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Le grand Chao
Par Diego A. Manrique Traduit par Alain de Cullant
Ramón Chao, l’intellectuel galicien expatrié et installé à Paris, ami de Lilia Esteban et Alejo Carpentier, le père d’Antoine et Manu Chao.
Illustration par : Leopoldo Romañach

J'ai rencontré Ramon Chao grâce à Lilia Esteban ; les deux ayant liés une longue et prouvée amitié avec Alejo et Felisa. J'ai eu la joie de fonder, avec Lilia, le Centre de la Promotion Culturelle Alejo Carpentier, en 1982 si je me souviens bien. J’ai rencontré Ramon lors de ses voyages à Cuba à l'occasion des trois grands colloques internationaux que nous avions organisé, dédiés à l’œuvre du plus important romancier cubain de tous les temps, et lors d'une édition de la Foire du Livre de La Havane. Nous nous sommes aussi rencontrés deux ou trois fois à Paris, en particulier en 2003. Je me souviendrai toujours de ses manifestations de loyauté envers Cuba dans les moments les plus difficiles de la Révolution, et de la preuve de son amitié personnelle, éloignée des aléas de la vie et des intrigues des étrangers. Je recevais toujours une réponse chaleureuse à tous les messages et à toutes les lettres que je lui envoyais. La nouvelle de sa mort ne m'a pas surpris, mais elle m'a beaucoup attristée. Il y a trop de bons amis sur le départ ou disant adieu. La vie ne devrait pas être ainsi.

J'ai appris la trajectoire extraordinaire de Ramón Chao dans les années 70, quand nous collaborions tous les deux dans l’hebdomadaire Triunfo. Il portait une certaine légende : le galicien expatrié installé à Paris, avec un solide bagage culturel. Une chose inhabituelle, Ramón n’était pas un militant francophone. Son premier livre, dans la collection Los Juglares de la maison d’édition Júcar, traitait du chanteur-compositeur Georges Brassens, révélant certains détails gênants.

Dans les années 80, avec la floraison des séminaires et des conférences dans tout le pays, nous avons coïncidé en de nombreuses occasions. Il s’est révélé comme un magnifique conférencier, qui se délectait dans les paradoxes de la vie : comme pianiste, il était comme un enfant prodige ; parrainé par son compatriote, Manuel Fraga, il s'est rendu à Paris pour approfondir ses études avec Nadia Boulanger. Les rumeurs au sujet d'une certaine intimité avec le dragon franquiste ont fait de lui un homme suspect parmi les cercles du PCE. On s’est vite rendu compte que son intérêt pour l'Union Soviétique était authentique : il a appris le russe, suffisamment pour lire et parler une langue qui résistait aux Espagnols.

Il n'a pas présumé de ses relations, mais tout à coup il a publié des anecdotes sur Mario Benedetti ou Mario Vargas Llosa, des collègues de Radio France Internationale. À un moment donné, il a également parlé de la passion pour la musique de ses deux fils, Antoine et Manu Chao. Il plaisantait sur les noms de leurs groupes : les Hot Pants, Chihuahuas, Los Carayos.

Ils s’agissaient plus ou moins de bandes de punk avec des affections hispaniques qui, rapidement, sont entrés dans les environnements du rock du quartier madrilène Malasaña. Une chanson, Mala vida, s’est convertie en hymne underground, donnant un nom aux habitants et aux compilations discographiques, au grand étonnement de Ramon.

Mala vida est passée dans le répertoire de Mano Negra, une véritable levure pour la prise de conscience du rock en Europe et en Amérique. Ramón Chao a compris que c'était plus qu'un caprice de jeunesse. Il a accompagné les frères lors de leur tournée en terres colombiennes, où ils voyageaient en train, comme n'importe quel cirque. Avec beaucoup de précautions, Manu a interdit l'utilisation des drogues, pour éviter le mécontentement avec les autorités.

Le livre qui en a résulté, Mano negra en Colombia: Un tren de hielo y fuego (1992), reflète sa position paradoxale comme l'adulte dans l'expédition et les particularités de cette terre, où les soldats et les guérilleros ont déclaré une trêve implicite et pouvaient coïncider en voyant Mano Negra en direct. Les soldats étaient, a expliqué Ramon, ceux qui ne pouvaient pas éviter le service militaire ; dans la guérilla on payait de meilleurs salaires.

Cuba était un enjeu prioritaire pour Ramon. Son père avait vécu sur la Grande Île et elle était séduisante à la fois pour ce qu’elle comptait et ce qu’elle semblait suggérer : la terre des mythiques mulâtresses. Son amitié avec Alejo Carpentier, alors conseiller culturel de l'Ambassade de Cuba en France, a facilité l'introduction dans la zone supérieure de la musique et de la littérature des Caraïbes.

Seul ou en compagnie d'Ignacio Ramonet, il a publié des textes belliqueux sur Cuba et la mondialisation. Il a soutenu avec la résignation l’onde de choc expansive de la culture de la renommée : en plus d'une occasion, il a été présenté comme frère - et même fils! - de Manu. Après la retraite, il s’est senti libéré et cela lui a permis des caprices symboliques : couvrir son corps de tatouages. Je plaisantais à ce sujet : « Maintenant je suis plus peint que Manu. Je suis le véritable homme illustré ! »