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Lucía Jerez. Deuxième partie
Par José Martí Traduit par Maria Poumier
Deuxième partie du roman Lucía Jerez, traduit par Maria Poumier spécialiste d’histoire et de littérature latino-américaine et publié par Éditons Patiño, Genève, Suisse, 2003.
Illustration par : Rafael Zarza et Kcho

Sur un nécessaire a couture ouvert, où Ana déposa, en voyant arriver ses amies, son ouvrage, des layettes qu’elle confectionnait pour l’orphelinat, Adela et Lucía avaient laissé leurs chapeaux de paille aux rubans assortis à ceux de leurs robes, mêles entres eux comme des faons joueurs. Il en a des choses à dire, un chapeau, après avoir passé une heure sur la tète d’une demoiselle. Interrogez-le, et   il vous répondra : quelque  jeune homme élégant, et plus d’un, y a ravi une fleur, ou encore déposé religieusement sur ses rubans un long baiser tendre. Le chapeau d’Adela était léger, quelque peu extravagant, comme celui  d’une enfant capable de tomber amoureuse d’un ténor d’opéra : celui de Lucía était un chapeau arrogant et menaçant : ses rubans cramoisis dépassaient le bord de la corbeille et se tordaient sur le chapeau d’Adela comme un boa sur une colombe : du fond de soie noire, le reflet d’un rayon de soleil, filtré par une branche mouvante du magnolia, faisait jaillir des flammes. 

Les trois amies étaient dans l’âge pur où les caractères ne sont pas encore définis : c’est le marché, hélas, où les jeunes gens généreux, courant après des oiseaux bleus, viennent lier leur vie à ces jolis vases de chair (5) qui bientôt, aux premières chaleurs fortes de la vie, feront place à la fouine sournoise, à la vipère venimeuse, au félin de glace qui sommeille, impassible, au fond de leur cœur.

Dans son fauteuil à bascule (6) Ana ne se balançait plus, mais un sourire affable errait sur ses lèvres pales ; on cherchait du regard des violettes sur sa jupe, comme si elle avait dû en être remplie. Adela ne tenait pas en place dans son fauteuil et se rapprochait sans cesse tantôt d’Ana, tantôt de Lucía. Le fauteuil de Lucía se jetait en avant et changeait brusquement de position, comme sous l’impulsion d’un geste énergique et contenu de sa maitresse.

  • Juan ne viendra pas, je te dis qu’il ne viendra pas !
  • Pourquoi donc dis-tu cela, Lucía, puisque tu sais que cela te ferait pas de la peine ?
  • Tu n’as pas trouvé que Pedro Real a fière allure ? Ana, donne-moi ton secret pour te faire aimer de tous ; il faut qu’il m’aime, ce jeune homme.

Deux heures plus tard sonnèrent la pendule de bronze sculpté fichée sur un large socle de porcelaine à ramages bleus.

  • Tu vois Ana, tu vois bien que Juan ne viendra plus, Lucía se leva ; elle se dirigea vers l’un des vases de marbre disposés entre les colonnes qui ornaient de part et de l’autre la cour ombragée ; elle arracha sans pitié de sa tige luisante un camélia blanc, et revint en silence à son fauteuil, en mordillant les feuilles.
  • Juan finit toujours pour arriver, Lucía.

À ce moment, à la grille dorée, qui séparait le porche du vestibule donnant sur la cour, apparut un homme jeune, de noir vêtu, dont prenaient congé, avec un affectueux respect, un homme plus âgé, au regard bienveillant et à la barbe fournie, et un autre, encore plus âgé, triste comme qui a beaucoup vécu, qui retenait avec un plaisir visible la main du jeune homme entre les siennes :

  • Juan, pourquoi êtes-vous donc venu au monde dans ce pays ?
  • Pour l’honorer si je le peux, don Miguel, comme vous l’avez honoré.

