IIIIIIIIIIIIIIII
Lectures françaises de José Martí: Récréations scientifiques ou l’enseignement par les jeux, de Gaston Tissandier (VIII)
Par Carmen Suárez León Traduit par Alain de Cullant
L’œuvre de l'inventeur français lui sert pour faire une divulgation scientifique dans sa section du journal La Opinión Nacional, de Caracas.
Illustration par : artistes cubains

« Si un père nous demandait quel cadeau il ferait à son fils comme un livre de Pâques, nous lui dirions de demander à Paris les Récréations scientifiques de G. Tissandier:... »

José Martí, La Opinión Nacional, 24 novembre 1881. « Sección Constante ».

Le maniement journalistique actualisé que faisait José Martí de la littérature et du monde culturel français n'est pas étonnant. Il a probablement visité la « Librairie du Courrier des États-Unis », située au numéro 19 Barclay Street à New York, où était édité ce journal pour les résidents français des États-Unis et dans tout l'hémisphère américain, qui circulait également à Cuba et que Martí a probablement connu dès son enfance quand il a étudié le français chez Valdés Domínguez. Les dernières nouvelles françaises arrivaient dans cet établissement.

Dans une liste intitulée « Livres à acheter » (1) apparaissant dans son Cuaderno de apuntes nº 4, qui accompagnait Martí durant les années 1879 et 1880, se trouve le titre suivant : Récréations scientifiques, de G. Tissandier. Il s'agit d'un livre publié par la maison d’édition Masson, et recommandé comme cadeau pour les enfants et les jeunes lors des fêtes du « Jour de l'An ». Son succès a été immédiatement, selon les dires, il n’y avait plus d’exemplaire le 10 décembre (2). Les rééditions abondaient lors des années suivantes, et l’ouvrage a été traduit en plusieurs langues. Le cubain l'a probablement acheté et il l'a lu en français, le citant à nouveau l'année suivante dans son Cuaderno de apuntes nº 7, où il le qualifie de « livre instructif et récréatif » (3).

Tout au long du XIXe siècle, avec l'expansion des sciences et de l'industrie, la publication de livres des appelées « récréations scientifiques » est devenue banale, surtout sur les mathématiques. Mais Gaston Tissandier (1843-1899), chimiste, inventeur et écrivain, a mis ces publications de divulgation scientifique à un niveau supérieur, en travaillant dans le but d'obtenir l'apprentissage de matières généralement arides au moyen du jeu, de sorte qu’il assoit les bases de ce qui a été appelé à cette époque une pédagogie scientifique. En tant que maître, Martí a immédiatement compris la valeur de ce livre dans lequel l'auteur soutient l'explication consciemment écrite dans les illustrations – de précieuses gravures parfois humoristiques – réalisées pas son frère Albert et Louis Poyet, où il donnait un espace au jeu comme recours didactique.

En novembre 1881, il offre ces nouvelles dans sa section constante : « - Si un père nous demandait quel cadeau il ferait à son fils comme un livre de Pâques, nous lui dirions de demander à Paris les Récréations scientifiques de G. Tissandier » (4). Sans aucun doute, c'est un livre qui rassemblait l'expérience de Tissandier, qui avait déjà une longue liste de travaux de vulgarisation scientifique à travers la revue La Nature et plusieurs titres dédiés à divers sujets. Il y avait déjà une deuxième édition à cette époque.

Récréations scientifiques explorent divers champs de la science. Dans sa troisième édition de 1883, l’indice contenait les titres suivants :

I - La science en plein air.

II - La physique sans appareils.

III - La vision et les illusions d'optique.

IV - L'analyse des hasards et les jeux mathématiques.

V - La chimie sans laboratoire.

VI - La toupie magique et le gyroscope ; les jeux scientifiques.

VII - La maison d'un amateur des sciences.

VIII - La science et l'économie domestique.

IX - Les appareils de locomotion.

X - Les vacances. (5)

Martí suivra la trajectoire de Gaston Tissandier. Dans la même « Section constante », en décembre 1881, il écrit :

« … il a présenté à l'Académie un dispositif qui permet de donner une direction aux aérostats. Ce dispositif se compose essentiellement d'une batterie électrique faisant tourner une hélice, M. Tissandier a l'intention d'utiliser sa découverte dans une prochaine ascension. Nous avions des bateaux et des vélocipèdes mus par l'électricité ; on pourrait enfin trouver la clé du problème qui semblait aussi insoluble que la quadrature du cercle : maintenant, nous aurons la direction des ballons pour laquelle a combattu courageusement il n’y a pas si la grande Nadar… » (6).

Comme nous le voyons, l’œuvre de l'inventeur français lui sert pour faire une divulgation scientifique dans sa section du journal La Opinión Nacional, de Caracas, parmi les hommes de l'Amérique Hispanique. Et en avril 1884, dans la revue La América, dont il est alors directeur et où il fait systématiquement un journalisme où il promeut des nouveautés technologiques et scientifiques, donnant à nouveau des nouvelles de l’auteur : « ... Gaston Tissandier explique comment Roberto Haensel, de Reichamberg, a réussi à photographier un éclair, s’ouvrant dans le ciel et serpentant, comme la racine de certaines plantes aquatiques dans l’onde… » (7).

Cette pédagogie scientifique qui contribue de manière décisive à placer l'auteur de ce livre couronné de succès est à l'origine des manuels scientifiques qui sont finalement devenus une partie obligatoire des livres scolaires au XXe siècle. Martí était un maître qui a pensé tout au long de sa vie à l'éducation de son époque, qui propose la modernisation des méthodes d'enseignement pour les peuples hispano-américains. C'est donc un lecteur attentif de ce type de littérature quant au cadre de la nécessité d'un apprentissage scientifique dans un enseignement obligatoire, dont les théories, la méthode et les lois ont été conformées pour ces mêmes jours. Ce n’est pas par hasard qu’il a écrit :  « Pour mettre la science dans la langue quotidienne : il y a un bien que peu font » (8).

Notes :

1 - José Martí. Obras completas. La Havane, maison d’édition Ciencias Sociales, 1975, tome 21, page 156

2 – Voir Catherine Sablonnière, « Les récréations scientifiques : diffusion et succès de l’œuvre de vulgarisation de Gaston Tissandier en Espagne à la fin du XIXe siècle », Amnis [En ligne], 14 | 2015, mis en ligne le 15 juillet 2015, consulté le 29 janvier 2018. URL : http://journals.openedition.org/amnis/2513 ; DOI : 10.4000/amnis.2513

3 - José Martí. Ibidem, page 221

4 - José Martí. Ibidem, tome 23, page 93

5 - Gastón Tissandier. Récréations scientifiques ou l'Enseignement par les jeux, Paris, G. Masson Éditeur, 1883, ilus.

6 – José Martí, Œuvres citées, tome 23, page 115

7 - José Martí, Œuvres citées, tome 13, page 438

8 – Ibidem, page 438