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La Chine en dix mots. Extrait
Par Yu Hua Traduit par Angel Pino et Isabelle Rabut
Le poète grec aveugle Homère a dit : “Les dieux tissent des infortunes pour les hommes dans le but de donner aux générations suivantes matière à chanter.”
Illustration par : Alfredo Sosabravo

PEUPLE

Quand j’écris ce mot, “peuple”, j’ai toujours l’impression d’avoir fait une faute, ou bien d’avoir écrit quelque chose d’autre. Je ferme les yeux et marque une pause et en les rouvrant j’ai cette fois l’impression que c’est à peu près ce que je voulais écrire, puis je les referme encore et, quand je les rouvre de nouveau, j’ai enfin la certitude que je ne me suis pas trompé. C’est un fait : ce mot me paraît tantôt étranger et tantôt familier. Je doute qu’aucun mot du chinois contemporain soit dans une situation plus paradoxale que le mot “peuple” : il est partout et en même temps personne n’y prête attention. Dans la Chine d’aujourd’hui, il n’y a plus guère que les officiels pour l’avoir encore sans cesse à la bouche. Le peuple, lui, l’utilise rarement, à moins qu’il ne soit en train de l’oublier. Heureusement que ce mot peut compter sur le bagout des officiels pour prouver qu’il existe encore.

Et dire que, autrefois, c’était un mot tellement prestigieux ! Notre pays s’appelait la “république populaire de Chine” ; le président Mao parlait de “servir le peuple”; le journal le plus important d’alors avait pour titre Le Quotidien du peuple ; et nous autres, nous qui formions ce peuple, nous répétions à l’envi : “Après 1949, le peuple est devenu le maître.”

Dans mon enfance, le mot “peuple” était un mot aussi extraordinaire que l’expression “président Mao”. Ce sont les premiers mots que j’ai appris à déchiffrer, avant même de savoir écrire mon propre nom et ceux de mes parents. Dès mon plus jeune âge, j’ai eu cette conviction : “Le peuple, c’est le président Mao, et le président Mao, c’est le peuple.”

On était en pleine Révolution culturelle et j’allais partout colporter fièrement ma découverte.

Mes propos étaient accueillis par des airs dubitatifs : apparemment, les gens trouvaient ma découverte discutable, toutefois personne ne me contredisait ouvertement. En ce temps-là, les gens étaient très circonspects, le moindre mot de travers risquait de faire de vous un contre-révolutionnaire et de mettre en danger les vôtres. C’est le même air de perplexité qui s’afficha sur le visage de mes parents quand je leur révélai ma découverte. Ils me regardèrent avec méfiance et sans oser aborder la question franchement ils me firent comprendre que ce que je disais n’était pas faux mais que mieux valait ne pas le répéter.

Comme c’était la révélation la plus importante de mes années d’enfance, je ne pouvais me résigner à la taire et je continuai à la claironner. Un jour, je trouvai tout à coup un argument de poids dans ce slogan de l’époque : “Le président Mao est dans nos cœurs.” Cela m’inspira le raisonnement suivant : “Si le président Mao est dans le cœur de chacun de nous, qu’est-ce qu’il y a dans le cœur du président Mao ? Il y a le peuple tout entier.” Conclusion : “Le peuple, c’est le président Mao, et le président Mao, c’est le peuple.”

Je vis les expressions dubitatives s’effacer peu à peu autour de moi. Certains commencèrent à acquiescer, d’autres à reprendre mes propos. Ce furent d’abord mes petits camarades qui m’imitèrent, puis les adultes.

Quand ils furent nombreux à entonner la phrase : “Le peuple, c’est le président Mao, et le président Mao, c’est le peuple”, je me sentis menacé. Au cours de ces années révolutionnaires les découvertes n’étaient pas brevetées et je me rendis compte que je n’allais pas tarder à perdre mon statut d’inventeur. Je clamais à tous vents :

— C’est moi qui l’ai dit le premier.

Mais personne ne m’écoutait, et finalement même mes petits camarades refusèrent d’admettre que j’étais l’inventeur de cette phrase. Face à mes protestations énergiques ou à mes supplications pitoyables, ils secouaient la tête :

— Tout le monde le dit.