L’émotion se lisait sur le visage du vieillard ; et il n’avait pas encore disparu sous le porche, au bras de l’homme à la barbe drue, que déjà Lucía, blême et les cils tremblants de larmes, dressée avec une singulière fermeté, se tenait debout près de la grille dorée et disait, en fixant Juan de ses yeux noirs impérieux :

  • Juan, pourquoi  n’était-tu pas venu plus tôt ?

A ce moment Adela était en train d’accrocher un jasmin du Cap à ses cheveux blonds. Ana cousait un ruban bleu sur un bonnet de nouveau-né, pour l’orphelinat.

  • Je suis allé demander, dit Juan en souriant doucement, à ce qu’on ne presse pas Madame del Valle pour le loyer de ce mois-ci.
  • La mère Soleil, de Sol del Valle ?

Et tout en pensant à la fille de la pauvre vieille, qui n’avait pas encore quitté le pensionnat où la directrice l’avait admise par charité, Lucía regagna l’intérieur de la maison sans se retourner et sans baisser la tête, tandis que Juan, qui aimait ceux qui l’aimaient, la suivit des yeux tristement.

À suivre…

Notes :

5. La gynophopbie de Martí alla s’atténuant au fils des ans ; l’image du vase de chair est reprise plus loin avec la variante de la coupe empoisonnée. Indigné par la réduction de la femme au rang de gibier pour les hommes, il affectionnait aussi l’image de la « coupe ailée » (« copa con alas »), titre d’un poème des Vers libres (P.C.,t.1, p 156). Enfin, il fit une synthèse sans équivoque sur les rapports de séduction en général : « Ce que l’homme voit en la femme, c’est tout d’abord une proie. Il n’est même pas loup, mais serpent et renard. C’est une coupe aux bords sucrés, remplie de poison. Tout homme se considère naturellement pourvu du droit de cuissage (…) Rebellez-vous, oh ! femmes…Rebellez-vous, contre cette persécution brutale et répugnante par les sens : cessez d’être chair à mordre et jouissance à boire : refusez-vous, et ne vous plaignez pas d’être infortunée tant que vous ne parviendrez pas à être fortes » (« Lo primero que el hombre ve en una mujer es una presa. Ni siquiera es lobo, sino serpiente y zorra. Es una copa de bordes dulces, llena de veneno. Todo hombre se juzga poseedor natural del derecho de pernada (…) Rebelaos oh mujeres…Rebelaos, contra esa brutal y repugnante persecución de los sentidos: dejad de ser carne que morder y gozo que beber : resistíos , y no os quejéis de ser infortunadas mientras no sepáis ser fuertes », O.C., t.22.p.326 et 21) Voir Marie Pommier, « Création et féminité chez José Martí », in Soy el verso, soy el verso  José Martí créateur, Paris, éd. Ellipses,  195, p.53-72.

6. Le fauteuil à bascule, généralement ouvragé en bois d’acajou et en osier, souvent appelé chaise viennoise à Cuba, joue un rôle décisif dans la sociabilité des régions tropicales de l’Amérique hispanique, étant le siège préfère pour le plaisir de la conversation ; généralement installé  sur les balcons ou sous des galeries ouvertes aux courants d’air rafraichissants, il permet des échanges improvisés avec ceux qui viennent à passer. 

 

Titre original

Amistad funesta

Premiere éditon dans El Latino American, New York, 1885

Lucía Jerez

Édition critique de Mauricio Núñez Rodríguez

Centro de Estudios Martianos, La Habana, 2000

José Martí

Lucía Jerez

Roman traduit de l’espagnol (Cuba)

Par Maria Poumier

Édition Bilingue

Notes de Maria Poumier et Mauricio Núñez Rodríguez

Copyright 2003 By Éditons Patiño, Genève (Switzerland) pour l’introduction, la traduction française et les notes.

Les Éditions Patiño sont une des activités de la Fondation Simón I. Patiño

8, rue Giovanni Gambini, CH-1206 Genève, Suisse.

ISBN : 2-88213-037.-6