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L'ingrédient indigène de l’ajiaco cubain
Par Miguel Lozano Traduit par Alain de Cullant
Pour Alejandro Hartmann, historien de Baracoa, la première ville de Cuba, l'appréciation du sage Fernando Ortiz sur la nation-ajiaco doit inclure le legs indigène.
Illustration par : Alberto Lezcay

Pour Alejandro Hartmann, historien de Baracoa, la première ville de Cuba, l'appréciation du sage Fernando Ortiz sur la nation-ajiaco doit inclure le legs indigène, pratiquement effacé par ce qu'il appelle « un préjugé colonialiste ».

Bien qu'il soit admis que la nation cubaine est variée comme un ajiaco (un ragoût de viandes et de légumes) et comprend les européens, les africains et les asiatiques, la recette doit changer selon les spécialistes opposés à la notion de l'extinction indigène.

Parmi eux se trouve Hartmann, qui précise « Il n'y a pas de communauté indigène : il y a une population d'ascendance indigène partout à Cuba » et c'est la différence avec les réserves des Indiens nord-américains ou les plus de 30 groupes ethniques au Venezuela.

La controverse est ouverte mais, ces dernières années, on apprécie que la théorie sur une plus grande présence indigène dans la nation cubaine gagne de plus en plus d’espace.

M. Hartmann, comme vous et d'autres spécialistes le soutiennent, s’il n'y a pas eu une extinction des indigènes à Cuba, pourquoi ce concept a-t-il primé durant des années ?

Le premier préjugé que nous avons est le colonialiste. Je me souviens d'un personnage clé de notre histoire : le cacique Guamá. Nous savons qu’Hatuey (arrivé de La Hispaniola) est connu car Fray Bartolomé de Las Casas l'a décrit, mais on n'a parlé de Guamá qu'après la Révolution de 1959.

C'est l'historien Juan Jiménez Pastrana qui a publié un livre sur Guamá, que la Dr Hortensia Pichardo (1904-2001) considérait comme le premier cacique cubain à affronter l'armée espagnole et avec des massues, des arcs et des flèches il l'a tenu inquiète et anxieuse durant dix ans.

C'était un préjugé de l'Indien conçu comme pauvre sauvage, ignorant, et faible. Ensuite, faute d'étude, de profondeur et de recherche, on a simplement dit : « les Indiens sont éteints à Cuba ».

Quels éléments parlent de la présence indigène postérieure ?

Il y a certains faits intéressants : en 1589 Fray Escobedo décrit, dans son poème La Florida, que l’on mangeait, à Baracoa, le casabe, le palmito et d’autres coutumes aborigènes et, en 1701, le village indigène de Jiguani a été fondé.

Il y a des éléments importants, tels que les colonialistes espagnols éliminent du recensement le terme « indien », poussant à en faire une analyse.

Le temps passe et, dans les Archives Nationales, l'historien Rolando Perez trouve des documents selon lesquels il y avait plus de 800 Indiens inscrits à San Luis del Caney de Santiago de Cuba.

Au XIXe siècle, les Indiens de Yateras (à l'est de Cuba) ont conformé le régiment Hatuey et ont décidé la bataille de Sao del Indio, avec les (frères indépendantiste Antonio et José) Maceo.

Ensuite viennent les Étasuniens durant l'occupation et l'intervention culturelle et plusieurs d'entre eux décrivent la présence physique indigène.

Je parle de quatre siècles, il y a des Indiens, mais nous ne pouvons pas parler de la pureté, il y a le métissage, car Cuba est un ajiaco comme disait Fernando Ortiz ; ce sont des processus de transculturation culturelle ethnique qui nous ont donné cette identité que nous appelons les cubains.

Puis le Dr. Manuel Rivero de la Calle et d'autres spécialistes, lors d’une expédition à Yates, maintenant municipalité Manuel Tames, font des mesures anthropométriques et concluent que les résidents sont Amérindiens.

Ce rapport va à l'Académie des Sciences, mais il est à peine connu. J'ai consulté ce document et cela m'a aidé.

