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La République, Martí et la Nation
Par Pedro Pablo Rodríguez Traduit par Alain de Cullant
Martí comme symbole de la nation cubaine a été établi pendant les années de la république dépendante comme un paradigme moral de l’homme et de la personnalité historique.
Illustration par : artistes cubains

« Je sais comment disparaître.

Mais mes pensées ne disparaîtront pas… »

(Lettre de Martí à Manuel Mercado, 18 mai 1895).

 

Un peu plus d’un siècle après sa mort au combat et avant l’imminence de sa naissance, José Martí est l’un des symboles reconnus de la nation cubaine. Il n’y a aucun doute qu’aucune autre personnalité dans l’histoire de l’île n’a eu un tel sens. Antonio Maceo et Máximo Gómez, les hommes qui ont formé avec Martí la triade de leader de la Révolution de 1895, et Carlos Manuel de Céspedes, vénéré comme le Père de la Patrie pour avoir été l’initiateur de la lutte armée contre le colonialisme espagnol, n’ont pas atteint dans la postérité le même sens symbolique et paradigmatique profond que Martí, qui, en outre, au cours des dernières décennies, a aussi été de plus en plus reconnu hors de Cuba.

Le processus par lequel le leader de l’indépendance a atteint une telle signification a commencé au cours de sa propre existence, mais a eu lieu surtout après le 20 mai 1902. Plusieurs raisons de nature très différente interagissaient pour donner naissance à ce sentiment de symbole national atteint par Martí, dans un processus complexe qui s’est consolidé et a pris de nouveaux aspects après le triomphe révolutionnaire du 1er janvier 1959.

Alors que nous sommes réunis à l’occasion du centenaire de la république cubaine, et que les organisateurs ont voulu limiter l’analyse conjointe à ses 57 premières années, je vais essayer de synthétiser les lignes essentielles et les éléments de ce processus par lequel Martí est devenu un symbole de la nation.

Comme cela a été dit à plus d’une occasion, en vie, Martí avait tendance à être pris comme l’un des symboles de la patrie, comme l’évidence, par les émigrés qui l’ont appelé Maître et Apôtre. Il est vrai que les deux noms mettent l’accent sur leur statut de guide, de conducteur, logiquement corrélé avec son statut historique de leader du mouvement patriotique. Son charisme indubitable qui a attiré des gens de différents secteurs sociaux, comme le réitéraient les témoignages de ceux qui l’ont traité et qui l’ont vu à la tribune patriotique, est translucide dans ces qualificatifs. Mais à cela a également contribué son dévouement au travail patriotique avec un détachement clair du matériel et du personnel, ses idées sur la création d’une république de justice et d’équité sociale (souvenez-vous de sa phrase qui a été répétée comme une devise depuis les années qui ont précédé la guerre d’indépendance : « Avec tous, pour le bien de tous »), et son approche manifeste dans son action politique pour les travailleurs, en particulier pour les travailleurs du tabac, un secteur social alors avec une grande conscience patriotique et de classe.

C’est, en bref, que le statut éthique de l’homme et du leader politique a été clairement apprécié par ses contemporains, y compris ses adversaires politiques et idéologiques [1].

Si sa présence en 1895 dans les camps de Cuba libre a été éphémère dans le temps (un peu plus de cinq semaines) et qu’elle ne pouvait pas influencer de façon décisive la plupart des hommes qui ont combattu durant cette guerre, dans les émigrations, sa personnalité a été soulignée, aussi bien à New York - son lieu de résidence continue depuis la moitié de 1881-, que dans le combatif Cayo Hueso, à Tampa et ailleurs en Floride et aux États-Unis, ainsi qu’en Jamaïque, en République Dominicaine et au Costa Rica, où il a trouvé une émigration de paysans regroupés autour de leurs chefs de la Guerre de Dix Ans.

Cette émigration qui le lisait systématiquement, qu’il l’écoutait et le voyait dans ses discours, qui était enthousiaste et pleine d’espérance avec lui et avec un avenir prometteur pour la patrie - même si le processus historique de sa direction n’était pas aussi unanime ou aussi rapidement accepté – a été de l’assumer comme une sorte de Messie, dont l’image a été complétée par sa mort au combat.

Dans une population comme le cubain, d’une culture catholique depuis des siècles, la proximité avec les symboles et le langage du christianisme est évidente, de sorte que d’une manière ou d’une autre la possibilité de sa résurrection, évidemment non physique, était implicite – une idée impossible pour les esprits instruits dans la modernité et le positivisme - mais réelle quand à sa pensée et son exécution dans la pratique de son projet républicain [2].

