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Les esclaves dans les colonies espagnoles. Extrait
Par Comtesse Merlin Traduit par
L’île de Cuba est la véritable et unique rivale des colonies anglaises.
Illustration par : Ana María Reyes

Il est hors de doute que l’île de Cuba fait du sucre meilleur et en plus grande quantité que les colonies anglaises de l’Inde, et que l’abaissement de l’industrie coloniale de l’Espagne, livrant aux Anglais le monopole exclusif d’une denrée qui est aujourd’hui de première nécessité dans le monde, deviendrait une source de prospérité pour la leur ; car, le sucre de la Nouvelle-Orléans et du Brésil n’étant pas encore comparable à celui de la Havane, l’île de Cuba est la véritable et unique rivale des colonies anglaises. Aussi les tentatives les plus coupables, les plus hostiles, ont été employées contre elle par la rivalité de l’Angleterre. Il est rare qu’une révolte de nègres dans les habitations de l’île n’ait pas été excitée par des agents anglais ; quelque fois par des Français. Un amour mal entendu de la liberté sert de mobile à ces derniers ; les autres n’obéissent qu’à une impulsion intéressée.

Pendant qu’on cherchait par de perfides instigations à soulever les nègres contre leurs maîtres, le gouvernement anglais, appartenant au culte protestant, comme chacun sait, faisait répandre aux Antilles une prétendue bulle du saint père contre l’esclavage en Amérique. Cette bulle a-t-elle été véritablement octroyée par sa sainteté ? Je serais tentée d’en douter ; toutefois elle a été propagée à Cuba en langue latine et en langue anglaise comme pièce authentique. Je regrette de n’avoir pas la copie de cet acte, qui d’ailleurs est imprimé, et qu’on a cherché à répandre clandestinement à la Havane. Cette bulle, apportée par un bâtiment de guerre anglais, est un appel aux sentiments religieux et une menace d’anathème contre le catholique qui n’aiderait pas de toute sa puissance à la destruction de l’esclavage ; elle déclare en état de péché mortel les fidèles qui, même par la pensée, ne le maudiraient pas.

Un tel mode de prosélytisme, employé dans les colonies, ne peut avoir d’autre résultat que la révolte. Évidemment, il ne s’adresse pas aux maîtres, si intéressés à conserver leurs esclaves, mais aux nègres, chrétiens ignorants, qui croient leurs propres intérêts d’accord avec des maximes ainsi proclamées. Allumer à la clarté divine de la foi le brandon de la haine, et de la vengeance, est-ce là, j’en appelle aux gens de bien, aux gens de cœur, à la nation anglaise, des exploits que l’amour de l’humanité admette ou justifie ?

L’esclavage est un attentat contre le droit naturel ; mais il existe en Asie, il existe en Afrique, il existe en Europe, aux États-Unis, au centre même de la civilisation, et on le tolère ; jamais jusqu’ici, que nous sachions, personne n’a osé, à l’aide d’une doctrine religieuse, l’attaquer en Russie. Il n’éveille les réclamations de la philanthropie que contre les colonies d’Amérique, où il fut protégé jadis par les mêmes puissances qui le flétrissent maintenant ; et, comme la force de la loi et le droit s’opposent à l’accomplissement de leurs vues, on fait appel au fanatisme, à la sédition, au massacre.

Qu’on abolisse la traite, on n’atteindra pas encore, malheureusement, le but indiqué par les philanthropes, l’affranchissement de l’espèce humaine : Mais, entre une impossibilité et une injustice, on aura fait ce qu’il est possible de faire ; les états de l’Europe civilisée auront rempli un devoir, rendu hommage à l’humanité et calmé leur conscience du XIXe siècle. Toutefois il faut qu’ils commencent, avant tout, par respecter la propriété et la vie de leurs frères.

 

Tiré de: Les esclaves dans les colonies espagnoles

Comtesse Merlin

Revue des Deux Mondes

4ème série, tome 26, 1841