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Le Prix Casa 2020. Une nouvelle victoire de Cuba
Par Abel Prieto Jiménez Traduit par Alain de Cullant
La Casa de las Américas, depuis La Havane, continue de convoquer avec ténacité son Prix Littéraire, sans faire de concessions, sans perdre un pic de sa nature libre et créative, sans se distancier d'un millimètre de ce qui l'a caractérisée depuis son fondation.
Illustration par : Alain Kleinmann

Je voudrais réitérer la bienvenue aux membres du Jury venus de différents pays de la région. Nous vous remercions beaucoup d'avoir accepté l'invitation de la Casa de las Américas en ces temps si turbulents et que vous nous ayez apporté votre soutien et votre solidarité. Les jurés cubains, qui font tous partie de la famille de la Casa, reçoivent également notre embrassade et notre gratitude.

Ce concours a été fondé en 1960, quelques mois après la naissance de l'institution. Quand on révise le livre que Jorge Fornet et Inés Casañas (Prix Casa de las Américas. Memoria. 1960-1999) ont préparé, avec la relation complète dans cette période de lauréats et de jurés, on comprend immédiatement que l'histoire du Prix « est aussi l'histoire d'une grande partie de la littérature latino-américaine et caribéenne des quatre dernières décennies ». De nombreuses personnalités de nos lettres ont participé en tant que jurés du concours, Nicolás Guillén, Asturias, Carpentier, Cortázar, Arreola, Lezama et un long etcetera de noms incontournables.

Le Prix a servi en même temps, comme le dit le livre, à « stimuler l'effort des nouveaux écrivains ». « En fait, des auteurs tels que Soler Puig, Roque Dalton, Ricardo Piglia, Bryce Echenique, Skármeta et Eduardo Galeano ont fait leurs premiers pas dans la littérature lorsqu'ils ont été récompensés et publiés par la Casa ».

Organiser le Prix annuellement, permettre de divulguer les manuscrits arrivés à temps à Cuba et aux membres du jury, puis publier les livres primés et les distribuer internationalement, n'ont pas été des tâches faciles pour une petite île bloquée et harcelée  longtemps par les Etats-Unis ; une île diabolisée, en outre, avec laquelle tous les pays d'Amérique Latine ont rompu leurs relations diplomatiques (à l'exception du Mexique) ; une île entourée d'eau, de menaces et de calomnies.

Je voudrais partager ici les témoignages de deux écrivains latino-américains très proches de nous, très nôtres, qui apparaissent dans le livre de Jorge et Inés.

Julio Cortázar a dit :

« La Casa a commencé quand tout était extrêmement précaire et difficile (...). Le Prix représentait alors un défi inattendu, (...) non seulement il était difficile d'y participer en tant que candidat ou en tant que jury, mais l'ensemble (...) du processus était encore plus difficile ; la composition et l'impression de livres (...), le papier, les encres et de machines presque toujours absents ou déficients, et la distribution à l'extérieur qui, dans de nombreux cas, avait plus de l’idéale que de la réalisation pratique ».

Et à son tour Mario Benedetti, dont nous nous souviendrons du centenaire dans les prochains jours, durant la Foire du livre, nous a laissé un témoignage très révélateur de la ténacité de cette Casa, qui a été, sans aucun doute, sa Casa pendant de nombreuses et très fructueuses années :

« La Casa (...) a fait d'énormes et triomphales efforts pour surmonter le blocus culturel et elle a continué à faire venir des Latino-américains (...), même si elle devait les faire venir à travers des itinéraires compliqués qui passaient par la Tchécoslovaquie, l'Irlande et le Canada. (...) La première fois que je suis venu à Cuba, en janvier 1966, (...) j'ai dû voler pas moins de cinquante heures, (...) et même être immobilisé durant 18 jours à Prague car les vieux et bienveillants avions Britannia (les seuls qu’avait alors Cuba) (...) il était impératif qu'ils soient révisés d'urgence par les gériatres de l’aéronautique. Mais je suis sûr que la Casa nous aurait amenés en petits avions, sur des voiliers, ou à bord de hors-bord, afin que le Prix continue de vaincre le blocus ».