Après sa mort le 19 mai 1895, la mémoire des émigrés a préservé et agrandi cette image, aujourd’hui liée à l’appel du sacrifice de sa vie : le leader accepté et admiré pour sa capacité et son dévouement à unir les patriotes était lors aussi le martyr, dont la décision d’aller combattre tendait à ne pas être approuvée. Non seulement les intellectuels cubains et latino-américains qui avaient lu ou connu Martí ont trouvé inutile - et même une erreur - sa présence dans la guerre, mais aussi dans de nombreuses publications de l’émigration un tel jugement a été exprimé, ce qui a formé la base sur laquelle la thèse absurde du suicide ayant pris racine dans la conscience populaire, et qui est encore exprimée aujourd’hui, serait soulevée, malgré des études sérieuses qui l’ont entièrement chassée [3].

Le poids d’une telle image ne peut être dédaigné dans la conscience sociale cubaine fini-séculaire et au début du XXe siècle, bien qu’aujourd’hui elle soit extrêmement difficile à mesurer en termes historiques et sociologiques [4].

Lorsque la république surgit, même si personne n’évoquait Martí dans les discours officiels du 20 mai 1902, son souvenir et son image symbolique étaient présents dans les secteurs de ceux qui s’étaient battus pour l’indépendance et parmi les migrants, dont beaucoup sont retournés dans le pays, dans l’espoir et le désir de promouvoir la république de Martí.

Durant longtemps on a écrit que la personnalité de Martí a été oubliée ou, au moins, éteinte au cours des vingt premiers années républicaines. Des études récentes montrent que ce n’était pas exactement comme ça [5]. Certainement dans la politique quotidienne et dans ce que l’on pourrait appeler la haute culture, il semble que la présence de Martí était relativement faible, comparée à ce qui se passerait plus tard : on connaît un mauvais roman avec des épisodes fictifs de sa vie qui n’a pas transcendé littérairement [6] ; la statue du Parque Central, érigée par un vote sollicité par un groupe de personnalités (y compris quelques personnes d’exécution patriotique étendue) ; la première biographie [7] et l’œuvre de Julio César Gandarilla, qui combattit ardemment dans son œuvre l’ingérence des États-Unis au nom de Martí, dans une œuvre longtemps considérée comme presque exceptionnel dans le journalisme national de l’époque [8]. Cependant, dans les fréquents essais, analyses et références à la situation cubaine qui a produit une grande partie de l’intellectualité de l’époque, bien que préoccupé par le maintien de l’identité nationale et propulsive de nombreuses voies à cette fin, on ne recourait pas souvent à Martí pour soutenir un tel point de vue. Peut-être qu’ils ne le connaissaient pas ou ne le lisaient pas beaucoup ; peut-être, ceux qui ont approché le Maître l’ont apprécié trop radicale pour leurs projets de régénération nationale.

Mais, comment négliger, et ne pas comprendre son sens dans le processus de symbolisation martiana, le fait que dans les jours qui suivent la cessation de la souveraineté espagnole il y aurait un processus massif dans les mairies, avec un large soutien populaire, de nommer les rues avec les patriotes et, que dans pratiquement toutes les villes, il n’y a pas, depuis lors, de rue Martí, toujours l’une des principales voies de la population ? Et qu’en est-il des dîners martianas et des festivités pour sa naissance, le 28 janvier qui a émergé au cours de la première décennie du XXe siècle ? Ce culte à peut-être commencé sans beaucoup d’élaboration et sans une connaissance profonde de la parole et des actions martianos ; peut-être qu’il a déclenché la sensibilité et les émotions patriotiques et, probablement, assises dans de nombreux éléments de l’inconscient. Mais la vérité est que la culture populaire l’a reconnu et s’est appuyée elle-même avec un sens national fort et clair, dans ce que la personnalité martiana - et celle d’autres dirigeants révolutionnaires - atteignaient un sens symbolique.

Mais ces manifestations du début d’un culte envers le leader, pour comprendre que ceci condensait la nation, n’étaient pas souvent laissées par écrit ou n’obéissaient par à une analyse de son action et de sa pensée, ni privilégiées par les médias ou par l’action officielle de l’Etat et de son appareil, ni par les institutions représentatives de l’intellectualité et des classes aisées.

