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Le pouvoir de la subjectivité
Par Graziella Pogolotti Traduit par Alain de Cullant
Dans la conscience humaine réside les valeurs nutritives de la résistance contre l'adversité, les rêves qui conforment l’éternelle bataille pour l'amélioration de l'espèce.
Illustration par : Nelson Domínguez

L'auteur du Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry a été l'un des pionniers de l'aviation commerciale. Une grande partie de son œuvre littéraire s'inspire de l'expérience des pilotes qui s'aventuraient dans de petits appareils pour voler à basse altitude et à petite vitesse. Les accidents se produisaient fréquemment, mais la précarité du véhicule favorisait, qu’en plusieurs occasions, ils pouvaient échapper à la mort. L'un de ses récits raconte l'histoire d'un collègue initiateur des vols transandins. L'avion est tombé sur un haut pic couvert de neiges perpétuelles. Sans savoir où il se trouvait, dépourvu de ressources, le navigateur n'avait pas d'autre alternative que de marcher sans repos et sans direction. Le temps s’écoulait et l'épuisement est devenu intenable. S'allonger pour dormir un certain temps le conduirait à périr congelé. Il a été tenté de le faire. Il s’est rappelé que, si son cadavre n’apparaissait pas, ses proches n'auraient pas le droit de réclamer l'assurance. Il a ensuite opté pour se laisser rouler sur la pente de la montagne. C’est ainsi qu’il est arrivé dans une vallée où il a pu être sauvé. Le pouvoir de la subjectivité l'avait doté de l'énergie qui lui a permis de surmonter les circonstances les plus défavorables.

Peu de personnes visitent notre Musée des Beaux-arts, où est exposé et préservé le patrimoine forgé, en solitaire et dans des circonstances défavorables, par nos peintres et nos sculpteurs. Marginalisés au cours de la République néocoloniale par une société indifférente, ils se sont afférés à semer une œuvre ayant des vues sur un avenir plus prometteur qui, selon toute vraisemblance, ne parviendraient pas à connaître. Ils vivaient dans la pauvreté et, dans certains cas, comme celui de Ponce et Victor Manuel, dans une misère extrême.

Je me souviens des jours de mon enfance durant le maintenant légendaire Hurón Azul. C'est une modeste maison en bois, située dans l’actuelle municipalité d’Arroyo Naranjo. Elle n’a qu'une petite chambre pour dormir, une chambre illuminée par une peinture murale avec des baigneurs et une petite cuisine. Un petit escalier mène au studio, équipé d'un grabat, d'un chevalet et d'une large fenêtre ouverte sur un paysage verdoyant parsemé de palmiers. Une fois par semaine, l'artiste convoquait ses amis, ses collègues dans de nombreux cas, mais aussi des écrivains et des intellectuels qui pratiquaient différents métiers pour gagner leur vie. Il y avait des boissons, il est vrai, comme la légende le dit, bien que la motivation fondamentale de ces réunions résidait dans la nécessité de rompre l'isolement pour échanger des idées et partager des préoccupations sur les problèmes de la culture et le destin de la nation.

Carlos Enríquez s’identifiait avec Tilín Garcia, le héros justicier de l'un de ses romans et avec le personnage de La vuelta de Chencho, un texte malheureusement oublié, qui revient de la mort pour répartir des biens parmi les sans-abri de son voisinage. Comme Chencho, Carlos Enríquez a souffert d'atroces souffrances dans l'hôpital Calixto García. Un matin, son corps est apparu sans vie sous le portail de l’Hurón Azul. À côté de lui, se trouvait seul, fidèle, le chien Calibán.

Mais, vainqueur de l'adversité, il nous a légué pour toujours El rapto de las mulatas.

A l'occasion de la Foire du livre, le Journal perdu de Carlos Manuel de Céspedes a été remis en circulation. Le Père de la Patrie connaissait dans sa propre chair ce que José Martí offrit à Máximo Gómez en le compromettant avec la nouvelle campagne libératrice : l'ingratitude probable des hommes. Écrit pour lui-même, en phrases télégraphiques pleines d'abréviations, les notes offrent un témoignage déchirant de celui qui a tout donné au service de la patrie devant les intrigues qui ont conduit à sa déposition en tant que Président de la République en Armes. La myopie des hommes désireux de donner leur vie pour la cause a miné la résistance de l'intérieur devant un ennemi doté d'une supériorité en armes et en ressources. En menant la lutte, pour la bataille pour l'indépendance du pays, l'aristocrate raffiné a offert biens et famille. Confronté aux privations matérielles les plus dures. Séparé de sa haute responsabilité, il fut privé de son passeport pour se rendre en l'exil et de l'escorte pour le protéger dans son refuge isolé. Irréductible, il n’a pas renoncé à ses principes. Trahi, ne s’est pas rendu à l'ennemi. Il s’est défendu avec sa pauvre arme et il est tombé dans un ravin. Dans tous les ordres de la vie, il a gardé très haut sa dignité d'homme. Réduit à l'extrême pauvreté, avec des vêtements élimés pour l'usage, il a maintenu la discipline de la propreté et du rasage impeccable « à l'américaine ». Les auteurs de sa mort ont exposé son cadavre à Santiago de Cuba. L'infamie du geste n'a pas déchiré l'image du petit corps, usé par l'âge et les revers. Tout le contraire. Amplifié par le sacrifice et la conséquence incorruptible entre la conduite et les idées, toujours dépouillées de biens et d'honneurs, il s’est installé définitivement sur le siège conquis dans la mémoire des Cubains.

Les facteurs objectifs aident à configurer le temps de l'histoire. Cependant, le pouvoir de la subjectivité ne peut pas être écarté. Dans la conscience humaine réside les valeurs nutritives de la résistance contre l'adversité, les rêves qui conforment l’éternelle bataille pour l'amélioration de l'espèce.