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Lectures françaises de José Martí : L’abbé Constantin, de Ludovic Halévy (XV)
Par Carmen Suárez León Traduit par Alain de Cullant
L’une des nouveautés les plus notables de la production littéraire de l’époque à Paris.
Illustration par : artistes cubains

Dans l’une de ses Escenas europeas écrites pour le journal de Caracas La Opinión Nacional en 1882, José Martí offre une rubrique sur l’une des nouveautés les plus notables de la production littéraire de l’époque à Paris. Il écrit : « Et quel est ce célèbre roman qui est maintenant dans les mains de tous ceux qui lisent, en disant du bien de celui-ci ? C’est L’abbé Constantin, de Ludovic Halévy… » (1). Il l’avait sans doute déjà lu, car il continue à écrire :

Ce livre est maintenant une belle histoire, parlant des amours d’une jeune fille nord-américaine, riche et franche, avec un lieutenant français, digne et pauvre, des amours surmontés grâce aux bons offices de l’abbé, un homme simple et saint, dans le mariage, après avoir beaucoup résisté au lieutenant, ne voulant pas courtiser de riches héritières, il gagne la jeune fille nord-américaine qui, habituée à la maîtrise de soi, n’hésite pas à mettre sa main généreuse dans la main réticente du noble soldat.

La description de la trame essentielle ne peut pas être plus précise et complète. José Martí, qui n’aimait pas les romans « brutaux » du naturalisme, bien qu’il ait reconnu le courage qu’ils avaient pour démontrer la nature tragique des personnes perverses ou dénaturées, préférait les romans réalistes avec des touches romantiques, où les valeurs morales les plus nobles étaient exposées, conduisant à un destin harmonieux et heureux. C’est aussi l’œuvre qui a consacré l’auteur et qui a continué d’être publiée jusqu’à ce jour, pour son étude psychologique profonde des personnages, sa beauté du langage élégant et sa fine ironie.

Il est à noter qu’en traitant de la cour du capitaine Jean Reynaud à la jeune nord-américaine Bettina Percival, la protagoniste féminine, Martí décrit longtemps ses qualités, les loue et écrit la différence avec la femme de New York qui si peu sympathise avec lui à l’époque, il écrit :

Ce n’est pas toujours certain que la jeune fille de New York nait hébétée, vit follement et meurt sans avoir vécu. C’est peut-être la bonne jeune fille des villes intérieures, où la notoriété met un frein à la liberté, et elle n’a pas souvent l’occasion de pécher, ni que le modeste de l’existence porte cet appétit fou d’avoir l’air riche, étant chez ces dames une envie unique, qui avilit et consomme la vie, fait de l’âme un hameçon, et du corps un festin des désirs, et de l’existence un tonneau des Danaïdes.

Avec cette description incisive des habitants féminins de la grande ville étasunienne, l’écrivain montre aux lectrices et lecteurs deux modèles opposés de femmes, l’une était la négation de leur idéal féminin. La femme de la grande ville américaine s’oppose à la femme des villes provinciales, où les coutumes obligent à une plus grande modestie.

Ces critiques de José Martí sur la lecture, nous fait connaître l’incroyable niveau d’information que le journaliste avait et comment, d’une manière agréable et avec une belle prose, il promeut les plus récentes publications parmi les lecteurs hispano-américains, tout en l’assaisonnent avec une bonne réflexion sur la condition humaine dans le monde même où il vivait. Sa pénétration des contextes lui a permis d’illustrer cette chronique avec ces observations éthiques actualisées et, en même temps, il offrait les plus belles visions des environnements d’un Paris lointain, où le livre est sorti des presses, comme il le fait dans ce fragment qui fait partie de l’introduction de sa chronique :

Qui ne passe pas par ces librairies des boulevards, qui attirent comme des gouffres, et ne donnent que de la joie en les voyant, ou celles étant plus modestes près de l’Odéon, où les pauvres achètent, ou par celles riches et cachées de la rue qui va du Panthéon au Luxembourg, sans découvrir le nouveau livre de Renan, ou celui de Zola, ou celui de Chervillé, ou celui d’Halévy ?

L’écrivain commence ainsi sa chronique, nous invitant une promenade à travers les librairies de Paris, ou une première de théâtre, ou à lire dans les cafés du boulevard, pour ensuite insérer des critiques qui sont des leçons.

 

Note :

1. José Martí. Obras completas. Edición crítica (1881-1882).  La Havane, Centro de Estudios Martianos, 2007, p. 138.