La thèse que je veux présenter dans ces brèves notes est que la création du symbole était un processus de création collective, conformateur, et, en même temps, impulsif, de la conscience nationale, et dont les manifestations les plus significatives dans les débuts républicains ont été données dans la pratique sociale par différents moyens de la culture populaire. La symbolisation de la nation cubaine en Martí n’était pas, à mon avis, le travail d’une personne ou d’un groupe intellectuel ou politique, comme l’ont parfois laissé entendre les approches du sujet, bien que l’examen de ce processus ne puisse exclure la contribution de plusieurs personnes et de certains groupes qui, inclusivement, pourraient contribuer de manière décisive au processus à certains moments. Ce n’était qu’un processus historique et social, faisant partie du développement même de la conscience sociale cubaine pendant la république dans sa projection et l’exécution de la nation.

Comme on l’a noté plus d’une fois, les conditions mêmes de la république née le 20 mai 1902 contrastaient avec le projet révolutionnaire de 1895 élaboré par Martí lors de la préparation de la Guerre d’Indépendance. Cela, bien sûr, a favorisé que la pratique sociale symbolisait dans sa personnalité tous les désirs frustrés par la suite.

La souveraineté de l’État cubain limitée par l’amendement Platt, qui l’a pratiquement converti en un protectorat, a été la première grande frustration de la soif d’indépendance qui a surtout animé le peuple cubain. S’il y avait des doutes quant à la portée de l’Amendement susmentionné, ceux-ci ont été rejetés après son application en 1906, à la suite de la démission de Tomas Estrada Palma. La domination accélérée de l’économie cubaine (en particulier le secteur sucrier décisif, le commerce extérieur, la banque et les principaux services publics) par le capital financier des États-Unis, qui a apporté le dépouillement définitif de la propriété de la terre pour les petits et moyens propriétaires cubains et le déclin notoire du capital hispano-cubain dans l’industrie sucrière, a complété le panorama hégémonique du voisin du Nord sur l’île.

La frustration politique était donc liée à la frustration économique. Et si à cela s’ajoute que le contrôle du pouvoir de l’État a été partagé par d’anciens patriotes et des personnalités des partis qui ont accepté le statu quo colonial, tous réunis dans l’intérêt de se maintenir ou d’accéder socialement, depuis ces positions de pouvoir qui ouvraient également l’accès au système dépendant du sucre, il est clair que, pour de nombreux secteurs populaires, la République n’accomplissait pas les espérances de justice sociale levées pendant la Révolution de 1895. Cela a été particulièrement clair dès le début pour la paysannerie qui a été rapidement dépouillé de la propriété de la terre, et pour les Noirs et les Mulâtres, qui ont vu la possibilité de l’égalité se refermer complète à la suite de la répression sanglante contre le Parti des Indépendants de Couleur en 1912 [9].

La république était semi coloniale, raciste, corrompue, avec peu d’opportunités économiques pour les grands secteurs nationaux, peu importe combien la classe politique proclamait sa cubanía comme une expression de l’esprit national et de l’équité sociale qui a mené les luttes pour l’indépendance. Si l’apathie, le scepticisme et l’importance pour la survie étaient des moyens d’exprimer leur frustration face à cette situation, alors que le système dépendant était en mesure d’accroître ses volumes de sucre pour l’exporter vers les États-Unis, cela a servi de stabilisateur et de confinement aux inévitables conflits sociaux auxquels la frustration, la déviation et le malaise ont conduit.

Mais la crise comme raison de la stagnation rapide du système dépendant du sucre dans les années 1920, et de son émergence brutale pendant la crise mondiale des années 1930, a fermé toute possibilité et tout espoir que les classes moyennes et les secteurs du prolétariat - et même les secteurs de la bourgeoisie agricole et de la petite industrie - pourraient trouver une place dans le système. Pour la plupart de ces secteurs, il s’agissait simplement d’atteindre la survie la plus élémentaire.

Depuis lors, ce qui avait été la préoccupation des personnes de longue vision et de détresse quotidienne, en particulier dans la paysannerie dépossédée, gagnait un peu plus d’importance et incitait à trouver des solutions au problème national. On est passé de la critique des minorités lucides à l’action concrète de larges secteurs et de classes sociales pour sauver la nation pour les Cubains. La dépendance économique à travers la domination de la nation et ses ressources par les capitaux financiers étrangers a été reconnue comme le cœur du problème cubain, qui a fermé le dogal sur la souveraineté de l’état national imposé par l’amendement Platt, inclus dans la Constitution cubaine et signé comme un traité permanent entre Cuba et les États-Unis. Pour ces connaissances, plus d’un texte martiano a été utile, comme ce fut le cas, et surtout, d’entreprendre la transformation de cette société dépendante en une république véritablement nationale pour la majorité des cubains.

