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Lectures française de José Martí : Alphonse Daudet : Nouma Rumestan (XI)
Par Carmen Suárez León Traduit par Alain de Cullant
José Martí lit attentivement les textes naturalistes et réfléchit beaucoup sur ce courant littéraire.

José Martí lit attentivement les textes naturalistes et réfléchit beaucoup sur ce courant littéraire, à partir duquel il projette d'écrire un livre intitulé Orígenes del Naturalismo o Antecedentes del Naturalismo. Il pensait que c'était une tendance très ancienne dans la littérature et que son aspiration à refléter la réalité a échoué en raison du parti pris et du manque d'imagination. Cependant, il les a lus assidûment et a apprécié les qualités de chacune d'elles.

Il a écrit par exemple, en valorisant trois auteurs parmi les plus représentatifs :

Des Daudet, et plus d'Alfonso que d'Ernesto, est la précision, une précision scientifique, qui leur donne l'air de médecins distingués, bons médecins, aimables, qui illuminent l'alcôve des malades avec leurs costumes corrects, et leur esprit apocalyptique avec les galas de leur discours divertissant. De Zola, il y a la nudité qui dégoûte, quand elle est intentionnelle et violente, faite, comme les hochets du polichinelle, pour attirer les gens à la place ; mais qui s'impose et étonne quand elle est spontanée. Et des Goncourt, c'est la grande élégance, l'air du salon, chargé d'ambre, le mystérieux reflet de la lumière dans le grand lustre voluptueux, et ce vague murmure, comme les oiseaux qui nichent, qui se fait sentir dans les lieux que les hommes aiment.

Mais c'est Alphonse Daudet qu’il lit le plus assidûment, et qui semble préférer. Il connaît Lettres de mon moulin, Tartarin de Tarascon, Fromont jeune et Risler aîné et, surtout Nouma Rumestan, le roman écrit en 1881, et la même année, le 7 mars, il commente à ses lecteurs de La Opinión Nacional du Venezuela la nouvelle publication de l'auteur français. Son attention est puissamment attirée dan ce texte narrant la vie d'un « chevalier politique, qui soulève comme bouclier de combat le code moderne », avec lequel il se réfère aux politiciens de l'époque axés uniquement sur le profit « sans cette saine foi morale qui conduit à l'étouffement de l'appétit et, avec elle, à la face de l'âme ».

Sur le style de Daudet il écrit :

« Et de quoi parlent les journaux de lettres ? D'une étude parfaite des coutumes, avec le nom de roman, qu’a publié l'écrivain de langue d'or, Alphonse Daudet. Sur la table de cet écrivain on ne cherche pas la plume et les pages, mais les couleurs et les palettes. Son esprit est comme un appareil photographique, doté de la capacité de reproduire des êtres et des objets avec toutes les nuances et la luminosité de la vie. Avec des êtres réels et palpables, il renforce une petite trame : copier des vies, plus que les imaginer, c'est son métier. Imaginer lui semble une déloyauté littéraire ».

Il reconnaît la beauté de l'écriture et la précision et la propreté avec lesquelles il écrit et perçoit chez ce naturaliste une approche plus nuancée et humaine de la réalité qu'il décrit. En fait, aucun des auteurs attachés à cette doctrine esthétique ne pouvait se conformer pleinement aux préceptes « scientifiques » du « document humain » qu'ils prétendaient décrire. Mais le personnage de l'homme politique corrompu est bien connu par José Martí et très bien décrit dans ses Escenas norteamericanas, de sorte qu’il lit très bien le protagoniste de Daudet, commentant :  

« Pour eux la femme est le verre élégant, qui se casse, et se jette ! L'homme est un rasoir capricieux, qui se déplace comme un jouet occasionnel et non comme une œuvre divine, au plaisir et au profit ! Et la bonne vie, et les applaudissements passager, sont pour eux l'objet de la vie, et les attentions préférables à ces autres difficiles d'avoir le front blanc, et de nettoyer des rumeurs de ce tribunal que tous les hommes portent dans leur poitrine - et Nouma Rumestan est l'un de ces hommes… ».

Martí a écrit ce commentaire en 1881, la même année que la première édition a été publiée à Paris. On sait déjà qu'il fréquentait la Librairie du Courrier des Etats-Unis, à New York, où il était au courant des dernières publications françaises. Son intérêt pour Daudet l'amène à demander à son ami Enrique Estrázulas, qui était à Paris à ce moment, de lui envoyer l'édition de Trente ans de Paris publiée au début de 1888. Quand elle est arrivée entre ses mains, il écrit ému :

« 19 Feb. [1889]

Monsieur

C'est de la générosité : calculer le voyage des « Souvenirs » de Daudet pour qu'ils me viennent lors d’une journée enneigée : seulement Momzonk, bête et barbu Momzonk, sait faire ces choses dignement ».

Et enfin, nous avons le témoignage de sa lecture dans le Cuaderno de apuntes 18, où il cite à peine une pensée du livre reçu : « L'homme qui a mangé devient meilleur ».