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Le père Las Casas
Par José Martí Traduit par Magali Béteille
Il y a quatre cents ans vivait le père Las Casas, et l’on croirait qu’il vit encore car ce fut un homme bon.

Quatre siècles c’est long, cela fait quatre cents ans. Il y a quatre cents ans vivait le père Las Casas, et l’on croirait qu’il vit encore car ce fut un homme bon. À la seule vue d’un lys, on pense au père Las Casas, parce qu’avec sa bonté, il dégageait des reflets de lys et c’était beau, dit-on, de le voir écrire, avec sa tunique blanche, assis dans son fauteuil clouté, comme embarrassé par sa plume, parce qu’il écrivait sans hâte. Par moments, il quittait son fauteuil, comme s’il était brûlant ; il se prenait la tête entre les mains, marchait à grands pas dans sa cellule et semblait éprouver une grande douleur. Il faut dire qu’il était en train de décrire, dans son célèbre livre La destruction des Indes, les horreurs qu’il avait vues aux Amériques quand vinrent d’Espagne les gens de la conquête. Ses yeux s’embrasaient, puis il retournait s’asseoir, accoudé a sa table, le visage couvert de larmes. C’est ainsi qu’il passa sa vie, à défendre les Indiens.

En Espagne, il avait fait des études de licencié – ce qui n’était pas rien, en ce temps-là – puis il vint avec Colomb sur l’île Hispaniola [1], sur un de ces bateaux à voiles rebondies semblables à des coquilles de noix. À bord, il parlait beaucoup, avec force citations latines. Les marins disaient que son savoir était bien grand pour un jeune homme de 24 ans. Lui, quand le soleil se levait sur le pont, il était toujours là. Il était joyeux sur le bateau, comme quelqu’un qui s’apprête à voir des merveilles. Mais du moment où il fut arrivé, il se mit à moins parler. Pour être belle, la terre, elle était belle, et l’on s’y sentait comme dans une fleur ; mais ces assassins de conquistadors devaient venir de l’enfer et non d’Espagne ! Lui aussi était espagnol, comme son père et comme sa mère ; mais lui, il n’allait pas à travers les îles Lucayes [2]. pour capturer les Indiens libres ; parce qu’en dix ans, il ne resta plus aucun Indien vivant sur les trois millions, ou plus, qu’il y avait eu sur Hispaniola ! Lui, il n’allait pas les chasser avec des chiens affamés, pour les tuer au travail des mines ; lui, il ne leur brûlait pas les mains et les pieds lorsque, ne pouvant plus marcher, ils s’asseyaient, ou lorsqu’à bout de forces, ils laissaient tomber la rivelaine ; lui, il ne les fouettait pas jusqu’à les voir s’évanouir, parce qu’ils ne savaient pas indiquer à leur maître où trouver encore davantage d’or ; lui, il ne se réjouissait pas avec ses amis, à l’heure du repas, de ce que l’Indien qui servait à table n’avait pu porter la charge remontée de la mine et qu’en punition on lui avait coupé les oreilles ; lui, il ne revêtait pas son plus beau pourpoint et cette sorte de cape qu’ils appelaient ferreruelo, pour se rendre sur la place à douze heures, on ne peut plus élégant, voir le bûcher ordonné par les juges du gouverneur, le bûcher des cinq Indiens ; lui, il les a vus brûler, il les a vus, sur le bûcher, regarder leur bourreau avec mépris ; et dès lors, il ne revêtit plus que son pourpoint noir et n’arbora plus de canne en or, comme le faisaient les autres licenciés, riches et grassouillets, mais il alla plutôt réconforter les Indiens dans la forêt, avec comme seul soutien la branche d’arbre qui lui servait de bâton.