Le Dr José Barreiro a également documenté la descente des indigènes dans la municipalité Manuel Tames, où habite le cacique Pachito.

Quels sont les autres héritages qui n'ont rien à voir avec le physique ?

Il y a le logement qui est le bohío. Logiquement avec les empreintes espagnoles de faire des chambres, des latrines et une cuisine. Mais le bohío est fait à partir de palmier, comme le décrit Christophe Colomb quand il arrive à Baracoa.

Nous pouvons également trouver le casabe, une nourriture héritée des Indiens (faite à partir de manioc) et qui le mange ? Tous. C'est une présence, un brin, un grain de ce plat qui est la nation cubaine.

Il y a d'autres aspects très intéressants. Sobar est une sorte d'acupuncture indigène, et on soba toujours dans certains endroits. Il y a une présence des ancêtres qui marque l'identité.

Il y a la domination des plantes médicinales, bien que certaines traditions aient été perdues, quand les paysans allaient les coupées, ils demandaient la permission et ils faisaient des oraisons comme s'ils allaient couper un palmier pour un bohío.

Le paysan dit toujours « mon conuco », et qu'est-ce que conuco ? Un mot indigène. Ou la « coa ». Le jeune utilise ce bâton pointu pour semer et ne sait pas qu'il est appelé coa, ni qu’il vient de nos ancêtres.

De nombreux préjugés nous ont amenés à dire : l'indien s'est éteint, mais non, il existe dans la spiritualité, les coutumes et les traditions profondément enracinées.

On parle aussi de la relation de la danse indigène avec le spiritisme de cordon. Des chercheurs comme José Antonio García, de la Bibliothèque Nationale, ont étudié les similitudes du areito et du spiritisme de cordon.

Cesar García del Pino disait aussi que, lors de prise de La Havane par les Anglais, les Indiens de Guanabacoa ont lutté contre la présence britannique, je parle de 1762. Dans le Musée de Guanabacoa il y a des documents sur la présence de l'Indien dans l'occident cubain. Mais cela n'a pas eu la divulgation nécessaire pour acquérir le niveau d'appropriation de ce que représentent nos ancêtres dans la culture.

Certains accusent la Révolution Cubaine d'avoir marginalisé cette question.

Il n'y a pas une communauté indigène, mais une population d'ascendance indigène qui se trouve dans n'importe quelle partie de Cuba. Nous ne pouvons pas oublier que nos Indiens caribéens n'avaient pas le volume de la population des Incas, des Quechuas ou des Aimaras.

Nous étions une expression indigène caribéenne qui a été minimisée en fonction de la quantité de personnes.

Que s'est-il passé après 1959 ? Je me réfère aux villages, la Révolution donne des possibilités pour l'éducation, la santé et la liberté d'expression. Aujourd’hui, les descendants des Indiens sont des ingénieurs, sont dans les universités ou sont des médecins.

Les spécialistes qui ne sont pas venus à Cuba ou qui ne connaissent pas le processus disent que nous ne leur avons pas accordé d'attention. Quelle meilleure attention que celle donnée par notre société ? Il n'y a pas d'analphabétisme dans aucune communauté où ils étaient concentrés quand le généticien britannique RR Gates était en 1952 ou quand l’étasunien Mark Harrington à Baracoa était en 1915 et où il a trouvé des paysans analphabètes d'ascendance indigène.

Comment une plus grande connaissance du legs indigène aurait-il une influence dans le concept de la nationalité cubaine ?

Tout simplement, il renforcerait cet énorme sentiment de fierté de l'appartenance que nous avons. Qui est le premier cubain ayant lutté durant 10 ans ? Guamá ! Hatuey est l'internationaliste dominicain qui est venu. Mais le nôtre est Guamá et il est présent dans les guerres d'indépendance et dans la vie quotidienne, chez le milicien, l'internationaliste, le médecin fils d'Indien. C'est pourquoi il est important de savoir que nous dépendons aussi de ces ancêtres dans notre histoire, même si ce n’est qu’un grain de riz.