IIIIIIIIIIIIIIII
Lectures françaises de José Martí : La Faustin, d’Edmond de Goncourt (XII)
Par Carmen Suárez León Traduit par Alain de Cullant
« Le livre parisien, le livre triste et lumineux, le livre candide et terrible, le livre souriant et effrayant, le livre lisse, sain et agréable, est d’Edmond ».
Illustration par : artistes cubains

Dans une belle et très intéressante chronique dans laquelle il commence par commenter la vie politique de la France et avec l’une de ses merveilleuses transitions, il passe de la défaite de Gambetta à la vie culturelle avec ces mots : « Mais Paris, comme la Mimi Pinson de Musset, change en diamants pour orner ses doigts les larmes de ses yeux » (1).  Ensuite il commentera les livres nouvellement publiés. L’un d’eux est un événement dans la Ville Lumière. Il nous dit alors que Paris est surtout occupé à lire un livre « petit et admirable », de l’un des frères Goncourt. Il écrit : « Le livre parisien, le livre triste et lumineux, le livre candide et terrible, le livre souriant et effrayant, le livre lisse, sain et agréable, est d’Edmond » (2).

Avec ce tirage marqué par l’utilisation répétée de l’oxymore, José Martí ne fait référence qu’au roman La Faustin, publié en 1882. Aujourd’hui on lit le compte rendu et on est étonné par la pénétration de l’intelligence de Martí pour appréhender les clés de cette œuvre, de laquelle, aujourd’hui, les critiques écrivent, avec les appareils académiques actuels, voyant la même chose que le cubain a vu en son temps, lisant depuis New York cette œuvre littéraire, d’abord publiée en 1881 sous la forme d’un feuillet dans le journal Le Voltaire, puis comme livre en janvier 1882 (Paris, Librairie G. Charpentier). Il écrit :

« Parce que c’est La Faustin, la vie d’une âme parisienne, et la vie d’une actrice. Dans un même temps, Goncourt peint les tourments d’un esprit exquis, vivant parmi les gens qui l’effraient, et les scènes bruyantes et rieuses de cette existence du théâtre, où tout est lumineux, fugace et fictif comme les paillettes ornant les costumes des acteurs, et pour habiller leur corps, pour s’adapter à leur âme.»(3)

Martí observe qu’il s’agit d’une « dans le livre vit une double vie, un esprit qui aspire, et une viande qui nourrit » (4). Aucun des traits qui en ont fait un roman étudié et publié à ce jour. Avec son œil pictural, il nous décrit le style ayant l’exactitude (réalisme) de Meissonnier, l’audace (impressionnisme) de Manet et le vécu (témoignages) de Madrazo. Cette clarté méridienne pour nommer un ensemble de ressources littéraires qu’Edmond de Goncourt fait par écrit et qui sont référées à la peinture de l’époque, mettent en évidence la sensibilité très moderne du critique, qui peut faire des lectures où les sens se croisent comme l’ont fait Baudelaire et Rimbaud pour la poésie.

Les spécialistes d’aujourd’hui, en plus d’étudier le mélange de naturalisme et d’impressionnisme caractérisant La Faustin, ainsi que l’influence qu’il a eue sur la littérature décadente, s’arrêtent aujourd’hui sur la personnalité divisée de Juliette Faustin que José Martí a bien vue. Le moi dissocié de l’actrice fait d’elle un sujet très moderne, perdu dans des conflits intérieurs qu’elle ne parvient pas à surmonter pour atteindre l’intégrité de sa personnalité. Les secousses entre la courtisane et la jeune femme aristocratiquement instruite la déchirent.

Pour son amour bien connu du théâtre et sa connaissance de la production dramatique de la France, Martí souligne un autre que pour lui était l’un des grands charmes de cette œuvre littéraire : il s’agit d’un texte qui fonctionne comme une grande fresque de la vie théâtrale de Paris à la fin du XIXe siècle. Il admire aussi la prose dans laquelle le roman est écrit, nous disant :

« Les lâches et les miséreux se méfient de l’humanité ! Les hommes seront frères, tant qu’ils seront réunis par la contemplation commune de belles œuvres ! Et La Faustin a cette élégance miniature, cette facture transparente, cet engrenage de bijoutier, cette solidité de l’émail, cette beauté plastique donnant de la joie ! »(5).

 

Notes :

1. José Martí, Obras completas, Editorial Ciencias Sociales, La Havane, 1975, t 14, p. 389.

2. Ibidem,

3. Ibidem, p. 391

4. Ibidem.

5. Ibidem, p. 392