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Le ballet dans le Grand Théâtre de La Havane
Par Miguel Cabrera Traduit par Alain de Cullant
Miguel Cabrera offre une vaste information sur la présence du ballet dans le Teatro Tacón-Gran Teatro de La Habana « Alicia Alonso » (1838-2020).
Illustration par : Robin Sánchez Pau

 

 

En 182 ans d’histoire, la gloire du Teatro Tacón-Gran Teatro de La Habana « Alicia Alonso » (1838-2020) s’est maintenue vivante et jubilatoire. Le Ballet National de Cuba (BNC) a offert une représentation à l’occasion de sa réouverture en 2016, après le remodelage total de sa salle principale et de toutes les unités qui le composent, grâce à la gestion effectuée par le Ministère de la Culture, lui allouant l’admiration de tous les Cubains.

Bien que cet art ait une antique et riche histoire en Europe, son apparition à Cuba date de la fin du XVIIIe siècle, conditionnée par les transformations sociales que le pays a subies à la suite de l’application de la soi-disant politique du Despotisme Illustré. En ce qui concerne le ballet, cette politique du gouvernement espagnol a eu un impact sur deux faits fondamentaux : la création des premiers théâtres (Coliseo-Principal, 1776-1803), El Circo (1800) et Diorama (1829), qui ont permis les premières représentations de ce genre sur l’île ; et l’apparition du Papel Periódico de la Habana (1790), qui nous a laissé le registre documentaire, commencé avec les nouvelles de la première de Los leñadores, le 28 septembre 1800, dans le théâtre El Circo, situé sur le terrain de l’appelé Campo de Marte, une zone située dans l’actuel Parque de la Fraternidad et le Capitole National de La Havane.

Bien que pendant près de décennies quatre compagnies étrangères différentes aient montré au créole un répertoire varié – qui comprenait des représentants du ballet d’action – pas de deux, pas de trois, solos et danses pantomimiques et pastorales, ce n’est qu’à la création du théâtre Tacón que le grand ballet a pu être apprécié sur l’île.

Selon les témoignages et les documents de l’époque, Don Miguel Tacón, Capitaine Général de l’île depuis 1834, a donné la facilité à Don Francisco Marty y Torrens pour construire ledit théâtre. Don « Pancho » Marty était un riche Catalan, qui avait fait une grande fortune de l’industrie du poisson, la traite négrière et comme impresario du théâtre Diorama. À cette fin, il a reçu toute la pierre nécessaire de la carrière gouvernementale, l’octroi de six bals masqués pour son propre bénéfice et le travail gratuit des prisonniers, qui ont été en charge des travaux de construction. Les œuvres, commencées en août 1836, ont été achevées un an plus tard, sur un terrain situé en face des portes de la muraille qui entourait la ville de La Havane, dans les rues de Monserrate et le Paseo de Isabel II, aujourd’hui Paseo del Prado, un quartier proche de la vieille ville et des nouveaux quartiers qui ont émergé dans La Havane extra-muros.

La capacité de l’installation était de cinq niveaux : deux de loges principales, un de loges et de fauteuils, un de promenade et l’autre comme poulailler, qui pouvaient accueillir confortablement environ trois mille spectateurs, car une profusion de portes et fenêtres contribuait à un accès rapide et à sa ventilation. Bien que l’extérieur manquait de majesté – un simple portique d’ordre dorique, et des arcs incrustés et manquants de statures - la richesse et le bon goût de son ornementation lui ont valut les éloges les plus enthousiastes, le comparant à ses pairs de Paris, Londres, Vienne, Milan ou Saint-Pétersbourg.

Bien qu’inauguré le 18 février 1838 avec une danse masquée, il est rapidement devenu le site suprême de la danse à Cuba, en particulier à partir de la première saison de Los Ravel, une compagnie célèbre qui a offert des spectacles sur sa scène jusqu’en 1865. Tant le travail continu de Los Ravel, et les visites de la légendaire danseuse autrichienne Fanny Elssler (1841-1842), d’Hyppolite Monplesir, étoile de l’Opéra de Paris (1848, 1850 et 1851) et d’autres ensembles de danse, spécialement catalans et français, ont fait connaître le meilleur du répertoire romantique avec les créations de célèbres chorégraphes comme Filippo Taglioni, Jules Perrot, Jean Coralli, Jean Aumer, Joseph Mazilier et Arthur Saint-Léon.

