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Les pélicans du Malecón (Extrait)
Par Alain Bouvier Traduit par
Pour faire connaître la réalité cubaine et combattre les préjugés et la désinformation.
Illustration par : Julio Larramendi

De Clovis Tellier de Poncheville à Alexandra Lavergne.

Objet : La Havane, mon second coup de foudre.

Ne soit pas jalouse ma chérie, mais l’honnêteté m’oblige à parler ainsi. La Havane est un choc d’une puissance à vous décoller les pires inerties, un traitement à prescrire aux dépressifs résistants aux thérapeutiques usuelles. Cette ville te rentre dedans par tous tes pores. J’hésite dans l’ordre de ma description, car la priorité dont elle donnerait l’illusion trahirait la réalité. Ici, tout te percute d’emblée. Dans l’obligation de choisir par la contrainte de l’écriture, je te déclare que La Havane est d’abord à entendre. Avec force et puissance, ses sons te pénètrent en permanence sans jamais te lâcher. La stimulation perdure la nuit et habite tes rêves. Dans la rue, d’un balcon à l’autre, tous les Cubains se parlent en permanence, à croire qu’ils ont toujours quelque chose à dire. Hommes et femmes habitent l’espace sonore d’une égale puissance. Le castillan parlé en Espagne paraît timide et effacé au regard de l’espagnol déclamé à Cuba. Le rythme du phrasé et l’ondulation de l’accent tonique produisent un chant qui annonce la proche musique cubaine. La voix du vendeur de pain raisonne dans les rues, rebondit sur les vieilles façades de pierre, et au rythme de son petit chariot qui couine, le boulanger-chanteur invite tout le quartier à le rejoindre. La musique sort de partout bien au-delà des quartiers touristiques. Elle ne se donne pas seulement à entendre, mais à voir. La musique bouge les corps autant qu’elle rentre dans les oreilles. Elle te percute sans sommation. Je me suis surpris à onduler sans l’avoir décidé. Dans les rues plus décaties du Centro
Habana, tu reçois des flashs de vraie cubanité. Portes ouvertes pour la plupart, les maisons invitent ton regard pour une visite éclair. J’ai ainsi pu surprendre des vieillards, des grands-mères onduler ou danser franchement au son d’une salsa. Cuba n’est pas une carte postale pour touristes. Ce que l’on voit sur ces clichés ne représente que la petite partie émergée d’un iceberg festif et esthétique. Ne retiens de l’iceberg que l’idée de la masse, car la chaleur tropicale liquéfie tout à son approche.

La ville, c’est aussi ou d’abord ses édifices, ses maisons, ses rues, ses jardins. Là encore, je ne sais par quoi commencer. Des édifices somptueux couvrent la Capitale. Éclairée la nuit, la façade du Teatro Nacional pose un immense joyau au cœur de la ville. Tout près, d’autres édifices ne craignent en rien cette concurrence, en face, le musée des beaux arts, ou plus bas l’ancien palais présidentiel devenu musée de la révolution, je pourrais continuer la liste jusqu’à demain sans être pour autant exhaustif. Au cœur de la vieille ville, c’est encore mieux (et j’allais dire pire). La cathédrale, tu verrais cette puissance, cette noblesse, l’art roman avec la légèreté et la grâce gothique. Va comprendre, je te l’ai déjà dit, Cuba est le pays des contradictions harmonieuses. Les places commencent sur le parvis de la cathédrale, mais en t’enfonçant dans ce réseau serré, tu débouches sur d’autres lumières, la plaza de las Armas, la plaza de la Iglesia San Francisco, et peut-être la plus belle de toute, la Plaza Vieja. Je t’envoie les photos, car les mots me manquent. Tu as compris que tous ces bâtiments sont magnifiques, mais le plus extraordinaire reste à dire. Ailleurs, parfois tout proche de ces merveilles, mais aussi dans tous les quartiers populaires, pour ne pas dire pauvres, des immeubles d’habitation en ruine sont légions. Parfois, seule, une façade subsiste, derrière, tout s’est effondré, et sur les décombres des baraques sommaires s’appuient sur le seul mur encore solide. Image de misère certes que le peuple cubain cherche à dépasser dans ses efforts de réparation, de reconstruction, mais image forte, puissante et belle. Le modeste photographe que je suis est en extase devant ces ruines, et j’essaye d’en capter l’énergie, la noblesse.

Je n’exagère pas en t’affirmant que mon objectif se tourne préférentiellement vers ces ruines. Paradoxe encore, ce qui est par terre domine les magnifiques palaces en cours d’achèvement. Non, je me trompais en te disant que Cuba est un choc, Cuba t’inflige une multitude de chocs à la fois.

Je ne peux pas te quitter, ni achever cette provisoire description, sans te dire le plus important. Cuba, c’est d’abord une joie de vivre irréductible et contagieuse. Le bonheur habite partout même au cœur du malheur et de la misère qui existent aussi. Dans les bus surchargés, qu’on appelle ici les wawas, jamais un mouvement d’humeur. Entre deux personnes, une discussion vive éclate, tu crois en l’éminence d’une empoignade, quand la séquence se clôt sur une crise de rire partagée. C’est ça Cuba, ça parle fort et ça rigole partout et tout le temps. Pauvre, oui, il y a de la pauvreté, sans misère. Même les plus déshérités mangent une alimentation minimaliste. Tu ne verras ici ni maigreur cachectique, ni signes de dénutrition. Les corps sont sains pour la plupart et les infirmes sont rares. Mais oui retiens ça, Cuba rigole parfois de ses difficultés. La cola, c'est-à-dire faire la queue est une autre spécialité cubaine, pour tout et pour tous, le wawa, les magasins…tu n’imagines pas l’ambiance dans ces queues parfois réellement dures, des heures debout en plein soleil. Le dernier arrivé demande à la cantonade « el ultimo », qui signifie « quel est le dernier ? ». En réponse, il reçoit un « Yo », c'est-à-dire « Moi », et ainsi chacun sait où caller sa place et aucune resquille n’existe, l’autogestion enfin réussie. Et bien sûr, ces queues génèrent moult discussions et rigolades. J’ai piétiné pendant quatre heures avant de monter dans un bateau pour traverser le port. Je ne m’en serais pas cru capable, et bien si, et plus fort encore, j’en garde un magnifique souvenir, tellement j’ai rigolé. Je suis peut-être en train de devenir cubain. Je te l’ai dit, ici, le bonheur est contagieux, il s’attrape comme les coups de soleil du début de mes séjours à la plage.

Voilà, avant de te quitter, je te charge d’embrasser Igor. Dis-lui que son papa va bien, qu’il pense à lui, et essaye de lui traduire dans un langage de six ans les premières impressions que je viens de te livrer.

Quant à toi, ne t’inquiète pas, malgré la chaleur du pays, je suis fidèle, ou comme on dit ici : « Yo soy Fidel ».