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Le théâtre en urgence et pour la vie
Par Vivian Martínez Tabares Traduit par Alain de Cullant
Le théâtre latino-américain continue de recevoir les assauts de la Covid avec beaucoup de force.
Illustration par : Carlos Enríquez

Le théâtre latino-américain continue de recevoir les assauts de la Covid avec beaucoup de force. L’escalade de la pandémie dans nos pays, où elle représente aujourd’hui plus de 54% des contagions mondiales, nous fait craindre pour le sort de nombreux groupes et nous nous demandons encore et encore comment pourraient ont résoudre les problèmes croissants qui les affligent, en particulier ceux qui font partie du théâtre indépendant, qui, avec des salles fermées, n’ont pas de sources élémentaires de revenus.

Il y a quelques jours, la page Yuyachkani, sur Facebook, annonçait une série de hashtags (#EmergenciaCultural #FiestasPatriasSinCulturaNo #PueblosOriginariosOlvidados #AmpliaciónPresupuesto MesasDeTrabajoYa) qui mérite d’être vus. Les labels nous conduisent à une vidéo unique dans laquelle, tout en écoutant l’Hymne National du Pérou chanté en quechua par une chorale d’enfants, nous apprécions une succession d’images sur des plans moyens : les acteurs du groupe portent des masques de fêtes populaires. Chacun montre le sien avec une grande délicatesse et le passe à l’autre. Bien que chacun, dans un espace différent, se protégeant dans sa maison, grâce à l’ellipse minimale que donne le court-métrage, chaque masque se transforme en un autre, en une chaîne lente d’actions symboliques parlant de la richesse et la diversité culturelle du pays. Le dernier, dans les mains d’Augusto Casafranca, devient une affiche appelant à l’EMERGENCIA CULTURAL et l’arrière KAUSAYNINCHISKUNA SASACHAKUYPIN KASHIAN - en castillan et en quechua -. Il a déjà été vu par plus de 8 000 internautes. Encore une fois, avec les armes qu’elle connaît le mieux, la troupe dirigée par Miguel Rubio nous émeut et nous secoue, et c’est une synthèse de la trajectoire artistique du groupe, en dialogue franc avec des passages de Adiós Ayacucho, Encuentro de zorros, Sin título, técnica mixta, Cartas de Chimbote et Discurso de promoción – une avance au bicentenaire de l’Indépendance dans lequel ils proposent qu’il ne peut y avoir de véritable célébration sans une révision critique de l’histoire.

Avec les mêmes hashtags et objectifs, le même jour, le Mouvement des Groupes de Théâtre Indépendants du Pérou, le Réseau des Salles et des Espaces Alternatifs, et d’autres organisations invitées à la Marche Culturelle 140 jours 140 minutes, « Action conjointe pour les cultures du Pérou ».

Au Paraguay, un appel virtuel a appelé à une réunion le mercredi 29 sur la Plaza del Congreso, en faveur d’une loi sur les subventions aux artistes. La directrice Raquel Rojas, dans une récente interview, appelle à une campagne de « Théâtre sûr » ou de « Culture sûre », qui promeut des pièces de théâtre ou des concerts de musique de plein air, parce que les mesures de l’Etat, qui s’intéresse à « avoir les gens reclus dans leur maison, sans communication, sans liens, sans manifester pour leurs revendications et de célébrer leurs joies avec la culture, avec le théâtre et la musique », lui rappellent l’époque de la dictature de Stroessner.

Depuis l’Équateur, la page línea de fuego.info a appelé le panel autour du thème « Art et culture en situation d’urgence : de la pandémie à long terme », qui, le mardi 4 août, a réuni des artistes et penseurs équatoriens, parmi lesquels le metteur en scène et chercheur en théâtre Patricio Vallejo et le cinéaste Juan María Cueva.

Quand le Brésil s’approche aux cent milles victimes du Coronavirus, à la suite d’une mauvaise gestion de l’épidémie – intentionnelle selon certains analystes – les artistes de théâtre articulent des campagnes telles que #RespeitaACultura (respecte la culture), pour dénoncer le racisme structurel, et Red Soberanía et Brasil de Hecho invitent les Espaces Indépendants de la Culture et (Re)Existence, un exemple de débat virtuel auquel ont assisté des artistes, des promoteurs et des penseurs.

En Colombie, où la Covid a fait 10 000 morts, dans un contexte où la paix s’éloigne de plus en plus, les hommes et les femmes du théâtre se sont mobilisés avec d’autres secteurs sociaux contre les assassinats de dirigeants, de leaders et de signataires de la paix, parce que comment peut-on penser à sauver le théâtre au milieu d’un climat de violence et d’appauvrissement. Ils se somment également à la lutte pour sauver l’Université Nationale avec la demande des inscriptions et un minimum vitale pour que les étudiants puissent étudier, car plus d’un tiers d’entre eux ont été incapables de renouveler leur inscription.

À Cuba, où le système de santé a fait preuve d’une efficacité admirable et où les artistes bénéficient d’une garantie salariale et de la prise en charge de leurs espaces, par conséquent avec la politique culturelle de l’État qui valorise la culture comme une priorité, le blocus économique et commercial du gouvernement des États-Unis est à la hausse, avec un impact sensible sur l’économie du pays et sur la vie des gens dans de nombreux ordres.

Les plateformes numériques et la transmission audiovisuelle sont articulées avec l’action directe. Parce que le théâtre latino-américain n’a jamais vécu hors des contradictions de sa société ou des tensions subies par ses spectateurs. Sur ou hors de la scène, les artistes sont toujours actifs.

Le théâtre a d’énormes défis devant lui. Un acteur se demande avec inquiétude si « quand nous reviendrons sur la scène réelle, si nous revenons, le degré de sophistication sera similaire » à celui de l’attirail froid des médias numériques. Sans renoncer aux alternatives offertes par la virtualité jusqu’à ce que l’on puisse retourner dans les salles pour maintenir le lien possible avec les spectateurs et atteindre les coins insoupçonnés, les gens du théâtre doivent réussir à trouver de nouvelles façons possibles pour sauver la rencontre vivante et la présence réelle. Et continuer à se battre pour leurs droits en tant que travailleurs de l’art, qui s’articulent avec ceux de leur public, le reste de la citoyenneté dont ils font partie et pour ceux qui croient sans relâche.