IIIIIIIIIIIIIIII
Le Miroir
Par Hamdan Khodja Traduit par
C'est un aperçu historique sur la régence d’Alger par Hamdane Ben Othman Khodja (1773-1842) un notable d'Alger et un savant. Il a écrit Le Miroir dans lequel il dénonce les exactions des soldats français à Alger peu après la conquête de l'Algérie par la France.
Illustration par : Sergio Marrero González

LIVRE PREMIER
Chapitre I
Des Bédouins et de leur origine

La Régence d’Alger est habitée par dix millions d’âmes ; elle se compose de ses villes et villages, de ses ports de mer et de son intérieur. Cependant la partie la plus étendue, qui forme sa base et la source de ses richesses, se trouve au-delà des villes qui paraissent, proprement dit, la composer. Cette partie (l’intérieur) est habitée par un peuple que l’ont appelle Bédouins.
Les Bédouins se divisent en deux classes, ou pour mieux dire, en deux peuples distincts. Ceux qui habitent la plaine sont de vrais Arabes qui tirent leur origine de l’Orient et descendent de différentes tribus arabes. Cette classe parle la langue arabe. Ceux qui habitent les montagnes ou les lieux escarpés sont les vrais berbères ou Kabyles, dont le langage est différent de celui des Arabes. La distinction est notable entre les deux langues. Par exemple, en arabe, pour
exprimer le mot homme, on dit rajoul, et en berbère, argaz ; et en parlant d’une pierre, on dit en arabe hajar, et en berbère, adghagh, etc.
Quand Ibn No’man eut conquis l’Afrique, il observa que ces peuples étaient ignorants, fanatiques, belliqueux, braves, mais entêtés, vivant sans soucis, s’occupant peu de l’avenir et faisant de leurs montagnes escarpées des forts contre toute espèce d’attaque ; enfin, il remarqua qu’ils vivaient d’une manière très frugale et usaient de vêtements fort simples, ne connaissant aucune espèce de luxe ni aucun avantage social.
Ce conquérant, ménageant leurs habitudes, se contenta de voir qu’ils consentaient à devenir musulmans, ou plutôt à porter ce nom, et dans ses intérêts comme dans le leur, il ne crut devoir leur imposer aucune autre loi.
Comme auparavant, il laissa vivre ces hommes avec tous leurs préjugés et leurs abus ; il laissa subsister la loi qui défendait que la femme fût admise dans aucun héritage et il consentit aussi qu’il ne fût infligé aucun châtiment à celui qui enfreindrait les lois ou usage, attendu que dans des cas semblables ils avaient pour habitude de suivre la loi du plus fort. Cette conduite que les vainqueurs musulmans crurent devoir tenir dans les premiers temps leur laissa concevoir l’espérance que par la suite des temps, ces peuples s’identifierait avec eux à force de les fréquenter, et c’est pourquoi on a laissé dans chaque tribu un homme éclairé à qui l’on donne le nom de marabout, et qui est obligé de motiver les dispositions qu’il veut leur faire adopter dans leur intérêt et dans le but d’arriver à un bonheur commun.
Lorsque les Sarrazins ont voulu conquérir l’Espagne, ils se sont servis de ces berbères comme d’un instrument utile à leurs projets. Ils leur ont fait croire que mourir pour la religion était un sacrifice bien vu de Dieu. Ils ont fait naître une haine fanatique et religieuse comme tous ceux qui ne croyaient pas à l’islamisme, mais en même temps ils firent apercevoir à ces peuples tous les avantages que procuraient la guerre, la conquête et le pillage des biens des peuples ennemis. Ces principes étant compatibles avec les mœurs des vaincus, il a été facile aux musulmans de rester parmi eux jusqu’à ce jour et de conserver le fruit de leurs conquêtes. Quant aux principes de guerre ou de paix, à l’accomplissement des traités, ils n’en ont aucune idée, d’autant plus qu’il n’y a dans leur voisinage aucun peuple de la religion de Moïse ou du Christ. Ils n’ont même pas connaissance de la vraie signification de ce passage du Coran qui dit:
« O peuples croyants ! Remplissez vos promesses, observez fidèlement vos engagements vis-à-vis de ceux à qui vous en avez contracté ». Ils ignorent aussi ces paroles de notre prophète : « Toute inimitié doit cesser après une paix ; on doit dès lors respecter les biens de l’ennemi et lui accorder les mêmes privilèges qu’à nos coreligionnaires ». Ils n’ont enfin aucune considération pour tout autre principe ayant pour but la conservation de l’espèce humaine, l’amélioration de son propre sort et de ce qu’on appelle vulgairement en Europe la liberté des
peuples ou les droits sociaux.
On voit que, par ces principes qui sont adhérents à la morale et qui forment la base de nos institutions, on a fait bien des miracles et des prosélytes lors de leur fondation. C’est par cette union et par cette politique que les conquérants se sont rendus maîtres d’une grande partie du globe, ainsi que nous l’apprennent les historiens de tous les siècles.
