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La semence de l’École Nationale de Ballet continue à donner de fruits
Par Miguel Cabrera Traduit par Alain de Cullant
La solide formation académique, la ductilité stylistique, la virtuosité et l’attaque dans l’exécution des solos, l’habilité et la finesse dans le travail de partenaire et la grande musicalité, sont les caractéristiques qui, avec l’élégante virilité et l’harmonieuse intégration ethnique, définissent le danseur cubain d’aujourd'hui.
Illustration par : Servando Cabrera Moreno

Le chroniqueur français du journal Le Parisien, Gilberte Cournand, à l’occasion d’une visite du Ballet National de Cuba (BNC) à Paris, a affirmé : « Jusqu'à présent les danseuses étaient les joyaux de la compagnie mais, aujourd'hui, les garçons arrachent les applaudissements ». Cette affirmation a été une vérité évidente chez toutes les nouvelles générations de danseurs qui ont obtenu leur diplôme de l’École Nationale de Ballet (ENA) à partir de 1968, ratifiée incroyablement lors des dernières décennies, durant lesquelles on a pu admirer une pléiade de personnalités conciliant harmonieusement une individualité très précise sur le modèle générique de l’École Cubaine de Ballet, dont ils sont les fruits.

La solide formation académique, la ductilité stylistique, aussi dans la facette romantique/classique que dans celle du meilleur contemporain, la virtuosité et l’attaque dans l’exécution des solos, l’habilité et la finesse dans le travail de partenaire et la grande musicalité, sont les caractéristiques qui, avec l’élégante virilité et l’harmonieuse intégration ethnique, définissent le danseur cubain d’aujourd'hui.

Dans l’exposant principal du ballet cubain, le BNC, comme dans les plus diverses compagnies du monde, a dû affronter l’inévitable mutabilité dans les groupes et très spécialement dans la variante masculine, essentiellement motivé par les demandes d’un monde globalisé dans lequel nous vivons, par la brièveté du temps passé sur les planches - habituellement plus notables chez les hommes que chez les femmes - et dans le cas cubain, par l’excellence qui les a caractérisé et les a converti en pôle d’attention et de demande mondiale. Il ne serait pas hyperbolique d’affirmer qu’aux quatre coins du monde d’aujourd'hui, dans les théâtres et les meilleures compagnies, il y a un danseur cubain comme synonyme d’excellence.

À cet égard, cinq ans auparavant, la toujours aiguë critique espagnole Julia Martin, a déclaré dans sa colonne du journal madrilène El Mundo : « Cuba est une machine à fabriquer les danseurs, dans le meilleur sens du terme. Pour chaque absence que nous ressentons il y a un relais en rien inférieur. Les solistes deviennent premiers danseurs et apparaissent de très jeunes inconnus ayant un brio et une sécurité incroyable ».

Ces considérations me motivent à partager avec nos lecteurs une réflexion sur un fait d’importance encore plus particulier : les débuts de trois jeunes talents qui ont suscité l’admiration et le respect du public et des critiques ces dernières semaines. En eux, le nombreux public qui a comblé la salle Garcia Lorca du Grand Théâtre de La Havane Alicia Alonso, a pu  être témoin d’un fait sans précédent : l’envol triomphale d’une triade de danseurs, qui ont émergé des lignes anonymes du corps de danse, pour assumer une responsabilité d’une magnitude inhérente à l’un des rôles les plus exigeant de tout le répertoire classique : celui du Prince Siegfried, dans Le lac des cygnes, dans sa version en trois actes et un épilogue.

À simple vue on pourrait penser que de telles promotions ont été le résultat d’un besoin urgent de remplacer des membres absents, mais ce nouvel exemple du « miracle cubain », une expression utilisée il y a un demi-siècle par le critique anglais Arnold Haskell pour définir le phénomène de l’excellence de notre ballet, a aujourd'hui une explication totalement terrestre et dialectiquement logique. Le triomphe des trois débutants est soutenu par deux raisons fondamentales.

La première est la solide formation académique qu’ils reçoivent de leurs professeurs durant les huit ans de la période scolaire, obtenue grâce à l’efficient corps professoral dirigé par l’indispensable maître des maîtres, Ramona de Saá ; et le second par le polissage artistique postérieur auquel ont été soumis des diamants émergents dans le creuset de la compagnie, sous le guide de maîtres et de professeurs experts.

