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La Dame et le drapeau, une histoire de six décennies
Par Grethel Morell Otero Traduit par Alain de Cullant
Entretien avec le photographe cubain Roberto Salas.
Illustration par : Nelson Domínguez

En 1957, le jeune photographe Roberto Salas travaillait à New York, sa ville natale, avec son père Osvaldo. Ils connaissaient déjà Fidel Castro, depuis sa deuxième visite dans cette ville en 1955, quand il a recueilli des fonds pour le Mouvement 26 Juillet. Le 3 août 1957, apparaît sur la première page du New York Tribune l'image de la Statue de la Liberté avec le drapeau du M.R. 26 juillet sur la couronne, une excellente photo prise en contre piqué, qui est devenue le symbole de la lutte clandestine cubaine de l'époque. The Herald, The Times et le célèbre magazine Life la publient également. Considérée comme la photographie la plus importante du mouvement révolutionnaire cubain faite hors de Cuba, icône de la photographie de presse à l'époque, elle porte avec elle une histoire de complicité et d'action. Son auteur la partage, après les 60 ans de cette image.

Comment un Roberto Salas de seulement 16 ans a-t-il conçu cette photographie ?

À cette époque je travaillais déjà pour un journal latin de New York, El imparcial de Puerto Rico. J’étais également un fervent lecteur des grandes revues illustrées de l'époque : Life, Look, Paris Match, etc. Je savais et bien sûr j’aspirais un jour à travailler ces types de reportages photographiques. J’ai continué et pourquoi ne pas le dire, j’ai voulu « imiter » ces grands de l’objectif, ceux qui encore aujourd'hui, après tant d'années, sont encore les maîtres de la photographie et de l'essai. Des noms comme Eugène Smith, Robert Capa, Rosenthal, Eisenstaedt, etc. Ils étaient mes maîtres et mes modèles à suivre. Bien sûr, j'étais encore jeune, mais avec beaucoup de référence à l'endroit où je voulais aller.

Je te dis quelque chose que je n'ai pas dit avant. Dans l'aventure de la Statue, j'ai pensé (et essayé de faire) un reportage de tout le processus. J'ai fait quelques images de plus à cette fin, mais quand j’ai révélé les négatifs je me suis rendu compte que la seule image d'impact était celle du drapeau sur la couronne. En plus, je savais que je ne pouvais publier qu’une seule photo, pas un reportage.

C’était donc une image intentionnelle, totalement pensée pour la presse et l'opinion publique...

Je considère cette image comme mon point de départ. C'était une image créée, en rien spontanée. J’ai cherché un impact d'une certaine façon et les conditions ont été créées pour le faire. Il y a des photographies arrivant à l'histoire universelle avec des impacts durables qui n'ont rien de «spontanée».des images créées et profilées à l'avance. On ne peut toutes les mentionner ici, mais je vais donner trois exemples : La levée du drapeau étasunien sur Iwo Jima, 1945, de Rosenthal ; Les baisers de la victoire dans Times Square, 1945, d'Alfred Eisenstaedt, et Commandant en Chef ordonne, 1962, de Korda. Trois photographies, connues et historiques, toutes préparées et pausées.

La Dame et le drapeau, comme j’ai nommé cette image, a été créée. C'était en 1957, Fidel était dans la Sierra, il y avait des meurtres et de la corruption à Cuba, la mafia, etc. et la presse étasunienne ne reflétait rien de cela, c’était un silence absolu ! Cuba n'existait pas ! Ceux du Club Patriotique 26 Juillet de New York commençaient à voir comment provoquer la presse et l'opinion publique des États-Unis pour parler de Cuba. Ils ont donc pensé à donner un coup de publicité avec quelque chose et l'idée de le faire avec le drapeau du mouvement est venue. Plusieurs endroits ont été considérés, mais moi j’ai pensé à la Statue de la Liberté.

Pourquoi la Statue... outre l'intention irrévérente, cela ne semble pas un peu à un gag ? Je vous le demande pour comprendre comment était vu le monument par les New-yorkais de l'époque et sa répercussion.