Après une longue période de récession, motivée par nos guerres d’indépendance et la crise qu’a connu l’art du ballet européen après l’apogée du romantisme, les activités de ballet à Cuba ont une fois de plus trouvé un cadre approprié dans le Théâtre National, le nom qu’il a pris après l’instauration de la République, le 20 mai 1902. Après la réparation capitale  de 1915, le convertissant en une partie de l’emporium du Centre Galicien de La Havane, la grande danseuse russe Anna Pavlova a fait revivre la grande tradition avec ses représentations lors des saisons 1917, 1918 et 1919, dans lesquelles elle a enrichi la culture de la danse des Cubains avec des œuvres représentatives du style classique, découlant du talent créatif de Marius Petipa et Lev Ivanov et les réformes révolutionnaires du ballet mis en œuvre au début du XXe siècle, par le Russe Mikhaïl Fokine.

Une autre étape importante dans ce théâtre a été la présentation, en 1930, de l’Opéra Privé de Paris, composé de danseurs et chanteurs russes, offrant la première à Cuba, le 21 janvier de cette année, du Lac des Cygnes, de Tchaïkovski, avec la participation de Nikolaï Yavorski, qui deviendra plus tard le directeur de l’École de Ballet de la Société Pro-Arte Musical de La Havane et le premier maître d’Alicia, Alberto et de Fernando Alonso.

Le BNC d’aujourd’hui, avant sous son nom Ballet Alicia Alonso, dans sa quête de faire arriver l’art de la danse à tous les secteurs de la nation, a commencé, le 24 février 1950, un cycle de spectacles populaires dans ce théâtre, qui se sont étendus durant les mois de mars, avril et juin, dans lequel la distribution, dirigée par la première danseuse cubaine, a fait connaître un répertoire varié comprenant des classiques tels que Giselle, le deuxième acte du Lac des cygnes, Coppélia, Casse-Noisette, Les Noces d’Aurore, le pas de deux de Don Quichotte, ainsi que des créations contemporaines telles que Les Sylphides, Apollon, Danses polovtsiennes, Le spectre de la rose, La Mort du Cygne, Pierre et le Loup, Fiesta et Ensayo Sinfónico.

Une décennie plus tard, le Ballet National revient dans ce théâtre, appelé depuis 1959 théâtre Estrada Palma, lors de la célébration du Premier Festival International de Ballet de La Havane, occasions où Giselle et Coppélia ont été présentés, les 23 et 26 mars 1960, respectivement, centralisés par Alicia Alonso.

Le 8 avril 1965, notre principale compagnie de danse est revenue sur cette scène, appelée García Lorca à partir du 19 août 1961, pour la première d’une nouvelle production du Lac des cygnes, avec Alicia Alonso et Rodolfo Rodríguez dans les rôles principaux. À partir d’alors, cette scène historique est devenue son siège théâtral permanent et là ont eu lieu de grands événements aussi bien artistiques et historiques, tels que les célébrations du Festival International de La Havane, à partir de 1966 ; les jubilés pour le 35e anniversaire des débuts d’Alicia Alonso dans le rôle principal de Giselle (1978), le 50e anniversaire de ses débuts sur scène en tant que danseuse (1981), le 30e anniversaire de ceux de Mirta Plá (1983), de Josefina Méndez et de Loipa Araú (1985), d’Aurora Bosch (1986), de Marta García (1987) et de María Elena Llorente (1989), le Gala du 90e anniversaire de la naissance d’Alicia Alonso (2010) et les remises de son prix annuel à d’illustres personnalités nationales et internationales ayant contribué à son prestige extraordinaire.

Dans sa riche histoire, le théâtre a accueilli de prestigieux compagnies de ballet étrangères, dont le Ballet du XXe siècle de Maurice Béjart (1968) ; le Ballet Indépendant du Mexique (1969) ; le Ballet Classique de France (1970) ; le Ballet Kirov de Leningrad (1972) ; le Ballet Roumain de Bucarest (1976), Les Grands Ballets Canadiens (1977) et le Ballet Estable du théâtre Colón de Buenos Aires (1990).

À partir du 2 mars 1981, le théâtre a changé de nom à nouveau, cette fois pour le Gran Teatro García Lorca, comme axe central d’un complexe culturel, dirigé par Alicia Alonso lors de la période 1981-1991, comprenant des salles de concert, des conférences, des cycles de films, des galeries d’arts plastiques et des espaces alternatifs pour des mises en scène théâtrales de différents genres. En mai 1985, il a de nouveau changé son nom, devenant le Gran Teatro de La Habana, qu’il a maintenu jusqu’à sa fermeture en janvier 2013.

Alicia Alonso, entourée des premières figures qui ont participé au Gala le soir de sa réouverture le 1er janvier 2016, comme Viengsay Valdés, Anette Delgado, Sadaise Arencibia, Dani Hernández, Víctor Estévez, Alfredo Ibáñez et le reste de la distribution, a confirmé avec hauteur l’engagement de garder en vie la grandeur et la tradition de notre art pour les temps futurs.