Ce prix Casa 2020 a dû être fait dans des conditions d'extrême tension à cause de la politique de l'administration Trump, qui a renforcé ce blocus et son agression à des limites inconcevables, vraiment sans précédent. Nous étions mêmes en train d'évaluer si nous pouvions finalement déplacer les jurés à Cienfuegos ou si nous nous rapprochions. Bien sûr, nous avons tout le soutien du ministère de la Culture, du ministère du Tourisme, des autorités de Cienfuegos, et nous avons pu maintenir le programme tel qu'il avait été conçu.

Ce qui n'a jamais été remis en question, je peux vous l'assurer, c'est que nous allions réaliser le Prix et que ce serait une nouvelle victoire de la culture cubaine, de la culture latino-américaine et de la caribéenne.

Maintenant, je voudrais parler de quelqu'un qui nous manque dans cet acte : Roberto Fernandez Retamar, directeur de la revue Casa depuis 1965 et président de cette institution durant plus de trente ans. C'est une absence douloureuse, une blessure très difficile à guérir (probablement incurable). Son leadership, la profondeur de ses réflexions et de sa poésie, ont rempli les espaces de la Casa, de l'Union des Écrivains et des Artistes de Cuba, de l'Université de La Havane, du Centre des Études Martiennes et de toute notre culture et ont laissé une empreinte irréprochable. Il nous a légué une œuvre grande et transcendante qui a nourri de façon décisive la pensée de la décolonisation à l'échelle universelle.

Personne comme Roberto ne savait démanteler de manière si lucide et aigue les stéréotypes, les paroles et les concepts trompeurs, le regard colonisant, eurocentrisme et yankeecentriste, et le mythe de la supériorité de l'Occident sur les peuples de l'Orient et du Sud.

La Casa se tient sur une plate-forme conceptuelle qui a à voir avec tout ce démontage que Roberto a fait. Et cela a évidemment à voir avec Bolivar, Martí et Fidel ; avec les apports de nombreux créateurs, de la culture populaire, du riche patrimoine vivant que nous avons, de toute cette impressionnante accumulation multiculturelle (libératrice et anticoloniale) de la sphère latino-américaine et caribéenne.

Il était l’un des adeptes les plus dévoués et pénétrants de Martí que nous ayons eue, un grand interprète de la vision du monde de l'Apôtre, de son idée anti-impérialiste, latino-américaine et du tiers-monde, Roberto a suivi le même chemin de Fidel et d'autres intellectuels cubains : ils sont arrivé au marxisme après avoir coexisté intensément avec Martí.

Roberto a travaillé très près d’Haydée Santamaría et donc très proche de Fidel. Il se nourrissait d'un dialogue implacable de leurs conceptions. Il comprenait en profondeur leur façon singulière de raisonner, de débattre, de faire tourner des idées dissemblables à travers d’apparentes digressions et de revenir encore et encore au cœur de leur pensée antidogmatique, inépuisable, ennemie de réponses simplistes et schématiques, toujours prêt à explorer les difficultés de l'histoire, tirer de cette quête des leçons étonnantes, et a voyager vers le futur pour prévoir les pièges, les dangers, les distorsions et d'imaginer toutes les solutions possibles et même impossibles.

Je me souviens de Roberto disant que Fidel était martiano sans citer Martí, d'une façon aussi naturelle et organique, comme on respire. Et aujourd'hui, nous pourrions dire qu'ensemble, Martí et Fidel, ont été installés organiquement en Roberto. Il a également connu le Che, qui l'a impressionné en tant que politicien, en tant que fondateur de la nouvelle Cuba, et en tant qu'intellectuel profond, et a écrit des pages exceptionnelles à son sujet. Et il a tout lu et tout débattu, c'est pourquoi il nous a laissé tant d'indices indispensables.

Haydée a trouvé en Roberto un collaborateur fraternel, loyal, extrêmement utile au milieu des batailles très complexes des années 60 et 70, lorsque les États-Unis ont renforcé leur offensive culturelle pour isoler Cuba et empêcher un mouvement artistique et intellectuellement critique de s'articuler à tout prix, non contrôlé par le système.

