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Le Cubain le plus utile de son temps
Par Rafael Acosta de Arriba Traduit par Alain de Cullant
Eusebio Leal restera surtout dans les mémoires pour son œuvre sociale de sauvetage de La Havane historique.
Illustration par : Eduardo Abela

« Je marche depuis longtemps, depuis de nombreuses décennies,

le vrai mystère est que j’ai vécu, il y a des siècles, dans d’autres corps et j’étais ici quand le Château a été construit ».

Eusebio Leal (paroles à l’inauguration du Château d’Atarés en tant qu’institution culturelle, 14 novembre 2019)

Écrire sur Eusebio Leal sans le langage du respect et de la passion serait impossible. En outre, cela serait indigne de sa stature morale en tant qu’être humain. La nouvelle de son décès, bien qu’imminente, étant au courant de la situation de sa maladie, reste choquante. Sa présence dans notre société était si notoire et son travail social si divers et présent, que le vide qu’il laisse est énorme. Pour la culture, la perte est encore plus grande. C’est un fait très triste et douloureux.

Cintio Vitier a écrit sur Leal dans la portée du livre El diario perdido. Carlos Manuel de Céspedes (Le journal perdu. Carlos Manuel de Céspedes), Edition de Publicaciones S.A, La Havane, 1992, ce qui suit : « Vous avez le Cubain, l’émotion de la patrie, au bout des doigts, et vous communiquez immédiatement cette électricité spirituelle de notre famille éblouissante ». C’est vrai de toute certitude. Je parie maintenant que plus que dans le bout des doigts ou à fleur de peau, c’est sur son front et dans son cœur que résidait le cubain et le patriotisme d’Eusebio Leal ; bien à l’intérieur, au cœur de son être, était imbriqué et rayonnant son amour sincère pour Cuba et son histoire

J’ai rencontré peu d’hommes aussi dévoués à son pays que Leal. Son activité quotidienne pendant des années à la tête du Bureau de l’Historien de la Ville (OHC) et les résultats du travail acharné qu’il y a déployés sont tout simplement impressionnants. Cette perte correspond donc à son énorme contribution à la société, à Cuba.

Après trois décennies de notre amitié soutenue, je pense que je peux parler de sa personne et de certaines de ses obsessions. L’admiration que nous avons partagée pour Carlos Manuel de Céspedes a grandement contribué à enrichir notre relation. Il y a eu de nombreuses conversations au sujet du Père de la Patrie, certaines en privé, d’autres en présence de l’arrière arrière-petit-fils du grand homme, Mgr Carlos Manuel de Céspedes García Menocal, cher ami des deux. Leal et moi sommes allés ensemble à San Lorenzo, un sommet de la Sierra Maestra, où le héros est tombé en 1874. Là, nous avons évoqué le grand homme de Bayamo lors d’un dialogue intense sur lequel je vais écrire à un moment donné. Son expression appropriée « Céspedes est la pierre angulaire de l’histoire de Cuba », je l’ai incorporée comme un jugement magnifique pour sa grande puissance de synthèse. Leal était un érudit bien informé de notre histoire et de l’histoire universelle, et la grande mémoire qu’il possédait l’a aidé. Il a été un membre émérite de l’Académie d’Histoire de Cuba et il a intégré de nombreuses institutions académiques et scientifiques à travers le monde. Il laisse une importante œuvre écrite qui est plutôt la traduction du rôle de ses pièces oratoires.

Mais Eusebio Leal restera surtout dans les mémoires pour son œuvre sociale de sauvetage de La Havane historique. Son travail humain supérieur reste et restera pour l’avenir, car chaque rue, chaque mur, chaque pierre dans cette zone de la capitale a l’empreinte de ses efforts pour la reconstruire ou la réparer. Là, il a aussi, pour sa personne, l’amour de ses habitants reconnaissants, de tous. J’ai pu voir à plusieurs reprises, à des dates lointaines les uns des autres, qu’Eusebio, quand il passait dans les rues de la Vieille Havane, recevait de constantes salutations affectueuses, parfois avec un « Dieu le bénisse » et d’autres avec seulement son prénom « Eusebio ! » et le bras agité en mode salutation affectueuse ; d’autres fois, ils s’approchèrent de lui pour soulever un des nombreux problèmes qui affligent les Havanais et, toujours, il y avait un interlocuteur attentif pour eux. Cela se passait constamment et il se sentait satisfait de quelque chose d’aussi simple qu’affectueux. Les Havanais savaient que Leal se mettait en quatre pour que l’appelé Centre Historique prospère à nouveau et qu’il ait une utilité sociale, une destination de service pour ses habitants et visiteurs. Peu à peu, dans le travail des décennies, Leal tira des griffes de l’indolence et de l’abandon, de la ruine physique, des bâtiments, des lieux et des rues, faisant de La Havane historique l’espace le plus attrayant et le plus visité de la capitale. D’une certaine manière, il a redécouvert cette zone de la ville pour ses propres habitants. Afin de réaliser cet effort, il a créé une infrastructure et il a réuni un groupe enthousiaste de collaborateurs qui l’ont suivi dans la tâche cyclopéenne