Quoique les souverains successeurs n’aient point mis en pratique des principes si bien établis et qu’ils se soient rendus maîtres absolus des peuples, néanmoins, on ne peut contester la vérité de nos institutions religieuses. Aussi en s’écartant de ces principes, ces souverains ont-ils souvent échoués dans leurs projets, sans atteindre le but gouvernemental vers lequel ils dirigeaient leurs vues.
Depuis lors, ces Kabyles, vivant dans cette profonde ignorance, ont conservé des idées erronées et fanatiques. Cependant, un des traits caractéristiques de leurs mœurs, est l’esprit national, proprement dit, de chaque tribu. Car si l’une de ces tribus devient l’objet d’une agression de l part d’une tribu voisine qui, sans motif, vient l’attaquer, toutes les autres prennent fait et cause pour elle, quand bien même elles devraient périr et succomber dans cette lutte. Aussi, la guerre parmi ces peuples est-elle fréquente, et c’est dans occasions qu’ils s’accoutument au carnage, qu’ils acquièrent du courage et que leurs héros se distinguent. Chez eux, le droit de parenté est religieusement respecté, et à l’étranger qui s’unit à
eux par les liens du mariage, il lui est accordé un appui et une protection inviolables. C’est toujours par l’intervention du marabout que la paix s’établit.
Quoiqu’ils n’aient pas de lois pour régler leurs différends, pour mettre un frein à leurs passions et qu’ils ne veuillent se soumettre à aucun souverain, l’obéissance qu’ils montrent à leur marabout est inexplicable si l’on considère la description faite ci-dessus de leur caractère. Quant aux vieillards, ils n’ont presque aucune influence en comparaison du marabout. A ce sujet, voici une esquisse de leurs assemblées où ils discutent leurs intérêts communs : cette assemblée se compose de tous les hommes de la tribu, jeunes ou vieux. Les vieillards
commencent à prendre la parole, ils soumettent leurs projets et en exposent les avantages ; si on n’admet pas ces projets à l’unanimité, ou s’il se trouve un seul opposant, celui-ci jette un cri au milieu de l’assemblée, et ce cri, qu’ils appellent le cri d’alarme, se prononce en leur langue wik ! Puis à la suite de cette exclamation, il dit à haute voix : « voyez cet homme qui veut nous déshonorer et nous faire passer pour des lâches ! ». Aussitôt ces paroles prononcées, l’agitation est à son comble, et l’assemblée se disperse.
Les marabouts qui demeurent parmi les kabyles prêchent la morale et l’expliquent autant qu’il leur est possible pour l’entendement de ce peuple. Ils instruisent ces Kabyles à faire leurs prières ; ils lueur prêchent la morale, et cette conduite leur vaut la soumission la plus absolue et la plus respectueuse. Ils pensent que leurs prières sont écoutées de leur Dieu, et ils croient en sa sainteté et en sa toute-puissance. Ainsi, de la bénédiction ou de la malédiction du
marabout dépend le bonheur imaginaire du Kabyle. L’homme qui désire une ch combler ses vœux. Celui que le malheur poursuit, que les souffrances tourmentent, celui-là manqué de foi et est le coupable que Dieu punit.
Marabout tire son étymologie du mot arabe rabata qui signifie lié ou engagé ; c’est-à-dire qu’il pris avec Dieu l’engagement de n’agir que pour le bien-être de l’humanité. Aussi, même après leur mort, ces marabouts sont-ils l’objet éternel de la vénération des Kabyles ; leur corps est enfermé dans un tombeau, on élève un monument pour l’entourer, et ce lieu devient sacré et inviolable et peut même servir d’asile à tout criminel. Enfin, cette place est tellement vénérée que le fils n’oserait en arracher l’assassin de son père s’il y était réfugié. On accorde donc
au marabout mort peut-être plus de respect encore que de son vivant. Ces tombeaux sont très nombreux dans la Régence d’Alger, et la plupart ont été occupés par l’armée française après son invasion. Cette profanation a produit un très mauvais effet dans l’esprit de la basse classe. Si quelques uns des descendants des marabouts n’ont pas suivis l’exemple de leur père, s’ils ont négligé leurs principes, le peuple les regarde cependant avec respect, et ils sont appelés par lui Monseigneur et non par le nom qu’ils portent. Ainsi on les désigne par le nom du membre de la famille qui a acquis le plus de réputation.