Ce n’est pas aussi par hasard que Lázaro Carreño, un des danseurs cubains le plus virtuose, le plus expérimenté et récompensé internationalement, aujourd’hui un maître reconnu partageant ses secrets, se soit occupé d’affiner les dons personnels de chacun d’eux, les polissant et parvenant à les mettre au service du rôle, une répétition du même travail pédagogique dont il a fait objet, et duquel j’ai été témoin quand il a été promu pour interpréter ces rôles difficiles bien avant qu’il atteigne le rang de premier danseur en 1976.

Le premier de ces nouveaux danseurs est Raúl Abreu, diplômé de l’ENA en 2015 et membre du Ballet National depuis cette même année. Sobre dans ses manières et ayant une chaude projection scénique, il a su montrer une bravoure technique et une passion dramatique convaincante, sans exagération ni maniérismes de mauvais goût. Âgé seulement de dix-huit ans, il a réalisé une interprétation complète qui a conquis le public, bien qu’il ait partagé la scène avec une favorite, la première danseuse Sadaise Arencibia.

Patricio Revé, ayant le même âge que l’antérieur a eu succès retentissant, admirable au maximum, si l'on prend en compte le fait qu’il avait comme partenaire une étoile consacrée, Viengsay Valdés. Élégant et mesuré, il a réussi le plus difficile : briller en faisant briller sa partenaire. Il est sorti en vainqueur absolu d’un si grand défi. Il possède le rare don d’incorporer sa noblesse comme personne à chaque rôle qu’il interprète. Tous ses mentors doivent se sentir orgueilleux car il a obtenu le Grand Prix et Médaille d’Or dans le concours de la Rencontre Internationale des Académies pour l’Enseignement du Ballet, qui s’est tenue à La Havane l’an dernier, et des reconnaissances antérieures au Mexique et aux États-Unis.

Rafael Quenedit, de dix-neuf ans, vient d’une lignée de danseurs cubains ayant fait partie du BNC lors de différentes étapes. Il possède, parmi de nombreux dons, une élégance innée et la difficile qualité – encore plus rare chez les danseurs – de convertir en danse chacune des ses actions sur la scène, que se soient les poses statiques ou la simple marche.

Ses manières exquises et sa solide formation technique le définissent comme le « danseur noble » par excellence de sa génération. Ses nombreuses qualités lui ont permis d’obtenir, dès son adolescence, les acclamations du public et de la critique au Pérou, en Italie, au Canada, au Mexique et en Afrique du Sud ; ainsi qu’être lauréat de nombreuses distinctions, dont la Médaille d’Or et le Prix de la Maîtrise Technique, dans le concours de la Rencontre Internationale des Académies, en 2014, l’année où il est entré au BNC.

Ceux qui ont suivi de près sa carrière ont toujours su qu’il était destiné à être une étoile, et il l’a démontré au côté de la danseuse principale Gretel Morejón, durant la soirée du 29 avril de cette année, lors du gala avec laquelle nous célébrons la Journée Internationale de la Danse. Un étudiant de l’ENA a obtenu la juste mesure de l’impact qu’a provoqué son exceptionnelle interprétation quand, à la fin du spectacle et quand je lui ai demandé ce qu’il pensait de Rafael Quenedit durant la soirée, il m’a répondu sans aucune hésitation : « Maître, il a tout et il n’a pas besoin de se forcer car il est né prince ».

Ces trois débuts, complétés par la performance du soliste Adrián Masvidal et du premier danseur Dani Hernández ratifient la validité des déclarations faites récemment par Alicia Alonso et que l’agence de presse espagnole EFE a diffusée dans le monde : « Les danseurs cubains, en particulier les hommes, se présentent dans tout le monde et ceci éveille la curiosité car, dans le monde du ballet, les danseurs ayant de si haute qualité sont rares. Nous l’avons obtenu grâce à un travail dur, je dirais même très dur, car il exige qu’il soit à la fois un athlète de grande puissance et un artiste ».

La vie m’a accordé le privilège d’être le proche témoin de la formation de ces trois danseurs dès qu’ils s’étaient inscrits au niveau élémentaire. Raul, Patricio et Rafael, durant ces journées, ont revalider, en un temps record et avec un dévouement total, cette définition faite par Alicia, pour l’orgueil de tous ceux qui aiment notre ballet et qui le considèrent comme un précieux patrimoine appartenant à tous les Cubains.