IIIIIIIIIIIIIIII
La seule photo du soulèvement de La Demajagua
Par Jorge Oller Oller Traduit par Alain de Cullant
L'histoire de la photo racontée par Carlos Manuel de Céspedes lui-même.
Illustration par : Antonio Vidal

Le 10 octobre 1868, Carlos Manuel de Céspedes et un groupe de patriotes rassemblés dans la sucrerie Demajagua ont proclamé l'indépendance de Cuba et ont soulevé le drapeau conçu par Céspedes comme un symbole patriotique. Là, il a donné la liberté aux esclaves et lancé le premier cri de « ¡ Viva Cuba Libre ! » De là est partie la nouvelle et combative troupe pour conquérir l'indépendance et la liberté.

Le 12 octobre 1962, à la page 40, la revue Bohemia a publié une image extraordinaire pour sa haute valeur historique et dont le pied de la gravure dit : « Le père de la Patrie sur la seule photo existante de l'événement historique transcendantal, le 10 octobre 1868 à Manzanillo ». Comme il n'y avait pas plus de données, je pensais que ce pouvait être l'image d'un autre moment. Il y a quelques jours, en lisant l’intéressant et documenté roman El Camino de la Desobediencia, d’Evelio Trabao, j’ai trouvé l'histoire de la photo racontée par Carlos Manuel de Céspedes lui-même. La photo et l’histoire que nous montrons ci-dessous :

Cacaotal, Oriente de Cuba

1er octobre 1869

Il y a quelque temps, alors que je révisais la correspondance de l'étranger, Maso est arrivé avec ses hommes. La première chose qu'il a fait a été de me donner un curieux souvenir du jour du soulèvement contre l'Espagne. Franchement, je dois admettre que je ne me souvenais plus de cette relique parmi les nombreux événements ayant eu lieu dans ma vie, je l’avais complètement oubliée, comme on oublie les choses banales ou passagères Masqué dans la pâte d'un célèbre portrait d'Isabel II, Francesco Cantini, avec toute l'ironie qui lui est naturel, m'a envoyé, depuis Manzanillo, ce beau daguerréotype du groupe des patriotes qui, le matin glorieux du 10 octobre, était rassemblé dans La Demajagua. Au centre apparaît, grave et taciturne, entre Maso, mon frère Francisco Javier et Cambula, arborant fièrement le drapeau tricolore que leurs mains ont cousu et hissé. Sur les côtés, on peut identifier clairement Juan Hall, Jaime Santisteban, Ignacio Martinez, Ángel Mestre, Miguel García... Sur le sol, les torses nus et brillants de suer, se trouvent mes anciens esclaves, récemment libérés, brandissant féroces leurs machettes et leurs piques de yaya.

Nous sommes tous immortels alors que nous posons devant l’objectif du génois, alors que le hasard n'a pas encore décidé de ses premières victimes.

Dans neuf jours on commémorera le premier anniversaire de cette photographie exclusive. Certains visages capturés à ce moment sont maintenant des crânes perdus dans des tombes anonymes, des ombres de ceux qui ont peut-être donné l’anonymat de l'avenir. Car chaque photographie de guerre est un glossaire discret de survivants et de défunts, un recueil aléatoire des permanences et des disparitions soudaines - Qui sera le dernier à s'estomper ?  Seul Dieu a la réponse.

Il y a peu de photographies de La Demajagua et de son entrée dans l'histoire de Cuba parce que les procédures photographiques de cette époque étaient très lentes et les photographes eux-mêmes devaient fabriquer, impressionner et traiter les plaques quelques moments après la prise de la photo et la révéler immédiatement après, tout cela devait être fait entre six et huit minutes car, en séchant, la sensibilité était perdue et l’image n’était pas copiée. Les photographies qui ont été faites durant la guerre des dix ans étaient habituellement les ruines après les batailles et des photographies posées des officiers ou des soldats lors du repos ou simulant une attaque.

Selon les annuaires cubains de 1868, il y avait 27 photographes dans toute l'île. 15 d'entre eux à La Havane, 2 à Cienfuegos, 4 à Matanzas et, dans l’orient cubain : 1 à Gibara, Alfredo Duran ; à Santiago de Cuba se trouvaient Ernesto Bavastro et Pedro María Agüero, qui avaient une galerie depuis 1859, Severo Gómez Núñez depuis 1864 et Juan Bautista Valdés depuis 1867. À Manzanillo il y avait, de 1864 jusqu’à sa mort en 1877, l'italien Francesco Beccantini.

Avant le soulèvement, Ernesto Bavastro, auteur d’un luxueux album photographique sur Santiago de Cuba et de ses environs intitulé El Departamento Oriental de la Isla de Cuba, se dédiait à faire des portraits durant quelques semaines dans d'autres villes et villages proches de Santiago. En janvier 1863, la presse de Manzanillo a rapporté qu'il faisait des portraits dans la ville. Les photographies de La Demajagua et de la maison sont à partir de cette date.

Quelques jours après le soulèvement, le 17 octobre, alors que Céspedes et sa troupe attaquaient Bayamo, le navire de guerre Neptuno s’approchait de la côte et ses canons ont détruit la sucrerie, l'hacienda, les baraquements et les environs de La Demajagua.

Les meubles et les machines ont disparu ou ont chuté à des centaines de mètres de l'endroit où ils étaient, il ne restait, dans ce qui était le moulin, que les deux roues crantées qui entraînaient le centre. Au fil du temps et suite aux caprices de la Nature, ces roues se sont entrelacées avec racines d'un jagüey poussant là. Une image symbolique que les photographes ont su capter.

Avec la seule photo prise lors du soulèvement de La Demajagua nous présentons aussi les plus anciennes de ce lieu historique.

 

Sources :

- Hortensia Pichardo et Fernando Portuondo : Dos fechas históricas: 10 de Octubre de 1868, 24 de Febrero de 1895, maison d’édition Ciencias Sociales, La Havane, 1989

- Revés Bohemia, 12 octobre 1962, p. 40

- Evelio Traba: El Camino de la Desobediencia, Editorial Varbum S.L. 2016 p. 485

- Archives historiques de Manzanillo