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La consommation et la libération
Par Rolando Pérez Betancourt Traduit par Alain de Cullant
Chaque pays qui se respecte veille à renforcer les principes décisifs de son intégrité, comme ceux de la culture, de l’histoire et de la nation.
Illustration par : Angel Alfaro

« La libération de l’homme est possible grâce à la connaissance »

Pierre Bourdieu

 

Verticalité et intromission sont des mots que certains praticiens des théories utilisent pour diaboliser la préoccupation logique de la politique culturelle cubaine et de ses institutions, dans un souci de conformer un récepteur suffisamment préparé pour analyser les influences nocives émanant de ladite industrie culturelle du divertissement, qui a un bras si long qu’elle est capable d’atteindre n’importe quel coin de la planète avec ses finalités de domination et de normalisation.

Chaque pays qui se respecte veille à renforcer les principes décisifs de son intégrité, comme ceux de la culture, de l’histoire et de la nation. La différence réside dans les mécanismes utilisés pour éviter que la banalité et le marché finissent par gagner et que l’art véritable devienne clandestin.

Dans notre cas, la proposition est claire : le surpassement culturel et les connaissances sont les seules choses qui nous permettrons d’être ferme devant la vague de médiocrité culturelle qui menace d’avaler le monde.

Des penseurs des plus diverses tendances appellent l’attention depuis un certain temps sur la mort agonique de l’art pour céder la place à ce qui est connu comme l’industrie du spectacle et, avec elle, la domination culturelle et idéologique des grands monopoles de l’information et de divertissement, une vérité comme un temple que certains théoriciens réfutent depuis le concept que « les nouvelles technologies » changent tout et cèdent la place à un nouveau type de récepteur, distancé des principes idéologiques et adhérant à un flux de produits et de possibilités d’interaction qui « le libèrent des vieilles attaches ».

Des changements technologiques valides pour le bénéfice de l’humanité, certes, mais il y a des essences de domination hégémonique qui non seulement se maintiennent constantes, mais qui s’amplifient et continuent à embobeliner, y compris les théoriciens défenseurs du « tout vaut » et du « laisser faire », à partir du concept que la société post-moderne, antagoniste du rationalisme, le fournit ainsi.

Être post-modernes et défenseurs des apports artistiques et de la pensé contemporaine impulsés par ce mouvement est une attitude douteuse si l’on ne met pas de côté (ou au moins mettre en question) les façons manipulatrices d’un millionnaire empire culturel et idéologique toujours présent, avec d’allègres et séducteurs déguisements.

Nous commémorerons bientôt le 15e anniversaire de la mort du sociologue français Pierre Bourdieu, un critique sagace contre les différentes manifestations du néolibéralisme et créateur d’une école sociologique moderne, considérée par ses disciples comme une véritable « révolution symbolique », analogue à celle d’autres disciplines telles que la philosophie, la psychiatrie, la musique et la peinture.

Les ennemis de Pierre Bourdieu, décédé à 71 ans alors qu’il était l’un des principaux leaders intellectuels dans la confrontation de qu’il préférait appeler « la mondialisation libérale », ont essayé de le vilipender en l’appelant « vulgaire marxiste ».

Il n’était pas un marxiste dans l’absolu, mais il est indéniable que dans son vaste ouvrage nous trouvons des associations de concepts faisant penser à un exécuteur de la dialectique de Marx, assumée en accord avec notre époque : « Il est nécessaire d’offrir une base théorique solide à ceux qui cherchent à comprendre et à changer le monde contemporain », a-t-il affirmé quand, atteint d’un cancer, il a dédié ses dernières énergies pour lutter contre le néolibéralisme sous toutes ses formes, spécialement celui provenant des médias et de l’industrie du divertissement.

En 1999, Pierre Bourdieu s’est entretenu avec d’importants représentants des grandes maisons de production du cinéma et de la télévision, leur demandant s’ils savaient réellement ce qu’ils faisaient et les conséquences culturelles qu’occasionnaient leurs fins commerciales. Sans ambages, il leur a dit que contrairement au concept heureux d’universaliser la culture, la soi-disant « mondialisation » qu’ils assumaient n’était rien de plus qu’une vulgaire soumission aux lois du marché (« Les produits kitsch de la mondialisation commerciale, aussi bien le jean que le Coca Cola ou les films banals, n’ont rien à voir avec le concept de culture internationale »).

Lors de cette célèbre rencontre dans laquelle Pierre Bourdieu a précisé que c’était une grave erreur d’essayer de relier le problème, « comme on fait souvent », comme s’il s’agissait d’une épreuve de force entre la mondialisation, représentée par le pouvoir économique, basée sur des concepts de progrès et de modernité, et un nationalisme lié à des formes archaïques de la conservation de la souveraineté.

Il a dit, en regardant ses interlocuteurs dans les yeux « En réalité il s’agit d’une lutte entre une puissance commerciale, intéressée à étendre dans l’univers les intérêts particuliers et commerciaux de ceux qui la dominent, et une résistance culturelle, fondée sur la défense de certaines œuvres qui ont cessé d’être le patrimoine de diverses nationalités pour se convertir en valeurs de l’humanité ».

Le panorama décrit par Pierre Bourdieu et dénoncé par d’autres, a continué à se dimensionner et seulement la participation civilisatrice de beaucoup a empêché que la consommation la plus basse finisse par occuper une place prépondérante dans nos vies.

Le défi de la façon d’y parvenir est planté et la convocation pour sommer des mesures intelligentes d’affrontements, sans interdictions absurdes – ceci est clair - doit être si extensive que les astuces infertiles du conformisme seraient vaines.