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La providence de Cienfuegos : les 80 ans de l'Orchestre Aragon dans le bicentenaire de sa ville natale
Par Alegna Jacomino Ruiz Traduit par Alain de Cullant
Rafael Lay Bravo : « Nous continuons à nous intégrer dans les différents marchés, nationaux et internationaux, suivant les offres et les demandes, élargissant le cercle des auteurs qui animent et actualisent le répertoire selon le moment. »

La ville de Cienfuegos, moderne et patrimoniale, converge en ce 2019, avec l'orchestre Aragon, dans la célébration de deux anniversaires, les deux cents de la première et les quatre-vingt du second. L'Aragon est né dans une ville diffusant identité et raffinement à partir de l'appropriation esthétique qu'elle montre, l'admiration pour son histoire orientée vers la recherche des racines et des valeurs spirituelles, le tracé carré de ses rues, la richesse de son architecture présente dans les constructions néoclassiques dans lesquelles se mêlent les composants populaires, français, hispaniques et universels, la beauté unique de son centre historique déclaré Patrimoine Mondial et, surtout, le dissemblable des sonorités qui - selon le musicologue José Loyola -  « se respiraient dans la ville, il y avait une certaine conception de la pensée musicale » (1). Marcher dans les rues de Cienfuegos signifiait pour le marcheur d'écouter, peut-être depuis le portail de sa maison, une professeur enseignant ses leçons de solfège, de piano ou violon ; si par hasard c'était dimanche, ce serait alors le plaisir avec des paso-dobles et même des symphonies interprétées par la fanfare municipale dans la gloriette du parc Martí ; la radio commençait déjà à diffuser de la musique en direct vers les années 30 du XXe siècle ; de même, à travers le cinéma, d'importantes pièces musicales ont été socialisées, et que dire d'autres espaces tels que les représentations du théâtre Tomas Terry, ou celles qui ont été faites pour les plus riches dans le Casino Español, dans le Liceo ou dans le Yacht Club, pour d'autres elles étaient disponibles le Club Minerva ou dans un parc avec certains septuors, comme « le plus célèbre » selon la presse de l'époque, le Ron San Carlos.

Dans cet habitat surgit, en 1939, l'orchestre Aragon. L’année où l'orchestre a été créé, la ville fêtait son 120e anniversaire, de sorte que l'orchestre est le résultat d'un moment historique dans lequel la musique, à la fois dans la ville de Cienfuegos (ville natale de l'Aragon) et dans la région, faisait partie de la vie sociale et elle est faite avec des caractéristiques par l'orchestre.

Le monde artistique, intellectuel et musical de la région atteignait ses plus hauts moments. On pouvait sentir un son de Cienfuegos marqué par un cachet sonore particulier qui s'explique par les traditions danzonera et sonera, les formats musicaux (sextets, septuors, ensembles, bandes, charangas, jazz-bands), les genres (danzón, danzonete, habanera, bolero, son) et les instruments (violon, flûte et piano) qui développaient dans la région un mode musical particulier dans les années 30 et 40 du XXe siècle. Ces origines sont démontrées quand Enrique Jorrín compose le thème de l'orchestre d'Aragon et il écrit très sûrement : Si vous entendez un son savoureux, c'est le sceau de l'Aragon / si vous entendez un joli danzón, c’est le sceau de l’Aragon. Ce mode d'interprétation est reconnu par le public et c'est ce qui crée une atmosphère propice à son identification avec l'orchestre et sa sonorité.

Le fait que l'orchestre Aragon arrive à son 80e anniversaire est le résultat de la permanence de sa sonorité dans le temps, dans la préférence musicale non seulement nationale, mais, surtout, internationale, et ses innombrables reconnaissances qui ont rendu palpable l'exceptionnalité d'un orchestre ayant sa propre et unique histoire. En ce sens, nous avons entrepris de connaître l'opinion de son directeur, Rafael Lay Bravo, à l'occasion de cet anniversaire, à côté de celle de sa ville natale, Cienfuegos.

En ce 2019, l'orchestre Aragon fête son 80e anniversaire. Comment valorisez-vous la sonorité de l'orchestre à la veille de ce nouvel anniversaire ?

Nous conservons l'identité et le style d'interprétation comme priorité et condition, ce qui ne contredit pas l'addition et la recréation d'éléments sonores et structurels établis a posteriori, sujets à l'évolution et au perfectionnement. Nous maintenons la capacité de montrer la diversité dans les périodes et les genres implantés à travers huit décennies ininterrompues de travail musical.

Quels sont les défis de l'orchestre au milieu d'un contexte musical aussi complexe, plein de nouvelles sonorités et de rythmes s’imposants de plus en plus dans la vie quotidienne des cubains ?

Le défi est une constante, affronter des publics diversifiés, des générations qui se succèdent, des modes qui s’établissent. Cela fait partie du travail faisant face à ces réalités, chercher à plaire et à convaincre le public récepteur est un défi permanent.

L'orchestre a toujours reflété le développement historique du pays avec l'interprétation de pièces telles que Los barbudos y el pueblo (parodie de Los fantasmas, de Rosendo Ruiz Quevedo, avec un arrangement de Richard Egües, 1959) ; Los diez millones (Rodrigo Prats, 1970) ; Como lo soñó Martí (Juan Arrondo) ; El major (Silvio Rodríguez), parmi d’autres. Votre répertoire compte-t-il de nouvelles pièces de ce style ? Quels sont vos projets ?