Leal a aidé de nombreuses personnes qui l’ont remercié avec l’amour et la gratitude sincère. C’est l’autre trait que je souhaite souligner à cette occasion, sa capacité organique d’aider les personnes défavorisées, les personnes âgées, les enfants, les malades et les personnes souffrant de nombreuses déficiences, pour lesquelles il a construit des maisons pour enfants ; des parcs ; des cantines pour les personnes âgées seules ; un hôpital maternel ; des écoles de formation pour les techniciens de restauration et d’autres types d’enseignements, jusqu’à une carrière universitaire dans la conservation du patrimoine ; divers centres culturels ; des appartements pour les artistes et les intellectuels sans maisons, en bref, un vaste, la gestion de l’aide aux nécessiteux et aux Havanais en général. D’autre part, il a transformé les maisons coloniales en ruines en espaces pour l’art et pour leur conservation en musées, en résumé, le travail social et culturel qu’il a engendré est incalculable. Il s’est occupé du patrimoine comme personne. Il était un créateur de rituels historiques qui ont enflammé les gens de la rue, les reconnectant avec les vieilles traditions perdues. Dans cette action, il a déployé la majeure partie de sa grandeur éthique et morale. Eusebio possédait cette rare lumière intérieure qui définit les passionnés avec des causes nobles.

Il a également été le grand orateur qui a attiré l’attention de tous les publics, à la fois le culte et le plus simple, tous captivés par le torrent de sa voix chaleureuse et vibrante. Créatif en parlant, il pouvait fasciner des dizaines ou des centaines de personnes par son intelligence et sa verbosité. Une fois, je l’ai vu disserté à Madrid et l’effet a été le même que devant un public cubain : la concentration et l’attention totale de la part des auditeurs. Je n’ai jamais vu un papier dans sa main, c’était de l’improvisation pure et la maîtrise de l’expression orale.

Il était sans aucun doute un homme de son temps et sa vision était parfois en avance sur son époque. Il a vu la société œcuménique et plurielle à laquelle nous aspirions et il l’a fait sans arrêter de militer avec enthousiasme et conviction dans les rangs de la Révolution. Il a souffert des malentendus et a lutté contre l’absurde insulaire, qui est résiliente et têtue, mais il n’a jamais été intimidé devant les difficultés. C’était un être têtu à la recherche de ses objectifs. Tout son voyage à travers le XXe siècle et ce qui va du siècle présent fait de lui un Cubain universel, sûrement le plus primé, décoré et reconnu par les nations et les gouvernements du globe. Il était le meilleur ambassadeur de la culture cubaine sous toutes les latitudes, un homme qui a posé toutes sortes de ponts depuis l’île vers le monde et il a géré ceux du monde vers l’île.

Il a honoré son nom de famille, car il était fidèle à ses amis, dans le bon et le mauvais, surtout dans ceux-ci que c’est quand l’amitié est vraiment mis à l’épreuve. Je peux en témoigner. Il a fait face à l’adversité avec courage et il n’a pas cessé de travailler jusqu’au dernier souffle. Chaque fois que la maladie lui donnait une pause, Eusebio retournait à son travail comme un gladiateur à son combat. Son corps affaibli et sa voix brisée, il continua à travailler frénétiquement pour les célébrations du 500e anniversaire de La Havane, sa bien-aimée  Havane. Personne ne l’aimait autant que lui et les hasards de la vie ont fait que sa maladie s’aggrave précisément à la veille de l’événement, une éventualité tragique. Cependant, il a rassemblé des forces pour présenter un livre ou une revue, assisté aux funérailles d’Alicia Alonso, inaugurer un château transformé en institution culturelle, prendre soin brièvement des rois d’Espagne ou présider une réunion et s’occuper de questions administratives. Eusebio, à un moment de la gravité de sa maladie s’est effondré et s’est relevé, c’était un géant ou un héros du travail, comme vous préférez. Il n’a jamais donné de trêve à la douleur ou au découragement. Novembre 2019 a été le théâtre d’une prouesse, de la démonstration de tout un caractère.

Les dernières fois que nous avons parlé au téléphone, j’ai senti que la voix n’était plus la même et ceci m’a affecté. Il n’y avait plus rien de la voix habituelle bien timbrée et de la phrase torrentielle, seulement un fil de voix qui s’éteignait par lui-même. Nous avons parlé de nous rencontrer postérieurement, ce qui n’a pas pu être.

Il sera pleuré par ses compatriotes avec une sincérité absolue. On se souviendra de lui pendant longtemps. Les murs endoloris de La Havane auront à jamais sur leurs surfaces rugueuses les empreintes émotionnelles de ses mains. Comme l’a dit poétiquement Fina García Marruz : « Quand les hommes l’oublieront, les pierres s’en souviendront. »

Il laisse des milliers d’amis et de connaissances plongés dans la douleur et la tristesse, mais récompensés pour le privilège de l’avoir connu.

On dit que José Martí a exprimé sur Domingo del Monte qu’il avait été l’homme le plus utile de son temps, je veux m’approprié de la phrase pour l’appliquer à Eusebio Leal, sachant qu’il a plus que mérité : il était sans aucun doute le cubain le plus utile de notre temps.

Merci Eusebio pour ce que tu étais, pour ton dévouement et pour ton travail colossal et généreux. Repose-toi enfin.