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Lectures françaises de José Martí : Mensonges, de Paul Bourget (XVII)
Par Carmen Suárez León Traduit par Alain de Cullant
José Martí a sûrement apprécié la valeur morale des thèses de Bourget qui postulaient la nécessité d’un renouveau du monde moral de la société moderne, gouvernée par le profit et la soif du plaisir.
Illustration par : Carlos Enríquez

Dans une lettre datée du 30 mars 1888, José Martí écrit à son ami Enrique Estrázulas : « Une autre lettre sera pour parler de V. et moi, et des véritables tristesses de Mensonges, et qu’Octave Feuillet qui l’a sorti à la bourgeoisie avec le nom d’Ohnet… » (1). Il lisait alors un roman mondain de Paul Bourget, écrit pour un grand public, réaliste et avec des touches romantiques et surtout, comme toutes les œuvres de cet auteur, basée sur une vision psychologique de l’être et de la conduite des êtres humains.

Bourget nous raconte l’histoire de la haute société française, analyse la sensibilité sociale et morale de la haute classe, peint ses milieux luxueux. Son protagoniste, René Vincy, fils de la classe moyenne, fait son entrée dans le monde des riches en tant que dramaturge à succès, il fréquente le salon de la comtesse Komoff. Il décrit ses sensations en arrivant dans le riche salon : à la salle riche :

Sans qu’il s’en rende compte, la mollesse des tapis sous ses pieds, la magnificence de la décoration du vestibule, la hauteur des plafonds, la tenue des gens, les reflets des lumières, entraient pour beaucoup dans cette impression [...]. Lors de sa première visite chez la comtesse, il s’était déjà senti enveloppé par les mille atomes impondérables qui flottent dans l’atmosphère du grand luxe (2).

Ce qui suit est l’histoire de son adaptation à une vie confortable, comme amant de Madame Moraines, qu’il croit amoureuse de lui et capable d’abandonner son mari et de le suivre. Réalisant qu’il s’agit d’un amour dégradant et d’un simple amusement, il finit moribond après un suicide raté.

José Martí a sûrement apprécié la valeur morale des thèses de Bourget qui postulaient la nécessité d’un renouveau du monde moral de la société moderne, gouvernée par le profit et la soif du plaisir. Certes, il admirait la construction psychologique de chacun des personnages dans ce monde ainsi que le raffinement et l’élégance du style avec lequel l’auteur décrit les objets et les environnements. Dans l’une de ses notes, il souligne : « avec le jugement serein de Bourget » (3), accentuant cette qualité du raisonnement de l’écrivain français, le décrivant et même le jugeant sans tomber dans les extrêmes, ni dans les passions infondées. Une autre fois, en écrivant pour sa section « En casa » du journal Patria, sur un jeune poète cubain vivant en France, il dit : « Hier, il était, avec son génie dans la valise, l’ambitieux Augusto de Armas, et de seize à vingt ans, il s’est assis entre Bourget et Banville, subtil comme lui et soigné comme lui… » (4).

Le roman Mensonges, comme il l’a dit à son ami Estrázulas dans sa lettre, était plein de « véritables tristesses », apprises et souffertes par le jeune provincial après l’éblouissement que lui a produit son entrée dans un monde dont il ne connaissait pas les clés et qui finiraient par le détruire :

Il y avait là des duchesses du plus pur faubourg Saint-Germain, de celles que les goûts du sport et de charité conduisent un peu partout ; il y avait aussi des femmes de grands financiers et des femmes de diplomates, toute une série de représentantes de l’élégance cosmopolite, et même de simples femmes d’artistes, en train de poursuivre la fortune de leurs maris à travers les dîners en ville et les réceptions. Mais, pour un nouveau venu comme René Vincy, aucune des particularités sociales qu’offrait ce salon en une série de petits groupes très distincts n’était perceptible. Il regardait ce spectacle, qui dépassait, comme première impression de luxe étalé, toutes ses chimères de jeune homme (5).

Notes :

1 - José Martí. Obras completas. La Habana, Editorial de Ciencias Sociales, 1975, t. 20, p.190 [Ensuite Oc sera cité]

2 - Paul Bourget. Mensonges.(1887 Release: December 18, 2009 [EBook #30702]  Descargado: 6 sep. 2015 www.gutenberg.org

3 - OC, t. 5, p. 120.

4 - OC, t. 5, p. 437.

5 - Paul Bourget. Mensonges. (1887 Release: December 18, 2009 [EBook #30702]  Descargado: 6 sep. 2015 www.gutenberg.org