Ainsi, Martí est passé de héros - pas toujours le plus éminent - requis dans l’appel pitoyable (« Martí n’aurait pas dû mourir», a-t-on chanté), à être utilisé comme un contraste critique avec la réalité, et enfin à être l’exemple auquel on appelait pour affronter l’ordre des choses et pour le transformer, afin de réaliser « le rêve martiano » [10]. Martí se convertissait en symbole et, en même temps, paradigme de la nation. Le culte du martiano favorisait donc la mobilisation pour le changement social.

La construction du symbole exigeait, bien sûr, la connaissance de sa vie, de son œuvre et, surtout, de sa pensée. Au cours des années 1920 et 1930, plusieurs biographies sont apparues rapidement, jouissant d’une bonne acceptation. Des publications périodiques ont commencé à systématiser l’ouverture de l’espace à sa mémoire et à l’étudier, à commemorer  ses anniversaires de naissance et de mort, et à reproduire ses écrits relativement fréquemment. Les intellectuels, en particulier les jeunes, ont promu l’impression de ses textes et plusieurs éditions les ont diffusés jusqu’à avec succès pour le public, contrairement à la faible vente de la première édition de ses Obras completas, préparées par Gonzalo de Quesada et Aróstegui.

C’est précisément au cours de ces décennies qu’a commencé le travail d’étude, d’édition et de diffusion de ceux qui seront, jusqu’à la révolution de 1959, les principaux connaisseurs de l’œuvre martiana : Gonzalo de Quesada y Miranda, Jorge Mañach, Juan Marinello et Félix Lizaso, tous les jeunes de l’appelée génération de 1930 [11]. Nous soulignerons aussi les apports envers la connaissance de la vie et l’œuvre martiana d’Emilio Roig de Leuchsenring[12], dont l’œuvre historiographique a été déclarée anti-impérialiste.

La connaissance de l’homme et de ses idées était essentielle pour l’appropriation de sa personnalité par ceux qui aspiraient à modifier le statu quo républicain. Ainsi, pratiquement tous ceux qui ont commencé à l’époque dans le leadership politique lisent les écrits de Martí avec satisfaction et dévouement. Julio Antonio Mella a été souligné plus d’une fois, à juste titre, pour étudier Martí [13]. Rubén Martinez Villena, Raúl Roa, Pablo de la Torriente Brau et d’autres anti-machadistes de premier plan, ensuite dirigeants révolutionnaires ont également étudié Martí.

Tous les nouveaux mouvements politiques ayant émergés depuis les années 1920 qui ne répondaient aux anciens dirigeants républicains, et les dirigeants qui apparaissaient, se sont concentrés sur l’analyse des problèmes du pays depuis une perspective martiana et sont devenus, sans aucun doute, des lecteurs fréquents de ses textes et de vrais connaisseurs des lignes essentielles de sa pensée, indépendamment des perspectives méthodologiques et idéologiques variées à partir desquelles ils l’abordaient.

Mais nous ne pouvons pas limiter l’analyse uniquement à ces personnalités de la culture et de la politique. Poussé et soutenu par ces études et ces points de vue, la personnalité de Martí gagnait aussi de plus en plus d’espace dans la conscience populaire à travers deux procédures essentielles : le rejet et la critique de la société républicaine au nom de ses idéaux républicains et le déploiement de son éthique de service comme paradigme moral pour l’individu et pour la société.

Comme on l’a reconnu plus d’une fois, l’école et les professeurs ont forgé la conscience nationale sur la base du culte envers l’histoire et les traditions patriotiques qui ont formé la nationalité, et qui ont encouragé l’incorporation de Martí (de sa vie, de sa parole, de son éthique) dans le processus pédagogique et la formation de valeurs morales et nationales dans plusieurs générations d’enfants républicains. On peut dire qu’ils l’ont fait spontanément ou sans être un aspect établi de la politique éducative, au moins jusqu’aux années 1940.

