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Le Mexique, charmant et aimé
Par Graziella Pogolotti Traduit par Alain de Cullant
Comme latino-américains, nous sommes aussi tous mexicains. Être avec le Mexique lors du moment difficile est notre engagement envers le plus fécond de la tradition de Martí.
Illustration par : Tomás Sánchez

Exilé au Mexique, José María Heredia se référait avec fierté à « nous, les américains ». Il faisait allusion à l’univers qui s’étend au sud du Rio Grande et atteint l’arc des Antilles. « Si proche des États-Unis et si loin de Dieu », comme disent souvent les Mexicains. Plus récemment, Fidel signalait que, contrairement à ce qui s’est passé dans d’autres continents, les affrontements armés entre nos pays ont été relativement rares.

 

Le substrat commun de notre histoire, depuis la conquête par les espagnols et les portugais, a des points de contact qui favorisent une proximité singulière, malgré des variantes culturelles qui ne peuvent être ignorées. Pour de nombreuses raisons géographiques et historiques, le Mexique est particulièrement proche pour nous. Je dois reconnaître que je garde une place particulière pour la « douce patrie » dans mon cœur. Ceci est dû par le biais des amitiés, des lectures et des voyages. C’est pour cette raison que mes joues rougissent de colère et de honte quand je vois les politiques xénophobes qui réaffirment la sous-estimation de ce que nous sommes et de l’œuvre édifiée par les peuples originaires de ce monde. Nous n’allons pas nous leurrer. Le racisme comprend, au-delà de la couleur de la peau, tous ceux qui ont été qualifiés de latins.

 

Comme Heredia, Martí a rencontré des amis au Mexique qui ont fraternisé profondément avec sa pensée. Julio Antonio Mella est tombé dans ce pays. Les expéditionnaires du Granma y ont rencontré une précieuse aide.

 

L’échange entre nos deux pays a commencé depuis la sortie d’Hernán Cortés vers le Mexique, il s’est poursuivi avec l’accueil des exilés de gauche et de droite dans les deux pays. Il a acquis une plus grande intensité à partir de la révolution mexicaine qui, avec ses revendications agraires et nationalistes, a secoué toute l’Amérique Latine. Pour les intellectuels, les mesures mises en œuvre par José Vasconcelos se sont converties en paradigmes d’un modèle à suivre. La peinture murale a eu une portée universelle. Quelque chose de semblable a eu lieu avec l’impulsion de la lecture et la publication de livres.

 

Au niveau populaire, le dialogue avec le Mexique a eu une portée encore plus grande. Nous avons appris à entonner « si Adelita se fuera con otro ». Pancho Villa et Emiliano Zapata sont devenus des images iconiques, comme les mariachis l’ont été dans d’autres domaines. L’expansion du cinéma a approfondi cette relation, animée par les images de Jorge Negrete (accueillis massivement à La Havane dans les années 40 du siècle dernier) et de Maria Bonita. Au niveau de la lutte anticoloniale, la personnalité de Lazaro Cardenas est devenue gigantesque avec la nationalisation du pétrole, complétée par un soutien envers l’Espagne républicaine et l’accueil d’un exil qui, d’autre part, a offert un bénéfice considérable à la culture mexicaine. Mes contemporains de la génération des années 50 ont commencé une critique des échecs du PRI, de la peine de prison arbitraire de Lecumberri et des syndicats charros. Dans cette colonne il ne me revient pas d’aborder une analyse de la politique intérieure du pays voisin. Cependant, nous ne devons pas oublier que les expéditionnaires du Granma se sont entraînés dans ce pays et que le Mexique, fidèle à une ligne de principes, n’a jamais rompu ses relations avec la Cuba harcelée.

 

Les latino-américains du bon droit ne peuvent pas cesser de sentir, comme une gifle sur leur propre joue, la sous-estimation raciste de ceux qui lèvent des murs sur la très longue frontière qui sépare le Mexique de son voisin du Nord, qui qualifie de délinquants et de parasites sociaux les représentants d’un peuple qui a été amené par la misère à cueillir les fruits en Californie et qui a contribué à faire la richesse de ceux qui les méprisent.

 

L’arrogance des riches se soutient dans une ignorance pathétique. Les habitants du Mexique préhispanique ont légué au monde une culture d’une richesse infinie. Le musée d’anthropologie de la capitale du Mexique n’a rien à envier aux valeurs conservées dans le Louvre et dans le Prado.

 

En arrivant à Tenochtitlan, les conquistadors ont été éblouis devant la merveille et l’expansion d’une ville construite sur une lagune qui dépassait considérablement la petite et nauséabondes Madrid d’alors. À l’occasion de ma première visite à Mexico, le musée d’anthropologie avait un espace limité sur le Zócalo. Je m’y suis rendue plusieurs fois, toujours attirée par le calendrier aztèque. Chez nos peuples originaires, l’étude du firmament dépasse sous de nombreux égards le savoir atteint de l’autre côté de l’Atlantique. L’erreur tragique a été de ne pas avoir développé les armes à feu. Mais, nous devons nous questionner, dans une époque où la survie de l’espèce est menacée, si dans cet oubli ne se trouve pas une leçon de sagesse. Au long d’un demi millénaire, les mains de nos peuples sèment toujours le maïs. Ils ont construit des villes marquées par le splendide baroque des Indes. L’heure de la modernité est arrivée, laissant dans les arts visuels, dans la musique, dans la littérature et dans le cinéma des exemples d’un savoir-faire créatif qui a fini par imposer sa présence de l’autre côté de l’Atlantique. Accrochés à la défense de leur identité, même sans un haut niveau d’instruction, les chicanos sans papiers, soumis à des conditions de travail difficiles, sont restés fidèles à l’engagement de laisser un témoignage d’une culture qui, de même, s’exprime dans un artisanat admirable. Cependant, nous avons parlé à distance des crimes commis contre les femmes à Ciudad Juárez, des innombrables morts pour tenter de franchir illégalement la frontière, de la fracture des familles suite à la déportation forcée des parents qui ont vu naître leurs enfants aux États-Unis, de l’exploitation injuste dans les maquilas, du cancer corrupteur du trafic de stupéfiants, de l’inaction devant l’assassinat de jeunes n’ayant pas d’autres aspirations que de se convertir en propagateurs de l’éducation pour leurs collectivités.

 

Pour justifier de tel crime, des stéréotypes s’imposent. Comme latino-américains, nous sommes aussi tous mexicains. Être avec le Mexique lors du moment difficile est notre engagement envers le plus fécond de la tradition de Martí.