Notre travail est complet et intégral, reflétant les temps vécus liés à la société cubaine et à ses particularités. Les thèmes du contenu social sont maintenus actifs dans le répertoire, par exemple les thèmes : Cuba que linda es Cuba, d’Eduardo Saborit, ou l'emblématique Hasta siempre Comandante, de Carlos Puebla, sont prêts à être interprétés en temps opportun, ainsi que des versions des œuvres de Silvio et Pablo ou Carlos Varela et Tony Avila devraient être incluses.

De même, dans le répertoire de l’Aragon, le reflet de la vie quotidienne a été particulièrement important à travers des anecdotes, des dictons, etc. Ce type de pièces est-il conservé dans le répertoire de l'orchestre en 2019 ?

Une production discographique immédiate comprend des sujets d'actualité tels que l'accès à Internet par le Wifi, ou le phénomène des réseaux sociaux, avec des paroles propres du jargon populaire, parmi d’autres.

Quelles déficiences voyez-vous aujourd’hui dans l'orchestre pouvant affecter sa popularité ? Considérez-vous que l'orchestre compte des compositeurs comme Rafael Lay Apesteguía et Richard Egües ?

Rafael Lay Apesteguía et Richard Egües sont un binôme qui a coïncidé à un moment donné avec des idées musicales brillantes et congruentes, il est devenu un résultat qui a marqué un point de repère prédominant dans le format classique de la charanga. À 80 ans de sa fondation, nous continuons à nous intégrer dans les différents marchés, nationaux et internationaux, suivant les offres et les demandes, élargissant le cercle des auteurs qui animent et actualisent le répertoire selon le moment.

L'une des caractéristiques qui a défini l'orchestre dès ses débuts était le désir de son fondateur, Orestes Aragón, de former une grande famille. Est-ce encore un principe de l’orchestre ?

C'est une énergie établie au début qui perdure à travers le temps, les relations humaines, la compréhension entre les membres, l'attention et le dévouement au travail sont des prémisses qui se maintiennent, et chaque personne intégrant l’ensemble le perçoit.

Vous avez généralement des spectacles dans différentes régions du pays, comment vous sentez-vous lorsque vous jouez à Cienfuegos ? Qu'y a-t-il de si spécial ? Qu'est-ce que cela signifie pour l'orchestre qui, par coïncidence, durant l'année où la ville fête ses 200 ans, l'orchestre fête aussi ses 80 ans ?

« J'attribue cette chance à la providence (2), c'est un don divin de coïncider à une date « ronde » et de célébrer l'anniversaire ensemble est flatteur et gratifiant. Se présenter à Cienfuegos nous ramène aux racines et évoque l'histoire en nous nourrissant de sa spiritualité.

Pensez-vous que Cienfuegos, contrairement à d'autres régions du pays, a compté d’illustres musiciens qui ont marqué l'histoire musicale cubaine ? D’après vous, à quoi cela est-il dû ?

Cienfuegos est une ville conçue avec bon goût, les bonnes manières attachées au bon art et la vaste culture présente dans une province extrêmement belle, entourée par la mer et une baie spectaculaire. Elle possède et fournit tous les éléments d'une scène qui éveille et stimule la sensibilité et la créativité artistique.

Indiscutablement, l'orchestre doit assurer un relais du même calibre que les musiciens qui en ont fait partie. Considéreriez-vous seulement leurs conditions musicales ?

La condition musicale est importante, surtout en ces temps où le niveau est très élevé et généralisé par la préparation et les connaissances acquises dans les conservatoires de tout le pays. Mais, parallèlement, la condition humaine doit être prise en compte, car l'interdépendance du personnel joue un rôle important dans le résultat artistique ultérieur.

Comment rêveriez-vous de l'orchestre dans les 80 prochaines années ?

J'espère que le son émanant du violon, du piano ou d'une voix douce continuera de jaillir des mains ou de la gorge de l'être humain, que le monde continuera à l'admirer quel que soit le niveau technologique qui a été atteint. La bonne musique est un antidote, si dans les années à venir écouter des chansons de l'Aragon se prolonge et donne satisfaction et bénédiction, que pouvons-nous demander de plus ?

Si l'orchestre n'était pas né dans un pays comme Cuba, avec ses grandes particularités et avec une politique culturelle en défense des valeurs les plus authentiques, est-ce que son parcours artistique aurait-il été différent ou égal ?

Il n'y aurait certainement pas d'Aragon, Cuba est sa plate-forme, il est apparu et il reste là. Atteindre 80 ans de vie musicale ininterrompue est bien complexe, un peuple musical et dansant est son terreau fertile, son éternelle escorte et son conseiller. Ceci est démontré par le slogan de La Charanga Eterna : « l’Aragon met le sceau, il n'y en a pas d'autre » (3).

 

Notes :

1 - Loyola, J. (2016). Sobre la música cienfueguera. Cienfuegos.

2 - Terme utilisé par Rafael Lay Bravo, directeur de l’orchestre Aragon, en se référant à la signification qu’ont eue pour lui la coïncidence du 80e anniversaire de l’orchestre et les 200 de la ville qui l’a vu naître-

3 – Lay, R. (2019). Sur le 80e anniversaire de l’emblématique Aragon et le bicentenaire de la ville de Cienfuegos.