Pour se souvenir d’Haydée, lors d’une occasion comme celle-ci, il faut donner la parole une fois de plus à Roberto :

« ... la Casa possède le sceau d’Haydée Santamara. Elle a marqué à jamais la Casa avec son empreinte de feu (...) C'était une personne unique et extraordinaire dont son sceau marquait quand elle faisait beaucoup de choses. (...) Haydée (...) a apporté à la Casa de las Américas non pas la sagesse académique, qu’elle ne l'avait pas ni ne l'intéressait pas du tout, mais la fraîcheur d'entrer dans le monde de la culture sans préjugés. (...) Elle avait une intelligence éblouissante, qui était, je pense, particulièrement éblouissante car elle ne s'est limité à aucune norme. (...) Elle a connu des heures extraordinairement graves de notre Amérique. Elle a réussi, par l'intermédiaire de la Casa, que Cuba maintienne des relations culturelles très intenses avec plusieurs des meilleurs écrivains, intellectuels et artistes d'Amérique Latine ».

L'une des clés pour établir ce lien avec l'ensemble du continent est fixée à la conviction que la culture est avant tout un moyen d'émancipation de l'être humain. C'est une idée de base. La culture est trahie si elle est utilisée comme un instrument de domination, si elle est considérée comme une chose collatérale, comme un ornement, comme une marchandise.

Ce prix est certainement un espace insolite au milieu du climat qui prédomine dans les circuits hégémoniques de la promotion artistique et littéraire, où le marché est devenu le juge suprême. L'accent est maintenant concentré sur les produits culturels ou les sous-produits qui se vendent bien avec le soutien de l'efficace appareil publicitaire de l'industrie. Comme Dubravka Ugresic l'a dit amèrement il y a plusieurs années, le marché littéraire a touché le fond ; il a atteint le point où les mémoires de Monica Lewinsky méritent plus de publicité que les œuvres complètes de Marcel Proust.

Dans un tel contexte, la Casa de las Américas, depuis La Havane, continue de convoquer avec ténacité son Prix Littéraire, sans faire de concessions, sans perdre un pic de sa nature libre et créative, sans se distancier d'un millimètre de ce qui l'a caractérisée depuis son fondation.

Le prix Casa a été anticolonial, martiano, calibánico, l’expression d'un attachement non négociable à la culture ; loin par essence des opérations de marketing des conglomérats éditoriaux en lesquels se sont convertis les nombreux concours les plus médiatisés. Le Prix met l'accent sur la rigueur et la qualité des œuvres en concours, sur leur profondeur, sur les défis qui sont proposés, et non sur le « crochet » ni sur les effets bon marché, ni les succès de vente potentiels.

Il n'a jamais été non plus un concours pour promouvoir la littérature pamphlétaire. À une occasion semblable à celle-ci, Roberto a demandé aux jurés de se souvenir d'une observation de Martí : « La poésie, qui est un art, ne doit pas s'excuser avec le patriotique ou le philosophique, mais doit résister comme le bronze et vibrer comme la porcelaine ».

Actuellement, le pamphlet qui est à la mode est, en réalité, le pamphlet de droite qui est diffusé avec beaucoup d'enthousiasme et beaucoup d'argent. Personne n'est autorisé à l'appeler « pamphlétaire » ; mais c'est vraiment sa fonction : détourner la subjectivité du lecteur dans un style amusant et léger et l'amener à accepter le système et à s'adapter à sa position de consommateur soumis.

La crise culturelle que vit le monde est accompagnée d'une crise morale, politique, institutionnelle, juridique. « Tout ce qui est solide se dissipe dans l’air », a déclaré Marx en 1848, ensuite, en 1992, Marshall Berman a intitulé ainsi son livre très précieux. Aujourd'hui, nous devrions répéter la phrase, tout solide se dissipe dans l'air, tout le sacré est profané. La vérité et les mensonges coexistent dans la promiscuité. Pour vaincre son ennemi, pour gagner, toute ressource est valide. Il n'y a pas de limites, pas de décorum, pas de pudeur.

D'autre part, tout a tendance à être banalisé et se convertir en show, la politique, la guerre elle-même, les menaces de l'Empereur via Twitter. Son arrogance et celle de sa cour ne connaissent pas de frontières. Les conflits ne sont pas négociés. Ils se terminent (ou commencent) avec des attaques, des sanctions et davantage de sanctions, et les principes sur lesquels l'ONU a été créée, le multilatéralisme, le consensus, l'égalité des pays indépendamment de leur taille ou de leur force militaire ou économique sont bafoués encore et encore. Les normes les plus élémentaires de la coexistence internationale sont ignorées par un Empereur grotesque que Roberto appelait avec justesse « Caligula atomique ».

