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Les tisserands du patrimoine de la nation
Par Graziella Pogolotti Traduit par Alain de Cullant
Le débat contemporain attache une importance primordiale à la nécessité de revitaliser l'appropriation indispensable de l'histoire.
Illustration par : Alberto Lezcay

Œuvre séculaire de la pensée et de nombreuses mains, le patrimoine appartient à tous, les responsables d’en prendre soin et de le préserver. Les témoignages les plus lointains proviennent des habitants primitifs de l'île, qui nous ont légué leurs haches pétaloïdes, leurs marques mystérieuses dans certaines de nos grottes, leurs huttes et les noms de certains lieux de notre géographie.

Des édifices emblématiques survivent de l'étape coloniale, la mémoire d'un devenir historique et fruits des hommes, de notables ébénistes et constructeurs. La République néocoloniale a connu une croissance démographique et l'expansion consécutive des villes. Il y a eu alors une architecture avec des valeurs en rien négligeables, tandis que les logements des centrales sucrières caractérisaient les coutumes et les modes de vie. Malgré la prolifération d'un système constructif conçu pour répondre aux besoins accumulés, la Révolution Cubaine a laissé des œuvres précieuses et insuffisamment étudiées. En résumé, même dans les circonstances les plus difficiles, l'empreinte du présent se constitue dans le patrimoine de demain.

Cependant, le legs patrimonial ne se réduit pas seulement aux édifices construits au fil du temps. C'est dans les archives et les bibliothèques qui préservent les documents, les journaux et les livres de valeur incalculable, menacés par la poussière, la chaleur et l'humidité. Cette papeterie inestimable est déposée dans des institutions nationales reconnues comme Les Archives et La Bibliothèque. On en trouve également dans tout le pays dans nos provinces. En tant que document menacé par le passage du temps, le chercheur contemporain peut entreprendre l’indispensable relecture critique de notre histoire et de notre culture. Dans les musées d'histoire et d'art se trouvent des terres vierges attendant des explorateurs audacieux et désintéressés.

Le débat contemporain attache une importance primordiale à la nécessité de revitaliser l'appropriation indispensable de l'histoire. Afin d'assurer une transmission efficace des valeurs du patrimoine hérité aux générations émergentes, nous devons procéder à l'analyse de nos insuffisances dans les domaines de la recherche et de la diffusion. Comprendre notre devenir implique de valoriser ce qui se passe en termes d'un processus qui englobe la construction de la société cubaine dans son ensemble. Dans un cadre aussi complexe se trouvent les événements politiques, le cadre international, les facteurs économiques, les migrations successives, les contradictions sur le plan idéologique, ainsi que la représentation de ce que nous sommes à travers la création artistique et littéraire. Pour des raisons évidentes, le XIXe siècle a concentré une partie essentielle de notre travail historiographique. C'était l’étape de nos guerres pour l'indépendance. C'était aussi l’étape de la cristallisation d'une propre pensée initiale qui coïncidait avec des réalisations littéraires et musicales décisives. De Varela et Heredia, nous sommes passés, en bref laps de temps, à l'immense figure de José Martí. C'est le siècle du libéralisme économique qui a jeté les bases de la dépendance de la monoculture du sucre et de la brutale traite des esclaves.

Martí et Maceo décédés, Cuba marginalisée du traité entre l'Espagne et les États-Unis, la République néocoloniale émerge sous une nouvelle contrainte imposée par l'Amendement Platt et le Traité de Réciprocité. Le capital envahit un pays ruiné, avec une population décroissante à la suite de la guerre et de la brutale concentration décrétée par Valeriano Weyler. De nombreux esprits semblent résignés par le désenchantement. La corruption administrative ronge la vie politique. La latifundio du sucre aggrave la dépendance de la monoculture.

Sous l'effet d'une réalité si défavorable, l'esprit de lutte devra renaître. Avec des idées renouvelées, une génération émergente s'efforce de redéfinir l'esprit de la nation. Elle tourne son regard dans l’histoire, découvre les valeurs de la culture populaire, trouve des affinités dans toute l’Amérique Latine, pressée d’atteindre son indépendance. Par des chemins convergents, l'action et la pensée de Mella, de Rubén Martínez Villena et de Guiteras se manifestent avec l'œuvre d'Emilio Roig, de Ramiro Guerra, de Fernando Ortiz et la création artistique d'une avant-garde qui se manifeste dans la musique, les arts visuels et la littérature.

Selon Raúl Roa, la Révolution de 1930 est allée vau-l’eau. Un patrimoine immatériel a été formé à partir de ces quelques années, fait d'une relecture du passé, dessin d'un projet de nation, l'ensemencement d'un imaginaire qui survivra aux défaites cycliques.

Après une courte parenthèse, la lutte contre les obstacles de toutes sortes, une fois dépassé le bref scintillement de désenchantement par la frustration des idéaux d'indépendance, un patrimoine matériel et spirituel, héritage nutritif de la Génération du Centenaire a continué à se construire durant la République néocoloniale. L’étape mérite une étude et une divulgation. Après plus d'un demi-siècle depuis le triomphe de la Révolution, la distance historique permet d'assumer la perspective nécessaire pour évaluer le travail accompli, avec ses lumières et ses ombres. Inspiré par ses sources originales, notre projet a accumulé une pensée de décolonisation avec une large résonance au-delà de l'île. Il constitue un patrimoine indispensable dans la conjoncture imposée par les débats qui animent la contemporanéité. Aborder la systématisation de l'analyse du processus dans lequel nous avons été immergés est une tâche urgente.