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Leo
Par Graziella Pogolotti Traduit par Alain de Cullant
Leo Brouwer vient d'avoir 80 ans.
Illustration par : Agustín Bejerano

Provenant de différents endroits, nous avons entrepris le retour à La Havane depuis l'aéroport de Berlin. Quand nous sommes arrivés, nous avons été surpris par une mauvaise nouvelle. Pour l'une de ces fréquentes irrégularités dans l'accomplissement des horaires établis, nous devions passer une longue nuit dans une salle d'attente triste, sans rien pour dormir un peu, privés de nourriture et d'eau pour étancher la soif. Le conglomérat humain était divers. Je me souviens de la danseuse Josefina Méndez. L’irritation augmentait la fatigue et le poids des vêtements sales. Mais il y avait aussi le maestro Leo Brouwer. Quelqu'un lui a demandé de jouer quelque chose. Il a accepté volontiers. Le miracle s'ensuivit. La nuit est devenue le jour.

Je garde dans ma mémoire, comme un trésor bien gardé, une autre rencontre intime. A l'occasion d’un anniversaire d'Alejo Carpentier, Saúl Yelín avait réuni quelques amis dans la bibliothèque de l’ICAIC (Institut Cubain de l’Art et de l’Industrie Cinématographique). Leo jouait, dans un cadre informel, quelques morceaux de son répertoire de la Renaissance, un hommage complice à ce musicien que le romancier avait à l'intérieur. Malgré la distance générationnelle, il y avait entre les deux des affinités essentielles. Peu après son arrivée à Cuba, après un long séjour à Caracas, Carpentier découvrait le talent exceptionnel d'un artiste d'environ 25 ans. Il y avait une maîtrise dans l'exécution, des apports techniques qui multipliaient les possibilités expressives de l'instrument. Par-dessus tout, il y avait une soif insatiable d’explorer de nouvelles voies en écartant les tentations de la mode, toujours éphémères et inconstantes.

Après les années d'une réaffirmation nationaliste nécessaire animée par Caturla et Roldán, incorporant la rigueur dans le domaine des ressources du métier par le Groupe de Renouveau Musical, le temps est venu de conquérir la pleine liberté dans la synthèse du local et de l’universel, du classique et du contemporain. Malgré son langage apparemment abstrait, la musique, la création artistique avant tout, incorporait un sens de la vie. Leo continue de soulever des questions dans sa perception de la littérature, des arts visuels, du cinéma. Il ne renonce pas non plus de faire une œuvre de service social. En repensant constamment une cosmovision, il coïncide aussi avec Carpentier.

Disciple du maestro Isaac Nicola, il donne son premier concert dans la Société Lyceum à l'âge de 16 ans. Il était lié avec la Société Nuestro Tiempo, un projet culturel regroupant des artistes progressistes de toutes les manifestations. Après le triomphe de la Révolution, il a obtenu une bourse du Ministère de l'Éducation pour terminer sa formation à Julliard. De retour au pays, conseiller musical de l’ICAIC, il exerce un enseignement en dehors des liens académiques. Ce n'était rien de moins que le Groupe d'Expérimentation Sonore, sur le point de fêter un demi-siècle cette année.

Le prestige de son œuvre comme interprète, compositeur et de chef d'orchestre a dépassé les frontières de l'île. Cela lui a donné une capacité de convocation garantissant le succès des concours de guitare. Ces dernières années, il a promu des concerts mettant en vedette des personnalités de renom, ceci favorisant la rupture de l'isolement et la diffusion des tendances renouvelées de la musique contemporaine.

Le talent est une grâce qui nous est accordée à la naissance. Si on ne le cultive pas, on meurt d’inanition ou on stagne, réduit à la répétition des mêmes formules.

La cristallisation d'une œuvre exige le dévouement, la discipline, l'effort patient et systématique, la capacité autocritique, les antennes ouvertes aux horizons les plus larges du monde, tout en écoutant les rumeurs de la terre elle-même.

Un lecteur insatiable, Leo utilise sa rigoureuse formation musicale pour plonger, en pleine jouissance, dans les entrailles de la littérature. Je conserve une lettre de lui où il commente que, avec les textes d'auteurs cubains, il explore les travaux d'Umberto Eco et les plus récents récits d'Italo Calvino.

La vie de l'esprit se nourrit des sons et des couleurs de la nature, de la création humaine d’ici et de là, d’hier et d’aujourd'hui. C'est pour ça qu'il n'est pas une figure médiatique. Il reste à l'écart du spectaculaire frivole qui envahit, pervertit et enfonce dans la perte de mémoire le monde dans lequel nous vivons.

Au-dessus de la distance générationnelle, de l'incitation omnivore de connaître, de s'enquérir du sens de la vie et de s’approcher de la signification possible de l’œuvre de l'homme sur Terre ont encouragé son dialogue intime et étroit avec Carpentier. Les textes du narrateur cubain lui ont inspiré les partitions El reino de este mundo, La ciudad de las columnas, Viaje a la semilla, El arpa y la sombra. Certaines d'entre-elles sont conservés dans la Fondation.

Leo Brouwer vient d'avoir 80 ans. Le savoir vivant et excité est une fête pour nous tous, reconnaissants pour l'ampleur de son œuvre, pour sa constance à accomplir une tâche qui prolifère avec le temps et pour sa généreuse volonté d’offrir le savoir et l’action au développement de la culture nationale.