La longue et profonde crise structurelle du système sucrier dépendant a mis le problème national sur la table du débat du pays quant aux plus divers ordres. Il y avait une volonté d’attraper et d’exprimer ce qui était cubain dans la sphère artistique, une tentative a été faite pour expliquer la psychologie sociale du pays, et les problèmes ont été examinés en essayant de sauver la nation rêvée par Martí et les libérateurs du XIXe siècle. Et, surtout, la lutte sociale s’est intensifiée et a soulevé clairement que les secteurs anti-machadistes ont compris les racines historiques et sociales de la dépendance vis-à-vis des États-Unis.

Ce n’est donc pas un hasard si, dans les programmes politiques de presque toutes les organisations affrontant la tyrannie de Gerardo Machado et qui ont planté le changement de certaines structures et, surtout, le sauvetage de la souveraineté nationale en éliminant l’amendement Platt, utilisaient explicitement les idées de Martí en tant que principal partisan de leur analyses et perspectives. La lutte pour le sauvetage et la transformation de la nation pour elle-même a été faite au nom de Martí et a été légitimée dans son ombre par les plus divers et variés acteurs, groupes politiques et classes sociales, qui, à son tour, a exigé d’accorder un sens symbolique particulier à sa personne dans ce processus [14].

On peut dire alors que c’est le processus révolutionnaire des années 1930 qui a apporté la compréhension ou la nécessité de symboliser la nation en Martí.

Les circonstances post-révolutionnaires complexes favorisaient ce processus de symbolisation. La révolution n’a pas triomphé, et les réformes établies par la Constitution de 1940 n’ont pratiquement jamais été mises en œuvre. Mais l’amendement Platt a été abrogé en 1934, ce qui a considérablement diminué le sentiment d’humiliation nationale. D’autre part, la direction répressive militaire de Fulgencio Batista, qui a dirigé le processus révolutionnaire, est descendue en 1944 avec le triomphe du Parti Authentique, et l’accès au pouvoir politique de véritables et immaculés combattants anti-machadistes, qui semblaient ouvrir la voie aux réformes contenues dans le texte constitutionnel de 1940.

La canonisation du symbole a ensuite été officialisée par les organismes de l’État. Le parti au pouvoir s’appelait Révolucionario Cubano, comme celui de Martí ; le président élu, Ramon Grau San Martín, a été appelé par beaucoup le Messie car il était considéré comme celui qui allait mener à bien les réformes et parce qu’il avait dû abandonner le pouvoir lorsque le Gouvernement Révolutionnaire des cent jours est tombé en 1934, jamais reconnu par le gouvernement étasunien. Composés de divers groupes qui avaient en commun leur passé anti-machadiste, leur désir de destituer Batista et l’armée, et l’idée qu’il était nécessaire de pousser pour des changements pour un développement national bourgeois, les authentiques ont implanté une rhétorique martiana depuis le gouvernement dans le discours officiel et ont favorisé la diffusion de leur œuvre écrite. Martí a été canonisé comme le symbole de la nation, ce qui ont été des moment exploités pour l’inauguration du mausolée à Santiago de Cuba où reposent ses restes, pour les actes commémoratifs pour le centenaire de sa naissance - préparés sous le gouvernement authentique de Carlos Prío Socarrás, qui n’a pas pu les exécuter car il a été renversé le 10 Mars 1952 par le coup d’état militaire de Batista - , et les premiers projets d’ériger un ensemble architectural administratif et commémoratif sur la Plaza Cívica (aujourd’hui Plaza de la Revolución) sur laquelle se détache le Monument à Martí avec une grande statue de lui [15].

Mais les authentiques n’ont pas trouvé une bourgeoisie nationale sur laquelle s’appuyer et dont les intérêts pouvaient être représentés depuis le gouvernement, et ils n’ont pas pu également profiter de l’ère de la Seconde Guerre Mondiale pour impulser un décollage industriel par le biais de mécanismes de substitution des importations, comme cela s’est produit dans d’autres pays d’Amérique Latine. Son réformisme a été castré et Cuba est resté, comme auparavant, liée aux États-Unis par la dépendance sucrière, avec une tendance marquée à diminuer sa présence sur le marché nord-américain organisé par le système annuel de distribution de quotas. Comme ses prédécesseurs avant la Révolution ratée de 1930, la nouvelle classe politique n’avait que le pouvoir de l’État pour la promotion sociale, l’enrichissement personnel et la possibilité d’entrer dans le monde des affaires.