Je commençai à éprouver de la tristesse, et même des regrets : je m’en voulais d’avoir fait cette révélation au monde. J’aurais mieux fait de la garder éternellement pour moi sans la partager avec personne d’autre, afin d’être le seul à en profiter toute ma vie.

Depuis quelques années l’Occident est ébahi par les changements gigantesques survenus en Chine. L’histoire chinoise fait penser aux changements de masques dans l’opéra du Sichuan : en à peine trente ans, cette Chine, qui plaçait la politique au-dessus de tout, est devenue comme par enchantement une Chine où l’argent est roi.

A chaque tournant historique est associé invariablement un événement symbolique. Les événements de Tian’anmen, en 1989, ont joué ce rôle.

Les étudiants de Pékin sont sortis de leur campus et se sont rassemblés sur la place Tian’anmen pour réclamer les libertés démocratiques, et pour dénoncer la corruption officielle. Confrontés à l’obstination du gouvernement, qui refusait tout dialogue avec eux, ils ont entamé une grève de la faim et les habitants de la ville sont descendus dans la rue pour les soutenir. En réalité les gens n’étaient pas très sensibles à la question des “libertés démocratiques”, c’est plutôt le slogan “Dénonçons la corruption officielle” qui les a incités à rejoindre massivement le mouvement. La réforme et l’ouverture prônées par Deng Xiaoping entraient alors dans leur onzième année. Certes la réforme avait provoqué la hausse des prix, mais l’économie connaissait une croissance régulière, le niveau de vie ne cessait de s’élever et les paysans étaient bénéficiaires de la politique suivie ; on était encore loin des faillites d’usines en cascade des années 1990 et beaucoup d’ouvriers n’avaient toujours pas ressenti les effets pervers des réformes. Les contradictions sociales n’étaient pas aussi nettes qu’aujourd’hui où la colère gronde de partout dans la société : à l’époque on ne parlait que de ressentiment, les gens s’indignaient de ce que les rejetons des hauts cadres s’enrichissent sur le dos de l’Etat, et ces sentiments de frustration convergeaient dans le slogan “Dénonçons la corruption officielle”. Les activités spéculatives d’une minorité de gens de l’époque ne sont rien comparées à la corruption à grande échelle qui sévit maintenant sous toutes les formes. Depuis les années 1990, la corruption a crû en Chine à une vitesse aussi stupéfiante que l’économie.

Ce mouvement de masse qui a balayé toute la Chine a été réduit très vite au silence, sous les balles, à l’aube du 4 juin. En octobre de la même année,quand je suis retourné à l’université de Pékin, c’était un spectacle radicalement différent. A la nuit tombée, les silhouettes des couples d’amoureux surgissaient le langage économique d’aujourd’hui, ce mot n’aura été qu’une société-écran qu’on a utilisée à différentes époques et avec des contenus différents pour accéder au marché des valeurs.

En ce printemps 1989, Pékin était un paradis anarchiste. D’un coup, la police avait disparu, et les étudiants et les habitants avaient spontanément pris le relais. Il y a peu de chance que l’on revoie jamais ce Pékin-là. Comme tous partageaient les mêmes buts et les mêmes aspirations, un ordre impeccable régnait en ville sans qu’il soit besoin de policiers. Dès qu’on sortait de chez soi, on était saisi par cette atmosphère chaleureuse et amicale. On pouvait prendre le métro ou le bus sans ticket, tout le monde se souriait, il n’y avait plus de distance entre les gens. Finies les sempiternelles disputes de rue ; les petits commerçants, d’ordinaire si près de leurs sous, approvisionnaient gratuitement la foule des manifestants en nourriture et en eau ; des retraités retiraient de l’argent sur leur maigre livret d’épargne et le distribuaient aux étudiants qui faisaient la grève de la faim sur la place ; même les pickpockets avaient publié une annonce au nom de l’Association des voleurs : En soutien aux étudiants qui font la grève de la faim, nous cessons toute activité... Dans le Pékin d’alors,l’adage s’était vérifié :

Entre les quatre mers, tous sont frères.

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Essai traduit du chinois par Angel Pino et Isabelle Rabut

ISBN : 9782742792238

Éditeur : Actes Sud