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L’art de José Manuel Fors
Par Carina Pino Santos Traduit par Alain de Cullant
La remise du Prix National des Arts Plastiques 2016 à l’artiste cubain José Manuel Fors a eu lieu dans le théâtre du Musée National des Beaux-arts.
Illustration par : Alexandra Alvarez Carvajal

La remise du Prix National des Arts Plastiques 2016 à l’artiste cubain José Manuel Fors a eu lieu dans le théâtre du Musée National des Beaux-arts, comble pour cette occasion

 

Il se peut que son nom ne soit pas très connu pour de nombreuses personnes car on ne trouve pas fréquemment des promotions sur lui dans les médias, ni dans les réunions sociales ou festives du milieu artistique. C’est un homme discret et il est à peine connu comme une personne publique. Toutefois, en étant honoré avec la plus haute distinction décernée dans l’île à un plasticien vivant et résidant dans le pays, sa carrière professionnelle émerge et doit être connue pour son excellence. D’où la nécessité de préciser les notables reconnaissances qu’il a reçues au long de plus de 30 ans de savoir-faire créatif.

 

José Manuel Fors a obtenu la Distinction pour la Culture Nationale du Ministère de la Culture (1999) ; le Diplôme du Mérite Artistique de l’Institut Supérieur de l’Art (2001) ; la Médaille d’Or du 49e Salon Internationale de la Photographie au Japon (1989) et il est titulaire d’une catégorie spéciale d’enseignement en tant que Professeur Consultant de l’Institut Supérieur de l’Art (2001). De même, ses œuvres sont présentes dans les collections d’art de prestigieux musées des États-Unis, du Venezuela, du Nicaragua et, bien sûr, de Cuba.

 

Après avoir dialogué avec lui, il est facile de le décrire. José Manuel Fors est un créateur laborieux, chez lui, où sa principale priorité est de se concentrer sur la création artistique. « J’ai mis la télévision dans un placard, sans antenne », m’a-t-il dit naturellement il y a quelques jours lors d’une entrevue dans son studio. On pourrait penser qu’une telle personne est distante de la dynamique contemporaine de l’art. Mais rien ne l’éloigne de sa vie artistique et du rôle qu’il a joué dans l’art cubain de la fin XXe siècle et du début du XXIe.

 

Fors a été l’un des initiateurs de l’avant-garde à la fin du XXe siècle à Cuba, membre du Nouvel Art Cubain. Pintura fresca (1978), une première exposition de cette avant-garde qui a changé les coordonnées des arts visuels a été réalisée chez lui, avant les expositions Volumen Uno (1981), Sano y sabroso et Trece artistas jóvenes, durant cette même année, montrant que l’histoire de l’art cubain les confirme comme stratégiques dans cette rupture d’avant-garde.

 

Dans cette période novatrice pour l’art cubain se trouve Hojarasca (1983), une de ses œuvres dont la version 1991 est affichée comme un exemple de cette étape importante dans la salle d’art contemporain, couvrant la période de 1979 à 1996 dans l’édifice de l’art cubain du Musée National des Beaux-arts.

 

Il convient de noter comment l’enseignant a eu un impact dans son professionnalisme et dans la rigueur que l’on voit dans ses pièces. Il a étudié dans l’Académie de San Alejandro (1972-1976), puis dans l’Institut de Muséologie (1986).

 

Son art prend le conceptualisme du land art, arte povera ou art pauvre, du minimal ; il travaille aussi bien l’installation que le cadre en deux dimensions. Il assume la photographie comme un point de départ et un élément pour réaliser des installations et, en même temps, il prend des images des installations et conforme des toiles avec celles-ci. Il utilise des formes allant de la figuration jusqu’à un concept d’abstraction artistique, qui est maintenant plus présent que jamais dans son œuvre. Il est donc difficile de désigner sa création comme figurative ou abstraite. Cette large gamme de moyens, de morphologies, de tendances et de techniques de Fors, a poussé la notable commissaire Corina Matamoros à définir que « c’est risqué de définir son travail dans un domaine artistique ».

 

Il convient de souligner que, bien qu’il se qualifie comme photographe, José Manuel Fors refuse catégoriquement d’être reconnu seulement comme tel. « J’utilise la photographie comme un peintre utilise un pinceau », m’a-t-il précisé durant l’entrevue.