Ces circonstances du pays sont également valables pour d’autres groupes politiques issus du coup de vent révolutionnaire des années 1930, qui avait déjà participé au gouvernement constitutionnel de Batista de 1940 à 1944, comme l’ABC, le Parti Démocrate et d’autres groupes. C’était un phénomène répandu à la classe politique cubaine qui s’est adapté au système dépendant renouvelé par le New Deal et la politique du bon voisin rooseveltienne. Et, par conséquent, la symbolisation de la nation en Martí a cherché non seulement à se soutenir idéologiquement dans les principes nationalistes du régime, mais aussi à le légitimer comme le véritable héritier du Maître.

Compte tenu de ces circonstances, Martí, son œuvre et ses idées, se sont logiquement converties en une partie des luttes et des débats politiques, marqués par la frustration croissante et le désenchantement parmi ceux qui ont apprécié l’incapacité du Parti Authentique d’entreprendre au moins un travail de réformes nationalistes, n’étant plus un programme des transformations révolutionnaires. Le discrédit de la politique comme synonyme de corruption était, dans de nombreux cas, soutenu par la récurrence de l’éthique martiana, et on parlait de plus en plus de l’éloignement de la république avec les rêves de Martí.

Le discrédit des authentiques et, d’une certaine manière, de la démocratie bourgeoise elle-même, n’a pas atteint Martí, qui était compris différemment comme un symbole de la nation. Pour la classe politique, comme un mécanisme légitimant de son action ; pour les contestataires et les dissidents, comme le symbole rendait incapable l’action de ceux-ci et qui a incité l’achèvement de l’œuvre pour former pleinement la nation. Même le parti marxiste de l’époque, après ne pas s’être exprimé depuis longtemps, bien que ses fondateurs et initiateurs les plus en vue étaient martianos (Baliño, Mella, Martínez Villena), en quelque sorte a officialisé une position largement favorable à Martí : son secrétaire général d’alors, Blas Roca, en 1948, l’a appelé « révolutionnaire radical de son temps », et a reconnu son sens paradigmatique pour les aspirations de la justice sociale et l’anti-impérialisme du Parti [16].

Cela explique l’essor du thème martiano dans la vie intellectuelle et dans la culture cubaine dans les années 40 et 50, qui, à son tour, a contribué à définir le sens de Martí comme un symbole de la nation. Les bustes de Martí prolifèrent dans les rues, les places, les parcs, les écoles et toutes sortes d’organismes publics et privés. La commémoration du 28 janvier a été institutionnalisée avec des arrêts scolaires, avec des annonces payées dans la presse par des industriels et des commerçants, et avec toutes sortes d’événements officiels et privés. Et, peut-être plus important encore, Martí est devenu une partie de l’imaginaire des cubain dans les blagues, les contes, les réflexions, les mythes, les chansons populaire. C’est « ce mystère qui nous accompagne », comme l’a dit l’écrivain José Lezama Lima dans son langage particulier.

À cette époque il y avait plusieurs éditions de ses Obras completas [17] et de nombreuses compilations thématiques ; plusieurs biographies ont été éditées, apportant peu de nouvelles connaissances ou approches de sa vie, mais qui ont été eues des lecteurs ; un énorme volume a été publié avec ses écrits, des ressemblances et des pensées profitant de son style aphoriste pour offrir des phrases utiles à retenir dans les moments les plus divers de la vie sociale. Le centenaire de sa naissance, le 28 janvier 1953, a conduit à un très grand nombre de publications et d’événements commémoratifs, à la fois officiels et de diverses institutions, dans lesquels le sens symbolique de la nation incarnée par Martí a été communément mis en évidence, à partir des positions les plus variées. Il est symptomatique que les jeunes ayant commencé à s’organiser cette année-là pour lutter contre la nouvelle tyrannie de Batista ont été appelés la « génération du centenaire », et ils se sont mis sous l’ombre martiana pour proclamer la nécessité de sauver la nation de ce gouvernement considéré comme illégitime et d’ouvrir les chemins vers les réformes en attente pour le développement du pays.

Il a été dit, non sans une certaine raison, que le style aphoriste et grave de Martí a permis l’utilisation de ses phrases - comme c’est souvent le cas aujourd’hui - pour les fins les plus variées et depuis les plus diverses perspectives [18]. Cependant, il ne faut pas oublier qu’il n’a jamais été utilisé pour valider un jugement ou une position contre les plus élémentaires valeurs humaines et éthiques. Beaucoup d’utilisations et d’abus qui ont été faits à l’époque - et qui sont faites à notre époque - des mots de Martí peuvent être objectés et même discutables quant à combien ils maintiennent le vrai sens de celui qui les a écrits, mais au-delà des intentions de ceux qui l’ont fait, jusqu’à présent je n’ai trouvé aucun emploi pour justifier un comportement immoral ou expressément contraire à l’idée de la nation (bien que, bien sûr, il y a plus d’un critère autour de lui), mais bien au contraire.

