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Les tambours d’Enrique Bonne
Par Reinaldo Cedeño Pineda Traduit par Alain de Cullant
Enrique Alberto Bonne Castillo (San Luis, Santiago de Cuba, 15 juin 1926) est le créateur du rythme pilón et un compositeur de légende. Il vient de recevoir le Prix National de Musique.
Illustration par : Ernesto Rancaño

Un tambour est une fête, un esprit, un appel. Les tambours portent en eux quelque chose d’ancestrale, d’indéchiffrable. Ils apportent dans leurs peaux l’ardeur des êtres et, dans leurs jeux, le souffle du peuple qui rêve, qui souffre, qui profite dans les rues.

Enrique Alberto Bonne Castillo (San Luis, Santiago de Cuba, 15 juin 1926) est le créateur du rythme pilón et un compositeur de légende. Il vient de recevoir le Prix National de Musique, très mérité. Dans ses parcours sur l’île en tant que représentant de maisons de disques et de groupes musicaux, il était accompagné d’un « piquete » composé de sept membres à la fin des années cinquante.

Ce petit groupe est devenu son laboratoire créatif. Il s’est amplifié et s’est recomposé maintes et maintes fois... jusqu'à atteindre le nombre impressionnant de 54 membres. Le cornet chinois a ajouté son ambiance, et le chekeré (un güiro couvert par un filet rempli de petites boules de verre), est passé de la religiosité afro-cubaine à « la musique profane ».

On dit que le baptême définitif de Los Tambores de Enrique Bonne a pris comme scène le patio d’Andrés Sandó, le joueur de bocú de Los Hoyos. Très compatible avec l’humble origine de ses membres, les joueurs de congas du célèbre carnaval de Santiago de Cuba. Le calendrier marquait la date du 15 septembre 1961. Le groupe le plus nombreux de la musique populaire cubaine naissait.

Sa participation dans les années soixante dans le carnaval de La Havane et le cabaret Tropicana, est devenue « scandaleuse». On n’avait jamais quelque chose de semblable dans celui-ci. Santiago de Cuba, empire de la tradition, jouait avec ses rythmes et réveillait la nation .

Au cours des années suivantes, ils ont travaillé dans les fêtes populaires, les théâtres, les émissions de télévision, les galas sportifs, les commémorations. Sa présence lors du carnaval et du Festival de Varadero était habituel. Ils ont parfois partagé la scène avec de notables artistes nationaux et internationaux.

Une précision s’impose. Les Tambours d’Enrique Bonne ne forment pas une conga ou un groupe musical en soi, mais un groupe de concert de percussions. Et ceux croyant qu’une sonorité limitée émerge de la conjonction de tumbadoras, de chekerés, de bocúes, de catá, de bugle chinois… se trompent, il suffit d’écouter le dernier album sur l’œuvre de ce maestro, intitulé Los Tambores de Enrique Bonne (BisMusic, 2016).

Le format du groupement sera singulier, mais on peut presque « sentir » le timbre des instruments habituels, car le groupe ressemble à un orchestre. Ses membres sont en mesure d’exploiter toutes les ressources percussifs, toutes les nuances pour en extraire le jus.

Le temps, bien sûr, nécessite des ajustements. Un interprète passionné du cornet chinois, Joaquín Solórzano, est le directeur ; bien que le maestro fondateur soit toujours actif. Une vingtaine de membres joue à nouveau et Los Tambores de Enrique Bonne se sont colorés avec une vigueur particulière.

La sélection de cette proposition a été soignée afin qu’aucune pièce anthologique de son répertoire en manque. Chaque pièce offre sa sonorité : la marque profonde du catá (tronc évidé joué avec des baguettes) ; le débordement de la trompette chinoise, la traînée du chekeré, la sonnerie déséquilibrante des cloches. Les improvisations et les refrains brodent l’ambiance sonore. Les voix sont aussi brillantes que les cuirs.

Une pièce telle que Hay un caracol en el mar est le portique. La lecture rythmique et textuelle de La cometa y el pesca'o est exquise. Pour montrer la polyvalence de l’ensemble il y a leur version de Lamento borincano, de Rafael Hernández.

La fin compte la conga Manigueta, inspirée par Enrique Bonne. Personne ne résiste à une telle chose, l’invitation à la danse est sans équivoque.