L'idée d'une protestation dans le bâtiment de l'Empire State a été traitée, les Portoricains avaient fait un rassemblement de protestation là et les gens du 26 étaient sur le chemin pour faire la même chose. Je n'ai pas aimé l'idée, je pensais que cela n'allait nulle part, car, à ce moment-là, il y a avait beaucoup de rassemblements de protestation, comme celui dans le Consulat cubain à New York, et la presse n’en parlait pas. Puis est venu celle de la Statue et j’ai pensé que c'était délicat avec les américains, car cette construction est un symbole pour eux.

C'était vraiment une démonstration de protestation au début. Mon image a été le couvercle sur la marmite, comme on dit. Il a renoncé à la protestation et il est resté seulement le placement du drapeau. Un petit groupe, sans plan, s’est lancé pour le faire et nous avons réussi.

Tout s'est bien passé, pas de problèmes, pas de complications avec les autorités. D'abord parce que ça a été très rapide, au point que le drapeau a été retiré à mon signal quand j'avais la photographie ; deuxièmement, comme nous étions peu cela ne semblait pas à un «acte», car nous venions seulement faire une photographie. Personne ne s’est rendu compte ni n’a attiré l’attention car la statue est grande et là dans la couronne le drapeau ne se voyait presque pas à première vue.

Du point de vue des intentions et des implications, je n'ai pas vraiment pensé à tout cela, je cherchais un coup de pub, c'est tout. Les implications sont venues après : « ces cubains fous », « le manque de respect », etc. Certains médias ont fait écho à cela plus tard. Rien de tout ça ne m'est venu à l'esprit.

Quel appareil photo avez-vous utilisé ?

Je l'ai fait avec un appareil photo 35mm et un téléobjectif de 135mm, à 10 heures, plus ou moins, durant un jour clair. Photographiquement, cela ne présentait pas de complications, les conditions étaient idéales.

Lors de ces années, mon père et moi avons eu deux Leica, un 3-G et un 3-F, mais pas d’objectifs supplémentaires. Les objectifs pour Leica étaient chers et le téléobjectif encore plus, par les pièces jointes nécessaires. J’ai donc acheté un appareil photo Hexacon, avec un téléobjectif de 135mm. Qui aurait cru que ce serait le premier appareil photo du camp socialiste qui arriverait dans mes mains ! Cet appareil et ses optiques étaient produits en République Démocratique Allemande (RDA) et, bien sûr, ils étaient très bon marché, ce qui était la chose la plus importante pour nous. Bien que l'appareil ne comportait pas le nom de RDA, il y avait un signe estampillé sur le dos disant : « fabriqué dans l’Allemagne occupée par l'Union Soviétique ». Nous sommes arrivés à Cuba, en 1959, avec cet appareil. Ce n'était pas un mauvais appareil, il était seulement très bruyant, chaque déclanchement était « un scandale ».

Comment la photo est-elle arrivée aux grands médias ?

La chance était avec nous. C'était un jour de semaine, un jour mort dans la presse, sans rien de significatif, ni de visites majeures, etc. Je l’ai révélée, j’ai imprimé quelques photos et j'ai pris deux rouleaux de négatifs. Il fallait donner les négatifs aux agences de presse internationales, non pas les photos imprimées. J’en ai donné aux journaux et aux agences, pour voir ce qui allait se passer... Elle a été publiée dans quatre des sept journaux de New York le lendemain. Les agences l’ont lancé dans tout le pays, même la revue Life l’a publiée !

On réalise l'importance de certaines photos quand le temps passe, car on ne lui en donne pas à ce moment-là. Le temps et l'histoire sont ceux qui lui ont donné de la valeur, moi non. Elle est devenue la photographie la plus importante faite à l'extérieur de Cuba lors de la lutte contre Batista.

Je considère que c'est la photo qui m'a donné « la majorité d’âge » avec l’appareil en main. Cependant, contrairement à la pensée de certains, je n’ai jamais eu un crédit photographique dans aucune publication nord-américaine, mon nom n'a jamais été mentionné et, à la suite de cela, je n'ai jamais reçu un centime pour l'image, d’aucune publication ou agence de presse. J'ai fait ce que ma conscience me demandait, le désir de la réaliser et de la faire voir. Ni plus ni moins.

De nombreuses années sont passées depuis lors, mais la fierté de l’avoir faite perdure encore. Y a-t-il une plus grande récompense que cela ?