 

Dans son ouvrage, la mémoire ne décrit pas une réflexion purement théorique, ni implique une citation nostalgique du passé ; au contraire, elle est située à égale distance, où les deux visions s’équilibrent. Sa pratique est traversée par une introspection spirituelle qu’il sédimente en aspects autobiographiques, de la famille, ainsi que dans les références poétiques, littéraires ou scientifiques, parmi d’autres.

 

De même, son intention pour intellectualiser cet imaginaire visuel est discernable, c'est-à-dire, lui fournit un point de vue rationnel ; ses compositions semblent être l’expression d’un monde qui, de l’extérieur, est un peu chaotique, mais dans celles-ci on voit comme le discours analytique d’un archéologue. C’est pourquoi l’utilisation d’éléments qui sont repris dans de nombreuses pièces, que ce soit dans les matériaux utilisés maintes et maintes fois, dans la coupe similaire dans la structure, la forme ou la taille des photos (par exemple en négatif planches contacts de 35 mm de 1,5 cm), ou dans l’utilisation d’objets trouvés.

 

Tout s’intègre dans un rythme et une composition harmonieuse qui dote son esthétique d’une particularité personnelle : celle qui parle du temps encore et encore, du passé et du présent ; ainsi que de l’histoire domestique, intime et familiale, ou celle qui se rapporte à la nature, quelque chose qui distingue son œuvre par rapport à d’autres artistes contemporains. Les titres qu’il donne à ses séries, ensembles d’œuvres ou d’expositions, montrent cet esprit. C’est quelque chose qui peut être vu depuis Acumulaciones (1983), El paso del tiempo, proyectos naturalezas conjuradas (1995), Los Retratos (1997, VIe Biennale de La Havane), Los Objetos Fotográficos (2003-2010) et, plus récemment, dans Fragmentos (2011), un sujet qui s’étend sous différentes facettes jusqu'à présent.

 

Chez Fors, la nature n’est pas un paysage étrange à l’homme. Il y a toujours un détail qui révèle sa présence de façon indirecte, que ce soit l’empreinte de son pied dans la terre, la manipulation des objets et des photographies de l’artiste, ou dans l’élément trouvé qu’il capte avec son appareil photo, et qui est ensuite superposé, manipulé et modifié.

 

José Manuel Fors emploie également le décollage. Dans la dernière œuvre que j’ai vu dans son studio, il expérimente et conforme une œuvre avec des morceaux de papier tombant continuellement.

La notion de temps est l’un des aspects qu’il considère le plus suggestive et transversal dans toute son œuvre. Non pas comme la flèche unidirectionnelle que nous avons tendance à percevoir dans la vie quotidienne, ni dans sa circularité. Il s’agit plutôt de la sensibilité d’un géologue ou d’un astrophysicien qui révèle les couches successives de temps, une conception imprégnée dans ses pièces d’un lyrisme manifeste, que ce soit dans les couleurs tenues ; dans les objets anciens ou obsolètes qui ont été mis au rebus et qui retrouvent une nouvelle fonctionnalité ; dans l’utilisation de cartes postales, de livres et de vieux cahiers que quelqu'un a rejeté, et dans les éléments naturels et artificiels qu’il attache avec du fil, des câbles ou des cordes.

 

José Manuel Fors s’inspire souvent de la littérature. Des titres de poèmes ou des vers des poètes Eliseo Diego et Dulce Maria Loynaz, sont des points de départ ou le nom de certaines de ses œuvres. De même, il se sent motivé par certaines phrases d’écrivains comme Hemingway et Bradbury.

 

La composition est toujours dessinée avec propreté et harmonie. Ses pièces semblent indiquer qu’elles ont été réalisées dans un silence paisible. Et en effet, Fors m’a confirmé qu’il travaille habituellement en silence. À la fin et un dérivé de ceci, ses œuvres exhalent un raffinement délicat qui n’approche jamais le présomptueux.

 

Il serait vain de chercher un passage qui soit indélébile dans l’artistique, le conceptuel ou l’esthétique au cours des trois décennies de création artistique de José Manuel Fors. Le dévouement, le soin et la qualité sont les maîtres mots qui dignifient la reconnaissance que lui donne aujourd'hui la culture nationale.