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Lectures françaises de José Martí : Un philosophe sous les toîts, d'Émile Souvestre (VII)
Par Carmen Suárez León Traduit par Alain de Cullant
Aussi bien Émile Souvestre que José Martí, depuis des positions, des mondes et des temps différents, partagent un humanisme profond, une aspiration à la paix et un futur d'hommes prospères et spirituellement pleins.
Illustration par : artistes cubains

 

 

 

 

 

Émile Souvestre (1806-1854) a été un écrivain français dont l'œuvre étendue est étudiée de nos jours pour trois apports fondamentaux :

 

1. Dans sa littérature, il a configuré une image littéraire de sa Bretagne natale avec les livres tels que Les Derniers Bretons (narrations, 1835-1837), Le Foyer breton (narrations, 1844) et Mémoires d'un Sans-culotte Bas – Breton (roman historique, 1840-1841), tous pleins de couleur locale et d’amour de la terre qui était le résultat de la récolte des traditions et des coutumes de sa région.

 

2. Son livre Le Monde tel qu'il sera (1846) est considéré comme l'une des premières œuvres de science-fiction en France, dans ce roman l'auteur offre une vision négative de que serait le monde en l’an 3000, quand la technologie et le capital auront atteint des proportions monstrueuses sur la planète, conformément à ce qui arrivait dans la France de son époque avec l'intronisation du capital, de la science et de la technique.

 

3. Un philosophe sous les toits (1850) est une œuvre d’une difficile classification, il s'agit des narrations peuplées de considérations philosophiques et morales ayant atteintes un énorme succès et ayant consacré son auteur avec le prix de l'Académie Française en 1854. Le livre a été traduit en de nombreuses langues étrangères durant le même XIXe siècle, il a été utilisé comme lecture scolaire et il est toujours publié jusqu'à nos jours.

 

José Martí connaissait l'œuvre de Souvestre, et il la mentionne plusieurs fois. En 1882, dans un texte commentant l'œuvre de Miller Auerbach, il écrit : « Le livre qui a donné le plus de renommée à Auerbach a été Cuentos de Aldea de la Selva Negra, ressemblant un peu aux délicieuses narrations champêtres d'Émile Souvestre » (1).

 

Et la même année, en juin, il écrit dans cette même section d’information écrite de la Opinión Nacional de Caracas :

 

Ainsi vont les temps, et les hommes font tant de merveilles que les exagérations fantastiques avec lesquelles Émile Souvestre a rempli son livre pittoresque El año tres mil (Le Monde tel qu'il sera) dans lequel il suppose des progrès réalisés de mécanique, tellement stupéfiants qu'ils semblent aujourd'hui comiques, ne seront pas plus, quand l’année 3000 arrivera vraiment, que de pâles réalités. Déjà, on sait tout, ou presque tout, de la lumière de la terre. Et qui sait quelque chose de nouveau de la lumière de l'âme ? (2).

 

Un commentaire avec lequel José Martí souscrit, en premier lieu, les thèses de Souvestre dans ce roman qui annonce un monde technocratisé et productiviste où le gain est la loi qui règne au-dessus des valeurs morales et spirituelles, appelant à la nécessité que l'humanité reverse ce progrès. En second lieu, après avoir commenté le roman trente-deux ans après sa publication, il observe que les temps qu'il annonce arriveront plus tôt que prédit et sa question rhétorique, fermant le commentaire, est aussi l'affirmation que le rythme du progrès moderne, de l'industrie et du capital, comme l'auteur français le prédisait, ne sont pas accompagnés par un progrès de la connaissance morale qui illumine l'univers spirituel des hommes.

 

De même, en relation avec ce titre, nous trouvons l'observation que Martí fait après avoir écrit au sujet de l'invention d'une couveuse dans une maternité française pour la revue La América : « L’année trois mille d'Émile Souvestre devient déjà une réalité » (3).

 

Durant les mêmes jours des années quatre-vingts du XIXe siècle, dans son Cuaderno de apuntes no. 4 apparaissent deux citations d’un livre qu’il a lu récemment, selon toute probabilité. Ce sont deux annotations de Un philosophe sous les toits, un texte qui, pour ses considérations morales et philosophiques sur la vie, pour son regard attentif à la vie des humbles, et aux problèmes sociaux de l'époque, devait résulter très attractif pour le Cubain. À ce qu'il semble, ce sont deux citations occasionnelles qui attirent l'attention du lecteur, dans la première on lit :

 

« Les deux tiers de l'existence humaine se consument à hésiter, et il dernier tiers à s'en repentir » - Émile Souvestre. - Un philosophe sous les toits – (4).

 

Et dans la deuxième :

 

C'est à ce joly moys de may - que toute chose renouvelle. Et que je vous présente : belle,-entièrement le cœur de moy (5).

 

Elles appartiennent au chapitre trois intitulé « Ce qu'on apprend en regardant par sa fenêtre » et il se réfère à l'auteur qui vit dans une mansarde de Paris, dans un quartier populaire et s'extasie dans son mirador un jour de mars en voyant que le printemps s’annonce déjà. D'un côté il observe ce paysage aérien qu'il considère comme un privilège pour son regard, il analyse détail par détail et connaît les tragédies ou les douceurs des foyers en observant les fenêtres de ses voisins, alors qu'il se débat et doute devant l'opportunité qu'il lui survient de sortir d'un humble poste de travail pour occuper une place dans une entreprise financière où il peut beaucoup prospérer. Ce qu'il observe le décidera à ne pas douter de sa vie pauvre, mais suffisante, à rester dans sa pauvreté convenable, qui est douce et tranquille, et à ne pas affronter les risques qui peuvent lui faire gagner beaucoup ou tout perdre, ce qui serait une vie faite de sursauts et sans place  pour ses doux et détenus plaisirs de tendance contemplative.

 

La citation de quelques vers du XIXe siècle français est l'un des intérêts de la grande curiosité martiana qui met à profit toute lecture, et son amour intense de la poésie qu'il partage avec cet homme rêvant d’une vie simple et familiale à laquelle il a renoncé par la lutte d'émancipation de Cuba, et qu'il ne cesse pas de regretter à certaines heures et dans certains vers.

 

Aussi bien Émile Souvestre que José Martí, depuis des positions, des mondes et des temps différents, partagent un humanisme profond, une aspiration à la paix et un futur d'hommes prospères et spirituellement pleins, et les deux ont été critiques d'une époque d'accélération d'un capitalisme effréné dont les maux sont prévus avec une lucidité impressionnante.

 

1 José Martí. “Sección Constante”. Obras completas. La Habana, Maison d’édition Ciencias Sociales, 1975, tome 23, page 234. (À la suite on citera O.C. tome et page.

 

2 O.C., t. 23, p.309.

 

3 O.C., t. 8, p. 436.

 

4 En francés “Dos tercios de la existencia humana se consumen en dudar, y el otro tercio en arrepentirse de ello”.

 

5 En francés “Es en este bonito mes de mayo—que todo lo renueva—y en que yo te presento, bella—,  mi corazón entero”. Chanson de la renaissance du Manuscrit de Bayeux, du XVe siècle, citée par Émile Souvestre dans Un philosophe sous les toits.