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Les lectures françaises de José Martí (III) : Alphonse Karr. Sur la peine de mort (1864)
Par Carmen Suárez León Traduit par Alain de Cullant
Dans le Cuaderno de apuntes nº 1 de José Martí, écrit approximativement entre 1871 et 1874, nous lisons ses notes entrelacées avec des citations tirées de la lecture de ce texte de l'auteur français.
Illustration par : Mariano Rodríguez

Dans le Cuaderno de apuntes  nº 1 de José Martí, écrit approximativement entre 1871 et 1874, nous lisons ses notes entrelacées avec des citations tirées de la lecture de ce texte de l'auteur français. Ce sont les jours où il a été déporté vers l'Espagne en sortant de prison et où il commence à étudier le Droit. C’est peut-être ses études qui l’ont poussé à faire la lecture critique de ce texte qui apparaît commenté abondamment et où les commentaires écrits par le jeune étudiant cubain ne nous apparaissent pas comme les fragments d’un essai qu’il n’a pas publié, dénigrant les postulats d'Alphonse Karr en faveur de la peine de mort, démolis par l'argumentation du jeune Martí qui se déclare catégoriquement contre la peine capitale.

 

Mais il y a deux antécédents qui doivent être pris en compte. Tout d'abord, le grand débat qui a lieu en Europe au cours de ces années sur la validité ou non de la peine de mort, qui avait affronté les abolitionnistes et les anti-abolitionnistes ou rétentionnaires. La querelle avait également été débattue par les Cubains, comme cela arrivait lors des soirées littéraires chez l'avocat Nicolás Azcárate dans les années 1860, et on avait même publié une traduction du traité de Karr à La Havane (Sobre la pena de muerte (Sur la peine de mort). Habana, Impr. El Iris, 1867). Il est même très probable qu’il est en train de citer cette édition car il n’y a pas d’indices qu’il soit en train de le  lire en français, car il cite Karr, entre guillemets, en espagnol.

 

D’autre part, il vient de subir la terrible expérience de la prison politique et, en Espagne, il a déjà écrit son texte testimonial El presidio político en Cuba (1871). De telle sorte que la question de la peine de mort et celles des systèmes pénitentiaires seront des thèmes soumis au débat de façon minutieuse dans ses cahiers. Dans ce cas, le texte de Karr est longuement débattu et puissamment réfuté, dans les pages de ses notes, il écrit, par exemple :

 

« … il est évident que la peine de mort est ce que les criminels craignent le plus » A. Karr.

 

Oui. Ils en ont peur quand ils la voient de près, quand la prison sombre et lugubre apporte à leur pensée l'idée proche et terrible de la cessation de la vie. Ils la craignent oui. Ils la craignent après avoir commis le crime – donc, à quoi a servi la peur ? - mais ils y pensent seulement avant de le commettre. Ils pensent à elle, ils y pensent avec terreur - mais la raison la plus courante dit qu’il en mesure de décider de tuer – elle subjugue, elle éteint la probabilité d'une mort qui se conçoit ; mais à laquelle on droit toujours échapper, - la satisfaction d'une ambition ou une vengeance assez puissante pour arriver à cette action -.

 

En plus, celui qui tue, tue délibérément – il est donc un criminel, - ou tue dans les moments d'exaltation – il est alors un misérable.

 

S’il délibère avant de tuer et, malgré cela il tue, - ceci prouve l’inefficacité de la peine -.

Et s’il tue lors d’un moment d'exaltation - et que la Loi est appliquée, - ceci prouve sa cruauté barbare.

Et si l’on peut seulement de ces deux modes, - l’un est inefficace pour punir - et l'autre est injuste, - pourquoi la Loi tue ?

 

Il ouvre ainsi sa réfutation, s’appuyant sur des arguments logiques relatifs à la psychologie du comportement humain, ainsi que l'éthique qui doit régir l'application de la Loi. D’autres fragments suivent, appuyés sur une citation de Karr, motivant les raisons de Martí pour les réfuter comme le simple droit d'essayer, durant un certain temps, de prouver si l'abolition fonctionnerait ; la logique avec la nature, avec le droit à la vie ; ou le critère de vengeance qui, à son avis, est la dernière motivation de la peine de mort et non pas la justice.

 

Martí a soutenu ce critère toute sa vie, mais pendant la guerre, comme major général, ce n’était pas un obstacle pour autoriser l'exécution d'un traître dans le cas extrême d'une situation guerrière dans laquelle la vie de nombreuses personnes ou une cause juste était en jeu.

 

Dans la dernière annotation, il juge Alphonse Karr et signe avec ses initiales, ce qui réaffirme, avec cette confirmation de l'auteur, son intention d'écrire un essai. Il écrit :

 

L’esprit de Karr me fait souffrir - et je ressens franchement ne pas avoir plus peur que lui pour détruire et déchiqueter sa pensée -.


Pelletan, en prêchant le progrès fait nombreux progressistes, dans le sens moral de ce mot. – S’il avait été un jésuite, il aurait grossi la Compagnie de Jésus avec beaucoup de personnes -.

 

Voyons avec calme, avec tout le calme de la douleur, ces inconvénients du talent. Sans eux, il n'y aurait pas en toutes choses la loi de l'harmonie, le principe immuable de l'équilibre.