Martí comme symbole de la nation cubaine a été établi pendant les années de la république dépendante comme un paradigme moral de l’homme et de la personnalité historique, et même comme un exemple de perfection individuelle et collective et, soit dit en passant, il l’est jusqu’à ce jour.

Cela a été sans aucun doute l’un des apports à la conscience nationale qui nous a laissé les années républicaines.

 

Notes

1 - Le journaliste espagnol Adolfo Llanos y Alcaraz l’appelle « le premier Apôtre flibustier, l’âme de l’insurrection et chef incontesté des travailleurs ». Los separatistas cubanos, La Ilustración Española y Americana. Madrid, 8 mai 1895. Le chapitre dédié à Martí est reproduit dans l’Anuario del Centro de Estudios Martianos, La Havane, Nº 20, 1997, p. 258-259.) Les partisans du colonialisme espagnol appelaient les patriotes cubains flibustiers et travailleurs. José Ignacio Rodríguez, un éminent intellectuel cubain établi depuis de nombreuses années aux États-Unis, annexionniste et fortement lié aux politiques expansionnistes du Parti Républicain, a apprécié lucidement le radicalisme anti-impérialiste de Martí et l’a considéré comme dangereux. A cela, il consacre une partie du chapitre XXIX de son livre Estudio histórico de  sobre el origen, desenvolvimiento y manifestaciones prácticas de la idea de la anexión de la isla de Cuba a los Estados Unidos de América, reproduit par Casa de las Américas, La Havane, janvier-février 1973, p. 98-100.

2 - En fait, dans toute la république il y avait de nombreuses discussions sur la nécessité de la résurrection de la pensée martiana, un mot aussi souvent utilisé après 1959.

3 - Cette idée de suicide est entrée en conflit avec celle du héros comme symbole de la nation, bien qu’elle soit souvent fondée sur des raisons éthiques, qui renforcent la stature morale de Martí : il cherche la mort face aux balles espagnoles désenchanté politiquement parce que Maceo - et certains Gómez aussi – rejetaient sa présence à Cuba, ou – avec encore plus d’altruisme - parce qu’il comprenait qu’il avait besoin de sa chute pour fermer son œuvre d’impulsion patriotique. Il serait utile d’étudier les déclarations écrites et les expressions orales de l’idée de suicide, bien qu’il soit clair que cet acte supposé n’est généralement pas poursuivi comme une lâcheté, une conduite évidemment inadmissible dans le symbole d’une nation qui a été constituée par le grand courage dans les luttes pour l’indépendance, dont l’auréole de gloire a toujours été dans l’idéal national.

4 - Ce sont les émigrés qui sont retournés sur l’île et qui ont amassé des fonds pour acheter la maison natale dans la Vieille Havane et l’ont remis à la mère de Martí à la fin de 1901.

5 - Voir Marial Iglesias Utset, « La ‘descolonización’ de los nombres:  identidad nacional y toponimia patriótica en Cuba 1898-1902 » (Debates Americanos, La Havane, Nº 9, janvier-juin 2000, p. 44-54) et chapitre 2 du livre monumental d’Ottmar Ette : José Martí.  Apóstol, poeta revolucionario: una historia de su recepción, Mexique, Université Nationale Autonome du Mexique, 1995.

6 - Martí.  Novela histórica por un patriota. La Havane, La Moderna Poesía, 1901. Selon Ottmar Ette (ouevre citée), il apparaît à nouveau en 1915, signée par Franco Rander - apparemment un pseudonyme - et a été réimprimée en 1929 et 1931.

7 - América. José Martí, de Roque Garrigó, La Havane, Imprimerie et papeterie de Rambla, Bouza et Cie., 1911.

8 - Gandarilla rassemble ses écrits dans le livre intitulé Contra el yanqui, qu’il publie à La Havane, dans l’imprimerie et la papeterie de Rambla, Bouza et Cie., en 1913.  L’un des textes compilés s’intitule « Resucita, Martí ». Il y a des éditions plus récentes telles que celle de la maison d’édition Ciencias Sociales, La Havane, 1973.

