Américains résidant à New York ou dans des villes proches, et un correspondant à Hambourg rendait compte de l’´actualité européenne. L’imprimeur était Hectograph Manufacturing.

4. C’est aux États-Unis, durant les quinze dernières années de son existence, que Martí s’exprima le plus souvent pour vilipender la discrimination raciale, tant à l’encontre des Indiens, que des Noirs et des Asiatiques, dans plusieurs  chroniques sur les mœurs nord-américaines et dans des articles destinés à l’Amérique latine. Progressivement, au fil du siècle suivant, son mot d’ordre « Il n’y pas de haine raciale, parce qu’il n’y pas de races » (« No hay odio de razas, porque no hay razas » in Nuestra América, New York, 1891) est devenu une sorte de devise de la nation cubaine. Les Indiens sont le groupe injustement traité sur lequel il écrivit le plus longuement. Son indignation éclata dès son premier séjour sur le continent, alors qu’il résidait au Guatemala en 1878, où sont décrites les conditions de vie et les coutumes des ceux qui constituaient une véritable caste inferieure dans toute les sociétés hispano-américaine où ils étaient présents. C’est à  cette époque aussi qu’il rédigea (en cinq jours, sur commande du président de la République Antonio Bartres !) le drame en vers Patria y libertad (drama indio), pour glorifier l’indépendance du pays ;  Il y dénonçait le mépris, l’humiliation et les brimades infligés aux indigènes, en  en imputant la responsabilité aux autorités coloniales et au clergé, et donnait à l’Indien le rôle principal dans le soulèvement populaire contre le despotisme. Le début de la pièce est conçu selon le mème schème que la scène ci-dessous : les personnages sortent de l’église à la fin de la messe, et les Indiens sont crûment évoqués comme l’élément qui gâche le splendeur de l’ensemble ; cependant, ils prennent la parole et sont immédiatement partie prenante dans l’action et l’affrontement.

Titre original

Amistad funesta

Premiere éditon dans El Latino American, New York, 1885

Lucía Jerez

Édition critique de Mauricio Núñez Rodríguez

Centro de Estudios Martianos, La Habana, 2000

José Martí

Lucía Jerez

Roman traduit de l’espagnol (Cuba)

Par Maria Poumier

Édition Bilingue

Notes de Maria Poumier et Mauricio Núñez Rodríguez

Copyright 2003 By Éditons Patiño, Genève (Switzerland) pour l’introduction, la traduction française et les notes.

Les Éditions Patiño sont une des activités de la Fondation Simón I. Patiño

8, rue Giovanni Gambini, CH-1206 Genève, Suisse.

ISBN : 2-88213-037.-6