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Le Chevalier de Paris
Par Eusebio Leal Spengler Traduit par Alain de Cullant
- Je suis le Chevalier de Paris - dit-il d'une voix claire -, je suis né dans une ville ancienne que vous ne connaissez pas, mais je vous invite à imaginer qu’elle avait des murailles, des palais et des châteaux, elle s’appelle Lugo et elle est en Galice, une très belle terre, où il pleut beaucoup, où il y a une mer bleue apportant des merveilles aux pêcheurs.
Illustration par : Edel Bordón

Les grandes colonnes qui soutiennent et ornent le frontispice de l'Hôpital Général Fernando Freyre de Andrade, sur le Paseo de Carlos III, ont été la cachette préférée du groupe d’enfant qui, presque chaque après-midi, se donnait rendez-vous à côté des jardins qui ornent l'endroit. L'escalier en granit noir, ainsi que les solides bases carrées des lampadaires servaient de scène pour nos jeux.

Nous pouvions nous cacher entre les colonnes et utiliser impunément le petit triangle ou l'arc et la flèche, comme dans les aventures de la mythique « gatita de María Ramos » qui, selon les dires immémoriaux, jetait la pierre et cachait la main.

Lors d’un de ces après-midi, nous avons vu marcher un personnage inhabituel le long du trottoir, fringant et élégant, enveloppé dans les lambeaux d'une cape noire, ayant de long cheveux bouclés tombant sur ses épaules, un regard flamboyant et un profil aquilin. Dans ses mains, il portait des journaux et des revues, un bouquet de fougères et une pomme d’un rouge intense.

Ni les parents des enfants, ni aucune autre personne, n'ont osé nous empêcher de nous en approcher et encore moins d’interrompre la conversation qu’il a commencée avec nous.

Comment vous appelez-vous ? A-t-il demandé.

Chacun a répondu avec son nom et son alias, une tradition très espagnole qui leur donne un surnom amical, généralement bref aux enfants. Ainsi, Tico pour les Roberticos ; Susy pour les Susanas ; Panchito pour les Franciscos ; Pepito pour les Josés, sans manquer parmi nous ceux qui, par la sonorité et la beauté de leurs noms latins, ou si traditionnels dans les familles cubaines, n'avaient pas besoin d'une meilleure présentation, comme Andrés et Salvador, René, Teresa ou Emilio, ou les surnoms si joyeux et presque abstrait de Lalo, Tato, Maño, Pillito et bien d'autres.

Il y avait la belle Hortensia, avec des grands yeux clairs qui prenaient la nuance de son génie, ayant toujours des rubans, comme la Magdalena du poème de Martí ; Lucia, souriante ou pleurante ; Suleika, timide et discrète, pour seulement rappeler les filles.

- Je suis le Chevalier de Paris - dit-il d'une voix claire -, je suis né dans une ville ancienne que vous ne connaissez pas, mais je vous invite à imaginer qu’elle avait des murailles, des palais et des châteaux, elle s’appelle Lugo et elle est en Galice, une très belle terre, où il pleut beaucoup, où il y a une mer bleue apportant des merveilles aux pêcheurs.

Nous étions stupéfaits. Quand il parlait, sa conversation était comme un livre de contes de fées qui, par magie, se transformait en paroles vivantes, et quand il nous disait de telles choses, il nous donnait les petites branches fougère et des petites estampes avec le portrait de l'Apôtre, sur le dos desquelles, écrit à la main on lisait un message disant : « Seulement Martí ».

Aucun havanais n'aurait offensé, avec la parole ou le geste, le Chevalier de Paris, admiré tranquillement, ni aucun enfant ne lui aurait dit un mot blessant ; personne ne l’importunait, on ne pouvait pas expliquer où il mangeait et buvait, et, dans son apparente errance de la capitale, il était probable de le trouver quelque part où il cachait son lit fait avec des vieux papiers et cartons, inséparablement unis à sa bibliothèque insolite.

Quand nous lui avons dit au revoir, étonnamment, il m'a appelé par mon nom et pour un instant il a soulevé la pomme rouge à la lumière, que j'ai prise comme le joyau le plus précieux.

Peu après, les colonnes de l'hôpital, les lampadaires, les poteaux des câbles électriques et même les peupliers du Paseo, ont été tapissés de portraits horribles, plutôt des caricatures ignobles d'un autre genre de personnages. Les élections générales approchaient et les tracts s’étaient appropriés de notre espace vital ; je ne sais pas pourquoi on associait la dédicace de l’estampe et le profil sévère du Maître, avec cette réalité perçante.

Les années ont passé et une autre génération a vu errer notre homme. Celia – une âme délicate et unique – lui a donné un costume de gala, une canne et une nouvelle cape, indiquant discrètement que dans les zones où il se reposait, fatigué de son chemin sans fin, on lui donne de la nourriture et des provisions gratuitement. Elle a compris que le vieil homme était un témoin et un poète d'un temps révolu. Un homme incorruptible, venu du pays des « meigas » - les fées mythiques de la Galice -, et de la Santa Compaña, des esprits qui, selon la légende galicienne, accompagnaient et étaient vus par les bûcherons et les enfants dans les forêts.

Je me rappelle de vous Chevalier, quand je sens encore dans la paume de ma main cette pomme magique que vous m'avez donnée un après-midi d'hiver !

Chronique prise du livre Fiñes.