Pour se défendre, les Indiens d’Hispaniola à l’honneur épargné s’étaient réfugiés dans la forêt. Eux, ils avaient reçu comme des amis les hommes blancs barbus ; eux, ils leur avaient offert leur miel et leur maïs, et le roi Behechio lui-même donna comme épouse à un bel Espagnol sa fille Higuemota, un amour de colombe, élancée comme un palmier ; eux, ils leur avaient montré l’or de leurs forêts, l’or de leurs rivières, leurs parures toutes en or fin, ils avaient posé sur leurs cuirasses et sur les gantelets de leurs armures des bracelets qui leur avaient appartenu et des colliers en or ; et ces hommes cruels les chargeaient de chaînes ! Ils leur prenaient leurs Indiennes et leurs enfants ; ils les envoyaient au plus profond de la mine, à haler de leur front la charge de pierres ; ils se les répartissaient et les marquaient au fer, comme des esclaves ! au fer rouge dans la chair vive ! Dans ce pays d’oiseaux et de fruits, les hommes étaient beaux et aimables, mais ils n’étaient pas forts. Leur pensée était comme le ciel azur et comme l’eau pure, mais ils ne savaient pas tuer, dissimulés sous une armure et munis d’une arquebuse chargée de poudre. Avec des noyaux de fruits et des branches d’abricotier, on ne peut pas transpercer une cuirasse. Ils tombaient, comme les plumes et les feuilles. Ils mouraient de peine, de colère, d’épuisement, de faim, de morsures de chiens. Il valait mieux partir dans la forêt, avec le courageux Guaroa et son fils Guarocuya, pour se défendre avec les pierres, pour se défendre avec l’eau, pour sauver le vaillant petit roi, sauver Guarocuya ! Lui, il sautait le ruisseau, d’une rive à l’autre ; lui, il plantait loin la lance, comme un guerrier ; quand il fallait marcher, c’était lui le premier. On entendait son rire le soir, comme on entend un chant. Jamais il ne voulait que quelqu’un le porte sur les épaules. Ils cheminaient ainsi dans la forêt, quand leur apparut, parmi les Espagnols armés, le père Las Casas, vêtu de son pourpoint et de sa cape, avec dans les yeux une immense tristesse. Lui, il ne leur tira pas dessus avec l’arquebuse, il leur ouvrit grand les bras. Puis il fit un baiser à Guarocuya.

L’île tout entière le connaissait déjà, et l’Espagne parlait de lui. Il était maigre avec un très long nez, flottait dans ses vêtements, et n’avait comme pouvoir que celui de son cœur ; mais il passait de maison en maison, reprochant aux propriétaires la mort des Indiens dans les encomiendas[3]: il allait au palais, demandait au gouverneur de faire appliquer les consignes royales ; il attendait les auditeurs aux portes du tribunal, allant et venant avec empressement, les mains derrière le dos, pour leur dire qu’il avait terriblement peur, qu’il avait vu mourir six mille enfants indiens en trois mois. Et les auditeurs de lui répondre : « Calmez-vous, licencié, justice sera faite » ; et leur cape vite posée sur l’épaule, ils partaient goûter avec les propriétaires, les riches du pays, qui avaient du bon vin et du bon miel d’Alcarria. Ni goûter ni sommeil pour le père Las Casas : il sentait dans sa propre chair les dents des molosses que les propriétaires laissaient sans manger afin que, redoublant d’appétit, ils appréciassent mieux les esclaves indiens ; il lui semblait que c’était sa main qui saignait quand il apprenait que l’on avait coupé la main d’un Indien parce qu’il n’avait pu se servir de la pelle ; il se sentait coupable de toute cette cruauté, parce qu’il ne la supprimait pas ; il avait l’impression de rayonner et de grandir, comme si tous les Indiens d’Amérique étaient ses enfants. En tant qu’avocat, il n’avait ni autorité ni soutien ; en tant que prêtre, il porterait la force de l’Église, et il retournerait en Espagne, il porterait les messages du ciel, et si la cour ne mettait pas fin au massacre, à la torture, à l’esclavage, aux mines, il ferait trembler la cour. Du jour où il devint prêtre, toute l’île alla le voir, s’étonnant qu’un riche licencié prenne cette voie ; les Indiennes, à son passage, envoyaient leurs tout petits embrasser ses habits.

