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La valeur de l'intangible
Par Graziella Pogolotti Traduit par Alain de Cullant
Le tangible et l'intangible, le matériel et le spirituel conforment une unité indissoluble et interdépendante. Par conséquent, la gestion des valeurs patrimoniales résulte extrêmement délicate.
Illustration par : Mariano Rodríguez

Les commémorations du demi millénaire des villes fondées par Diego Velázquez arrivent une à une. Baracoa fut la première ville, suivie par celles de Trinidad et Camagüey. Dans chacune nous reconnaissons les particularités du dessin urbain et le profil d'une architecture qui a survécu aux vicissitudes du temps. La singularité de ces témoignages du passé apparaît aujourd'hui dans l'expansion de notre industrie touristique. Mais, soyons prudent. Nous sommes confrontés à des biens extrêmement vulnérables face à la surexploitation et à une marchandisation primaire, peu familière de leurs spécificités, d'une tradition vivante, c'est-à-dire des éléments spirituels et culturels. Paradoxalement, l'intangible se converti en une inestimable valeur ajoutée. La précipitation peut tuer la poule aux œufs d'or.

Des circonstances personnelles m'ont amené à connaître Trinidad et Camagüey dans les années 50 du siècle dernier. Victime de l'isolement, Trinidad sombrait dans la pauvreté. La mendicité était de toute part. Les enfants, pieds nus, pataugeaient dans les flaques d'eau. Quelques intellectuels venaient de La Havane pour se plonger dans ses trésors. Les maisons seigneuriales montraient les marques du passage du temps. Et, cependant, il y avait toujours un amour envers la ville et un sens aigu de la dignité humaine. Tout autre était le panorama de Camagüey, la capitale de l’élevage du bétail, éloignée de la mer, faite de places et de placettes, et ayant une architecture domestique de saveur patriarcale. Ses enfants étaient et demeurent, principeños et agramontinos, d’infatigables conservateurs de sa mémoire historique. Nos villes patrimoniales ne sont pas similaires à un Pompéi submergé par la lave brûlante qui tout à coup a anéanti l'existence de ses habitants.

Intégrés en elles, les habitants circulent dans les rues, restent dans les maisons d'autrefois, conservent les habitudes et les souvenirs. Elles n’ont pas été construites d’une seule fois. Elles ont grandi dans une histoire économique, sociale et culturelle. Leur singularité répond à cet ensemble de facteurs qui ont généré dans chacune cette atmosphère inimitable, la source nutritive d’un enchantement particulier. L'architecture vernaculaire dialogue avec celle de la plus grande prestance. Trinidad est inséparable de la Vallée de los Ingenios, qui a alimenté sa splendeur au 19ème siècle. Avec son centre historique compact, fermé sur lui-même, Camagüey se dresse comme une terre fière au milieu de la plaine. Le tangible et l'intangible, le matériel et le spirituel conforment une unité indissoluble et interdépendante. Par conséquent, la gestion des valeurs patrimoniales résulte extrêmement délicate.

La dimension intangible constitue une valeur ajoutée essentielle de nos centres patrimoniaux. Elle a modelé les pierres avec le dessin des architectes et la main des artisans. Elles imprègnent la mémoire qui les accompagne, le témoignage des coutumes et des styles de vie. Mais aujourd'hui même, bien que nous ne soyons pas encore conscient de cela, nous continuons à faire le patrimoine. À La Havane, le XXème siècle a laissé le sien dans le Vedado et Miramar, tout comme nous le recevons dans le Cerro tant maltraité et dans celui de la Calzada de Jesus del Monte chantée par Eliseo Diego et comme on peut se reconnaître dans les œuvres construites par la Révolution. Le patrimoine de l'avenir se découvrira dans l'empreinte des écrivains et des artistes qui vivent avec nous.