L’existence de ces marabouts dans la société africaine est un bienfait ; seulement, par l’ascendant qu’ils ont sur les peuples, ils font mettre bas les armes aux partis ennemis et empêchent que le sang en soit répandu. Leur pouvoir est miraculeux sur les esprits ignorants et bornés des Kabyles. Il semble que Dieu lui-même les guide et leur commande, et la crédulité de ces peuples envers eux est poussée jusqu’à l’aveuglement. De nos jours, le marabout qui
jouit du plus grand crédit et qui est presque regardé par les Kabyles comme un être divin porte le nom de Sidi Ali ben Aïssa. Il habite Carrouma, il est le disciple du célèbre marabout nommé Sidi Mohamed ben Abderrahman. Ce dernier, de son vivant, a eu la plus grande réputation de sainteté que l’on puisse concevoir, même à Alger et parmi les Kabyles qui habitent cette ville. Ce personnage extraordinaire est mort vers la fin du XVIIIème siècle. On l’avait enterré dans le Hammah. Les Kabyles, pendant une nuit, ont enlevé son corps qu’ils ont transporté sur la montagne du Djurdjura, pour être ensuite enterré dans le village de Carrouma, tout près de Filaoucène. Néanmoins, l’endroit où son corps était auparavant est toujours respecté. Près de ce lieu on a l’habitude de faire des aumônes aux pauvres ; on leur distribue du pain et de l’argent, et par cette bonne œuvre, tous les assistants espèrent voir exaucer dans le ciel leurs prières.
Cette espèce d’adoration est inconcevable, d’autant que les principes de la religion musulmane n’admettent pas qu’aucun être terrestre puise être divinisé. Nous croyons que la sainte volonté est une sur la terre et aux cieux, et que Dieu qui se trouve partout ne peut être fixé dans un seul lieu, que la charité qui est
faite envers nos semblables est une preuve que nous obéissons à cette croyance, et qu’avant de mériter la grâce divine, il faut suivre les commandements qui nous ont été octroyés. De même, nous croyons que nos actions en bien ou en mal seront récompensées un jour. Ainsi donc, la croyance populaire qui existe envers les marabouts est fondée sur l’ignorance, sur de faux principes, sur des préjugés qu’il serait difficile de réformer mais qui sont bien connus de nos hommes instruits et des chefs du gouvernement turc. C’est par politique que ces
derniers conservent ou laissent subsister ces principes erronés, et qu’ils respectent eux-mêmes les lieux qui sont regardés comme sacrés par les Kabyles. Ces ménagements leur ont fait obtenir ce que l’armée française a détruit depuis son arrivée sur le sol algérien ; car au lieu de suivre ces mêmes principes, elle a ose, c’est en faisant des dons et en s’adressant au marabout qu’il espère voir voulu en établir de nouveaux tout à fait en opposition avec les mœurs et les
coutumes des habitants.
Pour revenir à ce marabout Ben Aïssa et faire connaître toute l’influence qu’il exerce sur l’esprit des Algériens, il suffit de dire que c’est le même qui, après l’invasion des Français, s’est offert pour traiter de la paix entre ces derniers et les Kabyles. La puissance de cet homme se fait sentir jusque dans le royaume de Tunis. Il a dans chaque kabaïlat, ville ou village, dans toute l’étendue de la Régence, un représentant dans les mosquées chargé de recevoir tous les dons qui lui sont destinés. Ce même représentant perçoit les dîmes sur les récoltes, et toutes ces provenances sont distribuées à la classe indigente, et servent à entretenir les lieux consacrés à l’hospitalité. Partout où il y a un représentant collecteur, il existe une maison ouverte à l’hospitalité où l’on nourrit et loge gratuitement les voyageurs, ainsi que les animaux qui les servent et les accompagnent. Au bout de chaque année, ce qui n’a pas été dépensé dans cet établissement est envoyé au marabout principal. Moi-même, je me sui trouvé avec ce marabout ; il m’a paru un homme simple, sans présomption, ayant un excellent jugement, animé de sentiments philanthropiques, sans présomptions, et ne possédant pas une grande fortune, car après avoir distribué ses aumônes, à peine lui reste-t-il de quoi vivre. On aperçoit devant sa porte une grande quantité d’écuelles pour offrir les aliments à ses convives ; on y voit aussi des sacs d’orge et de la paille pour les bêtes de somme qui composent leur suite. Il
exerce cette hospitalité envers toute personne qui se présente chez lui. A cette époque, il voulut me charger de vendre pour son compte un jardin qu’il possède à Alger ; mais je le détournai de cette idée afin qu’il pût, par son influence, servir la cause française, et peut-être, par sa médiation, engager le bey de Constantine à conclure une paix honorable. M. le duc de Rovigo cherchait dans ces vues à se l’attacher et à devenir son ami, car lui-même voulait bien lui reconnaître quelque crédit.
Le marabout qui connaît le but de sa religion sait employer avec fruit et intelligence les moyens qu’il a en son pouvoir. Il ne dira pas aux Kabyles : vous devez obéir aux lois, vous devez écouter et suivre la morale ; il leur dira : malédiction contre celui qui ne fait pas telle chose ! De cette manière, il les fait obéir et obtient d’eux tout ce qu’il désire, en employant même des termes absolus, mais paraissant être l’expression des ordres du Très-haut. Cependant,
ils agissent avec modération et politique ; ils ne se permettent jamais la plus simple innovation et ne font rien qui puisse heurter l’amour-propre ni les usages du peuple. Ces marabouts conservent, par cette conduite, une influence illimitée.

Livre numérisé par N. Bousdira