Ce prix a été convoqué dans un contexte historique très dramatique et convulsif dans la région. Si Haydée « connaissait des heures extraordinairement sérieuses de notre Amérique », nous vivons des heures similaires. Nous avons été témoins des incendies en Amazonie, et d'autres incendies associés à l'offensive de l'extrême droite et des États-Unis, à la résurrection de la doctrine Monroe et du maccartisme, aux complots et aux pièges judiciaires contre les dirigeants progressistes, aux crimes odieux.

Nous avons vu sur les réseaux, et sur Telesur, des fosses communes récemment découvertes avec des centaines de cadavres ; des jeunes qui ont perdu la vue à cause des attaques des carabiniers ; les enfants migrants dans des cellules, séparés de leur famille ; des manifestants battus, torturés, brûlés avec des jets d'eau mélangés à de l'acide, assassinés ; des expressions impudentes de siège, de persécution politique et de vengeance. Des formes de terrorisme d'État ont refait surface et semblent provenir des années de Pinochet de Videla, du Plan Condor.

Dans Notre Amérique, 2019 a commencé avec un « président » apocryphe qui s'est autoproclamé au Venezuela, a été reconnu à la hâte par 50 pays dirigés par les États-Unis, et une escalade de toutes sortes d'agression contre le gouvernement légitime de cette nation sœur a été inaugurée. L’année s'est terminée en Colombie avec un nombre record de dirigeants sociaux sacrifiés et au Chili avec des carabiniers attaquant des milliers de manifestants qui s'étaient rassemblés sur la Plaza de  Dignidad en attendant la nouvelle année alors qu’ils rendaient hommage aux victimes de la répression.

Ce n'est pas un hasard qu’en 2019, aux Etats-Unis, que les délits et les groupes haineux se sont multipliés. C'était une année prodigue en fusillades de masse. Le 3 août, un jeune de la suprématie blanche a assassiné 22 personnes à El Paso, au Texas, en blessant 24 autres. Il y était allé avec un fusil et beaucoup de munitions « pour tuer des Mexicains », a-t-il dit. Les analystes les plus sérieux s'accordent à dire que la croissance vertigineuse de ces phénomènes a commencé à partir de la campagne électorale de Trump en 2016. Sa rhétorique anti-immigrée, agressive et raciste, a fonctionné à l'intérieur et à l'extérieur du pays. Ses fréquentes insolences par rapport à l'Amérique Latine et aux Caraïbes sont toutes pleines de mépris et de racisme.

Il ne faut pas oublier que les méthodes de démolition culturelle des peuples considérés comme inférieurs pour justifier les guerres de conquête ont été utilisées par les Grecs et les Romains, par les rapaces chevaliers des Croisades, par les « découvreurs » de l’Amérique, par ceux qui ont chassé des hommes, des femmes et des enfants « sauvages » en Afrique pour les asservir.

Le génocide d'Hiroshima et de Nagasaki a été précédé aux États-Unis pour l'internement de plus de 120 000 immigrants japonais dans des camps de concentration et une campagne grossièrement raciste. En faisant une chronique de la bataille d'Iwo Jima (février-mars 1945), le magazine Time a déclaré que « le Japonais moyen est irrationnel et ignorant. Il peut être humain, mais rien ne l'indique ». Combien de fois dans l'histoire de l'Occident les victimes « inférieures » des puissants ont-elles été privées de la condition humaine ?

Aujourd'hui, des arguments très similaires sont répétés pour légitimer la violence du système contre ceux qui s'y opposent dans les médias et dans les réseaux sociaux - de plus en plus utilisé frauduleusement, pour manipuler les électeurs et les élections et pour fomenter des préjugés et de faux courants d'opinion -.

Nous avons vu des scènes en Bolivie, après le coup d'État, qui rappellent l'époque de la Conquête, quand la croix et l'épée se sont jointes pour imposer l'oppression et le pillage. Des manifestations fondamentalistes ont vu le jour contre les mouvements indigènes et contre la vie et l'intégrité physique de son peuple.