Parfois, le patrimoine est consolidé par des circonstances aléatoires. Dans les années 40 du siècle dernier, Felito Ayón, dessinateur et typographe, avait un petit atelier en plein cœur de la Vieille Havane. Pour des raisons de travail et d'amitié, certains écrivains se retrouvaient là dans des cercles improvisés. C'est notamment le cas de Nicolás Guillén. La nécessité de trouver un déjeuner à la portée de bourses dégarnies s’imposait. Ils négociaient un repas maison, savoureux et pas cher, dans l’arrière salle d’un commerce de la rue Empedrado. La bonne main qui préparait les haricots et les bananes plantains gagnait une clientèle jusqu'à ce que l’auberge créole remplace le négoce original. C’est ainsi qu’est née la légendaire Bodeguita del Medio. La tradition et l’ambiance ont fondé une légende qui a grandi à partir du triomphe de la Révolution, avec la présence de l'impressionnant défilé de grands intellectuels qui visitaient l'île, parmi lesquels se trouvaient certains futurs prix Nobel. Carlos Puebla animait l’ambiance sans interférer dans les conversations des commensaux, qui se prolongeaient agréablement après le repas.

À quelques pas de la Place de la Cathédrale, en face du Centre Wifredo Lam et à côté de la Fondation Alejo Carpentier, la Bodeguita se trouve plus que jamais dans l'environnement de la culture, son milieu naturel, depuis les modestes origines dans la bohème précaire de la République Néocoloniale, jusqu’à son immense irradiation dans les années qui ont suivi le triomphe de la Révolution. Un peu vulgarisée par la musique stridente, elle se souligne pour la singularité d'une histoire unique. Cette exceptionnelle présence intangible est la raison de sa valeur commerciale et touristique. Elle établit la différence entre la fait à la main, les vêtements de boutique et le produit industriel fabriqué en série, moins cher par douzaine. Pour cette raison, je n'aime pas l'idée d'utiliser ce nom pour l’étendre à des chaînes placées dans des endroits éloignés des contextes que l’on connaît et qui ont marqué les caractéristiques de sa naissance et de son expansion.

Sur une planète qui se rétrécit, le tourisme s’est converti en une grande entreprise trans-nationale, intéressée par les gains à court terme. La clientèle s’amplifie avec l’offre des appelés paquets « tout compris ». Ce sont les troupeaux qui contemplent bouche bée la Mona Lisa dans le Musée du Louvre, toujours anxieux d’acheter quelques bibelots fabriqués par l'industrie du souvenir. Cuba partage tous les attributs du climat, du paysage ou des plages avec les Caraïbes. Mais, la grande île, a l'avantage de la multiplicité de ses environnements urbains et d’une diversité culturelle qui enrichit les facettes d’une identité commune. Quand le voyageur s'approche de Santiago, il commence à respirer un air particulier, autre de celui que l’on respire à Holguín et à Baracoa, si proche géographiquement.

Dans les moments difficiles pour notre économie on a dû impulser la croissance de l'industrie du divertissement. Ce fut une sage décision qui implique l'apprentissage des techniques de gestion et de marché. Bien que la nécessité demeure, il est important de réfléchir sur une projection à moyen et long terme pour prévenir les inévitables effets déprédateurs et orienter la recherche vers un tourisme plus qualifié et le plus rentable. L’image de Cuba doit se distancer progressivement des vieux stéréotypes, représentés par la Mulâtresse sensuelle, le rhum et un faux folklorisme. La singularité du pays, sa culture et son histoire s’affirme dans les variantes locales. Valeur d'usage, l'intangible – la mémoire et l’idiosyncrasie -, se traduit en valeur d’échange. Protéger le patrimoine dans son intégralité tangible et intangible, ce qui est hérité et ce qui se fait de jour en jour, n'implique pas des dépenses mais de l'investissement. La marchandisation est un danger qui rôde dans les zones de l’appelée haute culture et dans le très délicat terrain de la culture populaire, encore vivante dans les quartiers et dans les célébrations traditionnelles. Le carnaval havanais requiert une analyse en profondeur à la marge des intérêts mesquins. Pour entreprendre ce travail, il est nécessaire de compter un assessorat spécialisé et avec les recherches existantes sur le thème.

Toutefois, la prise en charge consciente de la valeur interdépendante de l’intangible et du tangible acquiert une force de cohésion incomparable quand nous nous regardons nous-mêmes. Elle renforce l'amour vers ce qui est nôtre, fait des expériences personnelles étroitement liées à la mémoire collective. Elle s’exprime dans la protection spontanée de l'environnement, dans la révélation de la beauté cachée dans les petites choses et dans la possibilité d’articuler l’effort de chacun pour le bien de tous. Ceci est démontré dans les commémorations pour le demi millénaire des villes fondées par Diego Velázquez.