Il s’engagea alors dans un demi-siècle de lutte, pour que les Indiens ne soient pas des esclaves ; de lutte aux Amériques, de lutte à Madrid, de lutte avec le roi lui-même ; contre l’Espagne entière, lui seul, en lutte. Colomb fut le premier à envoyer vers l’Espagne les Indiens en esclavage, pour payer en nature les vêtements et les aliments que les bateaux espagnols transportaient en Amérique. En Amérique, les Indiens avaient été répartis entre ceux qui étaient venus en conquête, et chacun d’eux avait pris en servitude sa part de population indienne, la faisant travailler pour lui, mourir pour lui, extraire l’or qui abondait dans les forêts et les rivières. La reine, là-bas, en Espagne – qui était, dit-on, quelqu’un de bon – donna l’ordre à un gouverneur de libérer les Indiens de l’esclavage ; mais les propriétaires donnèrent au gouverneur du bon vin, beaucoup de cadeaux, sa part des gains, et plus que jamais il y eut des morts, des mains coupées, des esclaves dans les encomiendas, qui descendaient au fond des mines. « J’ai vu ces aimables créatures, les mains ligotées, être amenées par centaines et toutes tuées en même temps, comme on tue les brebis. »

Il se rendit à Cuba en tant que curé, avec Diego Velázquez, et en revint complètement horrifié, car les arbres qu’on coupait, plutôt que d’en faire des maisons, on s’en servait de bûches pour brûler les Indiens tainos. Sur les cinq cent mille Indiens qu’avait comptés cette île, il « vit de ses yeux » combien il en restait : onze. Ces conquistadors étaient des soldats barbares qui ignoraient les commandements de Dieu et prenaient les Indiens en esclavage pour leur apprendre la doctrine chrétienne à coups de fouet et de crocs ! La nuit, alors que l’angoisse le tenait éveillé, il parlait avec son ami Renteria, un autre Espagnol de cœur. C’était au roi qu’il fallait demander justice, au roi Ferdinand d’Aragon ! Il embarqua sur la galère à trois mâts pour aller voir le roi.

Cet homme qui « ne mangeait pas de viande » se rendit six fois en Espagne, par la force de sa vertu. Il n’avait peur ni du roi ni de la tempête. Quand le temps était mauvais, il sortait sur le pont ; et par temps calme, il passait sa journée sur la passerelle à noter ses remarques sur du papier de lin et à faire remplir d’encre son encrier de corne, « parce que le mal ne se soigne qu’en le disant, et il y a beaucoup à dire, alors je le mets là où personne ne pourra me le contester, en latin et en castillan ». Si le roi était à Madrid, plutôt que d’aller se reposer du voyage à l’auberge, il se rendait au palais. S’il était à Vienne (quand Charles Ier d’Espagne était empereur d’Allemagne), il mettait un nouvel habit et partait pour Vienne. Si c’était son ennemi Fonseca qui dirigeait la junte d’avocats et de prêtres au service du roi pour les affaires américaines, alors il allait voir son ennemi et lui intentait un procès auprès du Conseil des Indes. Si le chroniqueur Oviedo, celui de L’histoire naturelle des Indes, écrivait à la demande des propriétaires des encomiendas des impostures sur les Américains, il traitait Oviedo de menteur, même si celui-ci était payé par le roi pour écrire ces mensonges. Si Sépulvéda, le précepteur du roi Philippe, défendait, dans ses Conclusions, le droit de la couronne au partage bestial et à la mise à mort des Indiens, sous prétexte que ceux-ci n’étaient pas des chrétiens, il répondait à Sépulvéda que ceux qui ignorent l’existence du Christ ne sont pas coupables d’être sans chrétienté ; et d’ailleurs, ne connaissant pas les langues qui en parlent, ils ne savaient du Christ que ce que les arquebuses leur apprenaient. Si le roi en personne fronçait les sourcils comme pour interrompre son discours, il se dressait devant ses yeux de quelques pouces, sa voix devenait puissante et rauque, son chapeau tremblait dans sa main serrée et il disait au roi, face à face, que celui qui dirige les hommes se doit de les protéger, que s’il ne sait pas les protéger, il ne peut pas les diriger, et qu’il devait l’écouter calmement, car lui ne portait pas de tache d’or sur son vêtement blanc et n’avait d’autre défense que la croix.