Le ressentiment qui s'est porté à flot contre les symboles et les traditions indigènes, contre les femmes qui portent une pollera, contre un drapeau comme le wiphale, a des racines très profondes et des liens génétiques avec le fascisme. C'est pourquoi il est si important que la Casa a convoqué cette année le Prix des Études sur les Cultures Originaires d'Amérique. C'est pourquoi ce programme, celui dédié aux Cultures Originaires, coordonné par Jaime Gomez Triana, acquiert dans le contexte actuel une hiérarchie supérieure.

Plus la barbarie est insaisissable et primitive, plus il est important de maintenir la rigueur des recherches que doit promouvoir la Casa sur ces processus culturels spécifiques, accompagnés, évidemment, par la plus grande diffusion de ses résultats. La culture authentique est un antidote d'une efficacité incontestable face au néofascisme.

Quand nous avons fait la conférence de presse sur le Prix, j’ai commenté un texte de Roberto (« Notas sobre América »), publié dans la revue Casa. Là, il parle, avec la même angoisse d'Eric Hobsbawm, de la montée incontrôlable de la barbarie tout au long du XXe siècle et de ce début du XXIe siècle et il nous appelle à ne jamais abandonner, ni dans les pires circonstances, la foi dans les utopies et dans l'espérance.

Une barbarie, comme le dit Roberto, qui s'exprime dans une capacité destructrice écrasante qu'Hitler n'a jamais eue et que possède l'Empereur de ce nouveau Reich, le « Caligula atomique ».  Pour couronner le tout, Trump refuse d'accepter le changement climatique et ses conséquences déjà pratiquement irréversibles pour la planète et l'espèce.

Quant à Cuba, j'ai déjà parlé un peu au début de l'obsession de l'Amérique contre nous. Pour la première fois depuis que la Loi Helms-Burton a été promue, un président yankee a signé les chapitres qui permettent de porter des plaintes devant les tribunaux étasuniens contre les présumés propriétaires ou descendants de propriétés nationalisés par la Révolution contre toute entreprise ou citoyen dans le monde qui investit dans l'une de ces propriétés. C'est une aberration juridique, extraterritoriale, inadmissible. Maximum si l'on se souvient que Cuba a offert de négocier une indemnisation, que les États-Unis ont toujours refusé, pensant, bien sûr, de les récupérer par la force le moment venu.

Il aspire à effrayer les investisseurs étrangers. Il aspire à nous étouffer, comme toutes les nouvelles mesures restrictives que les États-Unis ont prises contre Cuba, pratiquement chaque semaine, pour les navires de croisière, les vols, les envois de fonds, les échanges professionnels et académiques. Tout cela accompagné d'un déluge de mensonges de plus en plus éhonté.

Avec la poursuite des compagnies maritimes, des navires et des compagnies d'assurance pour apporter le carburant acheté à l'île, ils ont essayé à partir d'avril 2019 de nous étrangler avec la piraterie ouverte et la pression indue et cruelle. Mais le pays ne s'est pas arrêté. Les programmes de base, liés à la construction de logements, à la production alimentaire, à la substitution des importations, à l'exportation d'articles traditionnels et à d’autres nouveaux, n'ont pas été interrompus. La lutte contre tous les vestiges de la bureaucratie, contre l'insensibilité, contre la routine n'a pas été arrêtée.

La vie culturelle intense du pays n'a pas été arrêtée. Le Festival du Cinéma a connu un grand succès. Maintenant, un prestigieux événement international de jazz vient de terminer. En février, nous aurons notre Foire du Livre.

Comme l'a dit le président Diaz-Canel, en utilisant une expression populaire qui synthétise les situations dangereuses que nous avons vécues, « Ils ont tiré sur nous pour nous tuer, et nous sommes vivants ».

En 2020, nous savons qu'ils continueront de fermer la clôture et de tirer pour nous tuer ; mais nous allons survivre. Dans notre peuple il y a une conscience très claire que nous jouons des choses fondamentales et très transcendantes, et personne ne viendra vous tromper avec des mirages.

Ce même Prix Casa de las Américas est sans aucun doute une victoire sur l'empressement malade à nous détruire. Il représente l'autre engagement de Cuba envers la culture, la vie, la pensée, la poésie, l'intelligence, la solidarité, devant le discours de la haine, du néofascisme, de la stupidité arrogante, du mensonge et de la manipulation.

C'est une victoire de Cuba à laquelle vous, les jurés, avez contribué de manière décisive. Sans vous, sans votre solidarité et votre soutien, ce Prix aurait échoué.