9 - Dans sa propagande antiraciste et en faveur de l’équité raciale, les indépendants « ont soigneusement approuvé leurs déclarations avec des citations de Martí sur l’égalité », affirme l’historienne Alinea Helg dans son livre Lo que nos corresponde.  La lucha de los negros y mulatos por la igualdad en Cuba, 1886-1912. (La Havane, Imagen contemporánea, 2000, p. 209).  L’édition originale de langue anglaise s’intitule Our Rightful Share (The University of North Carolina Press, 1995).

10 - Il serait également intéressant d’étudier la formation et la portée de cette image du « rêve martiano ».

11 - Quesada et Miranda, Fils de celui qui fut secrétaire de Martí à New York et premier compilateur de ses Obras completas, poursuit le travail de son père et les publie en 74 volumes à un prix populaire (La Havane, Editorial Tropic, 1936-1953), il a été le directeur technique de la collection encore en vigueur en 27 volumes, réimprimé à plusieurs reprises après être apparu en 1963-1965 (La Havane. Editorial Nacional de Cuba). Il a également écrit de nombreux livres et écrits sur Martí, et il a promu ses connaissances depuis la Fragua Martiana. Mañach, en plus de ses nombreux articles et essais sur le thème martiano, a été son biographe par excellence : son Martí, el Apóstol, publié pour la première fois en 1933 (Madrid, Espasa-Calpe, S.A.), est déjà proche de la vingtième édition. Marinello a été connu comme un érudit de Martí avec une édition soignée et annotée de ses vers (Poesías de José Martí, La Habana Cultural, 1928), il a écrit de nombreux essais et, dans sa vieillesse, il a actualisé sa compilation poétique avec succès (Poesía mayor, La Havane, Institut Cubain du Livre, 1973). Lizazo a été le premier compilateur de la correspondance martiana (Epistolario de José Martí, 3 volumes, La Havane, Cultural, S. A, 1930-1931), il se consacre à la recherche de multiples aspects de sa vie et de son œuvre, et à compiler et publier de nombreux écrits, ainsi que de nombreux articles et une biographie (Martí, místico del deber, Buenos Aires, Editorial Losada, S.A., 1946, réimprimé en 1952 par le même éditeur).

12 - Il publie, entre autres, une étude historique importante : Martí en España (La Havane, Cultura, S.A. 1938) ; La república de Martí, qui a atteint plusieurs éditions avant 1959 ; et il a publié de nombreux textes et compilations martianas dans des feuillets par l’intermédiaire du Bureau de l’Historien de la Ville de La Havane, sous sa direction, en plus du volume Vida y pensamiento de Martí, qui rassemble un remarquable groupe d’études.

13 - "Glosas a los pensamiento de José Martí", publié à l’origine dans un feuillet en 1926 et reproduit à de nombreuses reprises. Dans Julio Antonio Mella:  Documentos y artículos, La Havane, Editorial de Ciensas Sociales, 1975. Ce texte est remarquable pour la perspective qu’il propose quant à l’approche de l’œuvre du Maître.

14 - Cela peut être vu dans les programmes du Directorio Estudiantil Universitario de 1930 et de l’Ala Izquierda Estudiantil, de los partidos ABC, Joven Cuba et, plus tard de l’Izquierda Unida, de la ORCA, del Partido Agrario Nacional y del Partido Revolucionario Cubano (Auténtico).

15 - Antoni Kapcia a étudié intelligemment la relation entre la construction de ce qu’il appelle le mythe de Martí et le populisme post-révolutionnaire : Cuban Populism and the Birth of the Myth of Martí”, en Abel, Christopher y Nissa Torrents (eds), José Martí. Revolutionary Democrat, Londres, The Athlone Press, 1986, p. 32-64. Dans un livre récent, cet auteur examine le sujet plus en profondeur : Cuba. Island of Dreams. Oxford, New York, 2000.

16 – La maison d’édition Páginas a publié une brochure de son avec ce titre en 1948. Voir Siete enfoques marxistas sobre José Martí, La Havane, Editora Política, 1978, p. 39-67.

17 - À celles déjà mentionnés de Editorial Trópico, se joignent les commémorations pour le centenaire de sa naissance préparée par l’éditorial Lex, en deux volumes, La Havane, 1946, réimprimée en 1948 et 1953.  

18 - Nous devrions également étudier la ressemblance incontestable sautant aux yeux immédiatement dans de nombreux cas entre les procédures de lecture des textes martianos et de la Bible.