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Les 39 derniers jours de la vie de Martí
Par Leonardo Depestre Catony Traduit par Alain de Cullant
C’est à partir de la nuit du 11 avril 1895 qu’il est pour la dernière fois à Cuba, apportant avec lui la révolution, il vient se battre et mourir.
Illustration par : artistes cubains

Sur les 42 ans de son existence physique, José Martí n’en a seulement passé qu’un peu plus de 17 à Cuba. Né en 1853, dès 1857, il part avec ses parents en Espagne et n’en revient qu’en juin 1859. Le 15 janvier 1871- alors déporté - il quitte son pays natal pour la deuxième fois. Il parcourt la péninsule, arrive en France, traverse l’océan et retourner sur le Nouveau Continent.

Mais il ne peut revenir à Cuba que le 6 janvier 1877 - c’est-à-dire 6 ans plus tard – le faisant en tant que Julián Pérez (sous son deuxième prénom et son deuxième nom), lors d’un court séjour, ne restant que jusqu’au 24 février, puis partant au Mexique.

Il reviendra à Cuba le 2 septembre 1878 - un an et demi plus tard -, d’où il sera expulsé pour la deuxième fois le 25 septembre 1879.

Martí vit dans un exil révolutionnaire un peu plus de quinze ans, comptant ses jours un par un, qui l’emmène à travers l’Amérique du Nord, l’Amérique Centrale, le Venezuela et les Caraïbes.

C’est à partir de la nuit du 11 avril 1895 qu’il est pour la dernière fois à Cuba. Apportant avec lui la révolution, il vient se battre et mourir. On voit que José Martí vit hors de Cuba depuis près de 25 ans. Cependant, chaque seconde de ces deux décennies et demie à l’étranger est au service d’une patrie qu’il a été dans son cœur.

Il débarque à Playitas de Cajobabo, avec le Généralissime Máximo Gomez, les cubains Francisco Paquito Borrero, Angel Guerra, César Salas et le dominicain Marcos del Rosario. Dans son journal il écrit « En cherchant un endroit, nous arrivons dans une maison. Nous avons dormi les uns à côté des autres, sur le sol. Les difficultés sont nombreuses, mais être à Cuba est réconfortant ».

Ce n’est que le 14, qu’il rejoint une guérilla insurgée dirigée par Félix Ruenes et, le 15, un événement important se déroule : « Le soir, le Général, avec Paquito, Guerra et Ruenes sortent en file de la cannaie. Trois seulement sont permis ? Je me résigne triste. Y aura-t-il un danger ? Angel Guerra m’appelle ainsi que le capitaine Cardoso. Gómez, au pied de la montagne, sur le chemin ombragé des bananiers, avec le vallon en dessous, me dit, bellement et affectueusement, qu’en plus de reconnaître en moi le Délégué, l’Armée Libératrice, pour son chef, élu en conseil des chefs, me nomme Major Général. Je l’embrasse. Ils m’embrassent tous ».

Martí connaît alors les journées de marche, de vie dans le campement, l’attente. Ils reçoivent la nouvelle confirmée de la mort de Flor Crombet.

Le 25 est un jour de guerre, Martí guérit les blessés d’une bataille soutenue par le général José Maceo.

Ils reprennent la marche et en profite pour travailler dans un bureau de poste ; il harangue, avec Gómez, la troupe assemblée. Les marches se poursuivent. Le 3 mai, il signe avec Gómez la lettre/manifeste adressée au New York Herald et le lendemain, il assiste, profondément ému, à la cour martiale contre un bandit condamné à mort.

Chaque jour apporte de nouvelles expériences au soldat libérateur qu’il est déjà de droit. Le 5 est la rencontre avec Gómez et Maceo près de la plantation La Mejorana. « Nous allons dans une pièce pour parler », écrit Martí. Il y a une forte discussion.

Gómez réaffirme son plan d’invasion, de sorte que la guerre s’étende de l’est au reste de l’île ; Martí soutient son point de vue sur la formation d’une assemblée des délégués des Cubains ; alors que Maceo propose que les choses passent par le prisme d’une sorte de junte militaire.

Maceo se lève rapidement et part. Le 9, Martí se trouve sur les rives du fleuve Cauto : « La poitrine et l’affection puissante se gonfle d’une douce révérence. Nous le traversons… », recueille-t-il dans son Journal. Le travail se poursuit, il écrit des circulaires, ils traversent les champs et attend le général Bartolomé Masó, opérant à proximité.

Le 13, il traverse la rivière Contramaestre et ils campent dans un endroit connu comme Dos Ríos. Il y a des mouvements de forces dans les environs et Gómez part pour reconnaître le terrain, boueux par la pluie, alors que Martí reste dans le camp. Le 17 « Gómez sort, avec les 40 chevaux, pour troubler le convoi de Bayamo », note-t-il.

Plus tard, avec la même date, il laisse une note de parfum très sienne : « Les bananes cuisent et ils broient le tasaro de bœuf avec une pierre dans le pilon. Les eaux de crue du Contramaestre sont très troubles – Valentín m’apporte une jarre d’eau bouillie, avec des feuilles de figuier ». Martí sent le respect et l’affection de la troupe, qui le voit comme son président, même s’il s’efforce de préciser qu’il n’est pas, qu’il n’est que le Délégué.

Il a beaucoup écrit ces jours-ci : à Antonio Maceo, à José Miró Argenter, à Bartolomé Masó, à Rafael Portuondo Tamayo. Le 18 mai, depuis le camp de Dos Ríos, il le fait à son ami mexicain Manuel Mercado : «... Tous le jours je suis en danger de donner ma vie pour mon pays et pour mon devoir - je le comprends et je suis d’humeur à le faire - pour empêcher à temps, avec l’indépendance de Cuba, que les États-Unis s’étendent dans les Antilles et tombent, avec plus de force, sur nos terres de l’Amérique. Ce que j’ai fait à ce jour, et que je ferai, c’est pour cela… ».

Le 19 est un dimanche, le général Bartholomé Masó est arrivé avec sa cavalerie. Les forces sont formées vers midi Au milieu se sont formés, dirigées par les trois chefs : Gómez, Masó et Martí. Le colonel Ximénez de Sandoval est sur les traces du Généralissime et la lutte devient imminente.

Gómez attaque les forces espagnoles et ordonne à Martí de se retirer en lieu sûr.

Mais Martí, accompagné du jeune officier Angel de la Guardia, charge contre l’ennemi et reçoit trois coups mortels. Son corps est identifié par les espagnols et amené à Santiago. C’est un jour noir pour les forces cubaines.

Dans son Journal de Campagne, Máximo Gómez souligne la « perte sensible de l’ami, du camarade et du patriote (...) Je me retire avec une âme triste ». Martí a vécu 39 jours intenses. Il sait, a-t-il dit, que la mort n’est pas vraie quand l’œuvre de la vie a été bien accomplie.