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Le beau récit de l'histoire
Par Graziella Pogolotti Traduit par Alain de Cullant
Vu depuis la perspective actuelle, essentielle pour la formation des nouvelles générations, le grand roman de notre histoire devra être abordé en tenant compte de la complexité des facteurs nationaux et internationaux qui interviennent dans chaque cas.
Illustration par : Hanoi Pérez

 

 

 

J'ai rêvé que, solitaire dans une grande ville, je cherchais inutilement les plaques indicatives des noms des rues. Je ne pouvais pas non plus trouver le numéro des maisons alignées le long des avenues rectilignes. Le manque de références me produisait un étrange sentiment de malaise. Cependant, je ne ressentais pas l'angoisse de celui qui est perdu. À certains égards, l'ordre de la ville, semblable à tant d'autres, m'a aidé à percevoir son horizon et m'aidait à déchiffrer l'orientation qui présidait le tracé de ses grandes avenues. Malgré l'absence de certaines indications précises, sans angoisse, j'ai continué à dormir tranquillement, sûre de ne pas perdre le chemin.

 

Un rêve si singulier revient à ma mémoire motivée par les thèmes récurrents dans les conversations de fin d'année et des examens d'entrée à l’Université. En attendant les résultats, tous font des commentaires sur les questions posées lors des preuves concentrées sur trois matières de caractère formatif : les mathématiques, l'espagnol et l'histoire. Dans celles-ci on pratique l'exercice de la pensée et on contribue à la maturation de la conscience. Les mathématiques entraînent dans la capacité de structurer une pensée logique. La langue maternelle est un facteur décisif dans la bonne communication entre les personnes, permet l'accès à la connaissance et rend visible la jouissance de la littérature, déterminant dans l'indispensable raffinement de la sensibilité. La fonction de l'histoire est de nous aider à comprendre le monde qui nous entoure et offre les coordonnées qui expliquent l'origine et la raison des choses et nous offre également les clés pour transiter de façon appropriée du présent vers l'avenir.

 

Le formulaire d'examen se limite à procurer des réponses à la demande de données précises. Cependant, pour qu’il soit attrayant et sobre, l'enseignement de l'histoire doit utiliser les faits comme une référence dans le contexte d'une histoire. C'est à ce moment que l'information devient significative.

 

Peu importe la substitution d'Antonio Maceo à l'occasion de sa chute dans un combat mineur. Le véritable drame a été que les cubains deviennent orphelins quand a eu lieu l'intervention étasunienne et la naissance de la république néo-coloniale, Martí et Maceo étant absents, car dans le réseau complexe de l'histoire interviennent des facteurs économiques, politiques et culturels, ainsi que le rôle des personnalités. Le Maître n’étant plus, la voix et la présence de Maceo aurait bénéficié d'une autorité incontestée pour contrecarrer l'influence des représentants de l'aile la plus conservatrice de l'officialité des insurgés.

 

Vu depuis la perspective actuelle, essentielle pour la formation des nouvelles générations, le grand roman de notre histoire devra être abordé en tenant compte de la complexité des facteurs nationaux et internationaux qui interviennent dans chaque cas. La petite île que nous habitons n'est pas seule dans le monde.

 

Ainsi, par exemple, la révolution haïtienne a eu un impact de grande importance sur notre avenir. On se souvient souvent du rôle de l'émigration française dans la culture de Santiago. Il y a le témoignage des plantations de café et, aujourd’hui il y a encore des tombes des esclaves qui ont accompagné leurs maîtres. L'événement avait une portée encore plus grande. Il a ouvert des marchés au sucre cubain devant la tentation de succomber à la tentation de la mono-exportation et de la mono-production. Il a encouragé le rôle de la sacarocracia et a impulsé la monstrueuse traite négrière à grande échelle au XIXe siècle. Il a engendré le fantôme du danger noir et a encouragé le racisme. Il a stimulé les tendances réformatrices et annexionnistes qui ont retardé le début de la grande guerre. Dans un même temps, comme les idées ne reconnaissent pas les frontières, le libertarisme haïtien a perforé la censure et a atteint des couches significatives de noirs et de métis.

 

La concience nationale s’enraicinait profondement. Entravée par l'intervention nord-américaine, la république néo-coloniale a traversé une brève étape de déception et de désespoir. Mais les forces de résistance ont pris forme et elles ont surgi à peine deux décennies après. Il s'agissait d'une convergence singulière de nouveaux acteurs politiques et culturels qui se sont manifestés dans le regroupement des ouvriers, des femmes, des jeunes et des intellectuels. Bien que la vie durera peu, les protagonistes de l’étape ont émergé. Mella, Martínez Villena, Antonio Guiteras. La république des requins semblait toucher le fond et la dictature de Machado a précipité les événements. Le très bref transit du gouvernement Grau-Guiteras a montré la vulnérabilité découlant des contradictions insurmontables entre les révolutionnaires et, en même temps, les mesures audacieuses de Guiteras ont semé le futur. La Révolution tronquée de 1930 a laissé un legs dans le plan des idées qui ont traversé les secteurs minoritaires et a atteint le peuple, porteur depuis lors d'un degré de politisation supérieur à celui de l'Amérique Latina d’alors, en dépit de l’énorme secousse produite par la Révolution Mexicaine.

 

La Constitution de 1940 est le résultat d'une négociation. Mais les possibilités du réformisme étaient terminées. La crise structurelle de l'économie était irréversible. La corruption est devenue endémique. Les groupes mafieux réglaient leurs comptes dans les rues. Le coup d'état de Batista a frustré l'appel aux élections. Dans la perplexité qui s'ensuivit, les partis politiques, inopérants, ont perdu la légitimité. La mafia a étendu ses tentacules et le pays semblait voué à devenir un grand casino. Dans ces circonstances, le pari insurrectionnel de Fidel comptait avec les réserves morales latentes du peuple, après un long apprentissage historique. Pour cette raison, après le débarquement du Granma, comptant une poignée d'hommes armés survivants de l'expédition, il a annoncé la victoire finale. Face à l'étonnement du monde, il y a eu la consolidation d'un pouvoir qui, après avoir vaincu une armée professionnelle bien armée, a démontre la capacité de résister devant les assauts de l'empire.