La Casa d’Haydée, de Roberto, de Mariano, des fondateurs, Marcia, Silvia, Chiqui, et de ceux qui ont rejoint successivement cette équipe, Nancy, Miriam, Idelisa, Aurelio, Luisa, María Elena, Vivian, Jorge, Jaime, Yolanda, l'autre Silvia, Camila et bien d'autres, est habituée à travailler au milieu des obstacles et de l'adversité. C'est un modèle surprenant de résistance. Même les cyclones et les marées l'ont attaqué avec rage, prétendant tout raser, la mémoire conservée ici, les livres, les lettres, les revues, les œuvres d'art. Ils ont fait du mal à la Casa ; mais ils n'ont pas été en mesure de le détruire. Nous avons un admirable collectif de travailleurs (comme je l'ai dit aux journalistes l'autre jour) qui se caractérise par leur sentiment d'appartenance, par la fierté de faire partie de cette institution, portant en elle une étincelle de vie de la mystique d’Haydée.

Parfois, il me semble que la Casa est comme une petite réplique de Cuba qui fait face aux cyclones, aux tornades, aux blocus et aux coups bas, et reste tenace pour ne pas abandonner l'utopie.

2003 ressemble un peu à 2019 et ce 2020. En mars de la même année, Bush annonça l'invasion de l'Irak. À Miami, des groupes extrémistes d'origine cubaine sont descendus dans la rue pour crier « L'Irak maintenant ; Cuba après ». Plus tôt, en 2002, Bush a déclaré que son armée devait se transformer en « une force militaire prête à attaquer immédiatement 60 ou les coins les plus sombres du monde ». « Obscurs », a-t-il dit, et personne n'a échappé à l'intention raciste du mot.

En janvier 2003, lors d'un événement dédié à Martí, Fidel a déclaré que « la grande bataille se déroulera dans le domaine des idées et non dans le domaine des armes » et il a exhorté les participants à travailler sans relâche pour « semer des idées » et « semer la conscience ».

La Casa de las Américas a repris cette exhortation. C'est l'un des mandats qu'il a laissé aux hommes et aux femmes de la culture. Des idées, de la conscience, face à ceux qui croient que l'argent, les bombes et la force brute peuvent tout faire.

Je terminerai ces paroles, qui se sont avérées trop étendues ; mais, avant de conclure, je veux annoncer la sortie d'un audiovisuel qui a une signification très particulière pour nous. Il est né de la relation qu’Haydée a toujours eue avec Martí. Depuis la Casa, Haydée a invité des troubadours cubains à musicaliser ses poèmes. Ainsi, plusieurs très beaux disques ont été faits. Parmi eux, Versos de José Martí cantados por Sara González. Dans quelques minutes, nous allons entendre l'une des pièces de cet album.

L'audiovisuel dispose d'un très bref texte d'introduction expliquant l'intention de la Casa. Les amis qui viennent de l'étranger ne le savent peut-être pas ; mais dans les premiers jours de janvier 2020, des images de bustes de Martí tachés de façon odieuse ont circulé sur les réseaux sociaux. Ici, à Cuba, les gens ont réagi avec une grande indignation devant l’affront, et de nombreux actes en faveur de l'Apôtre et sur rejet de cette infamie ont été accomplis.

(Ces événements, soit dit en passant, ont eu un antécédent en novembre 2019, à Santa Cruz, en Bolivie, où les fascistes en faveur du coup d'État ont couvert d’encre noire un portrait en céramique de Martí réalisé par le sculpteur bolivien Lorgio Vaca. Autre coïncidence : il y a quelques jours, ils ont profané la tombe du troubadour chilien Victor Jara, sauvagement torturé avant d'être tué par Pinochet et maintenant ressuscité avec ses chansons durant les journées de protestation contre Piñera. Le fascisme est exaspéré par les symboles de l'émancipation, surtout s'ils maintiennent leur présence.)

De retour à Cuba et à Martí, je dois terminer en disant que la Casa de las Américas se joint aux expressions de revendications martianas de notre peuple avec l'audiovisuel que nous allons voir et écouter maintenant.

Merci beaucoup.

Discours prononcé par Abel Prieto, Président de Casa de las Américas lors de l’ouverture du Prix Casa 2020.