Soit il parlait, soit il écrivait, inlassablement. Les frères dominicains l’aidaient, et il resta huit ans dans leur couvent, à écrire. Il connaissait la religion, les lois, et les auteurs latins, car c’était en ce temps-là tout ce que l’on apprenait ; mais il usait habilement de ces savoirs pour défendre les droits des hommes à la liberté, ainsi que les devoirs des gouvernants à les faire respecter. Ce n’était pas peu dire, car c’était justement pour cette raison que l’on brûlait des hommes. Llorente, qui a écrit La vie de Las Casas, est aussi l’auteur de L’histoire de l’Inquisition (celle-là même qui brûlait). Le roi en tenue de gala allait voir le bûcher avec la reine et les nobles de la cour ; les évêques arrivaient en chantant, avec un étendard vert, devant les condamnés ; une fumée noire s’échappait du foyer. Quant à Fonseca et Sépulvéda, ils attendaient que l’« ecclésiastique » Las Casas, dans ses controverses, fasse preuve d’hérésie à l’encontre de l’autorité de l’Église, pour que les inquisiteurs le condamnent. Mais l’« ecclésiastique » disait à Fonseca : « Ce que je dis, moi, c’est ce que disait la bonne reine Isabelle dans son testament ; et toi, tu me veux du mal et tu me calomnies, parce que je t’enlève le pain ensanglanté de la bouche et que je t’accuse de posséder une encomienda d’Indiens aux Amériques ! » Puis, à Sépulvéda, qui était devenu le confesseur de Philippe II, il disait : « Toi, tu es un polémiste de renom, et l’on t’appelle le “Livius espagnol” pour tes histoires ; mais moi, je n’ai pas peur d’un loquace qui ne laisse pas parler son cœur et qui défend la malveillance ; je t’invite donc à discuter ouvertement et je te mets au défi de me prouver que les Indiens sont criminels et démoniaques, alors qu’ils sont bons et clairs comme la lueur du jour, inoffensifs et purs comme des papillons. » La controverse avec Sépulvéda dura cinq jours. Sépulvéda s’y engagea avec mépris, mais il finit troublé. L’« ecclésiastique » l’écoutait la tête baissée, ses lèvres tremblaient et son front était en sueur. Dès que Sépulvéda s’asseyait avec la satisfaction de celui qui a atteint sa cible, l’« ecclésiastique » se mettait debout, superbe, affligé et consterné, bouillant d’impatience : « Ce n’est pas vrai que les Indiens du Mexique sacrifient cinquante mille vies à l’année mais seulement vingt à peine, et c’est moins que ce que l’Espagne tue par la potence ! » « Ce n’est pas vrai que ce sont des gens barbares et d’horribles pécheurs, car s’il est des péchés qui leur appartiennent, ceux des Européens ne sont pas moindres ; et nous ne pouvons pas, avec tous nos canons et notre cupidité, nous comparer à eux pour ce qui est de la douceur et de l’amabilité ; nous ne pouvons non plus justifier le fait que l’on traite comme des bêtes un peuple qui possède des vertus, des poètes, des travailleurs, un gouvernement, des arts ! » « Ce n’est pas vrai, c’est même injuste, que le meilleur moyen que le roi ait trouvé pour les assujettir soit de les exterminer, ou que le meilleur moyen d’évangéliser un Indien soit d’en faire, au nom de la religion, une bête de somme ; de lui enlever ses enfants et sa nourriture ; puis de lui faire haler la charge avec son front, comme les bœufs ! » Il citait des passages de la Bible, des articles de lois, des exemples historiques, des extraits d’auteurs latins, tout agité et d’une immense beauté, comme chute l’eau d’un torrent, emportant sous son écume les pierres et la vermine de la forêt. […]

Notes

Nouvelle traduction de Magali Béteille (Montpellier).

[1]  Nom donné par Ch. Colomb à l’île d’Haïti. Plus tard, les Espagnols adoptèrent le nom de Santo Domingo et les Français celui de Saint-Domingue pour leurs colonies respectives. Ces deux pays devinrent la République Dominicaine et la République d’Haïti.

[2] Aujourd’hui, les Bahamas.

[3]  Institution espagnole en Amérique à l’époque coloniale. Elle consistait à diviser les Indiens en plusieurs groupes de personnes qui étaient mises au service d’un encomendero. Les Indiens devaient payer un impôt et travailler pour l’encomendero, qui était chargé de les protéger et de les évangéliser.

Dans Sud/Nord 2003/1 (no 18), pages 89 à 95

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