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 L’affiche martiano contemporaine
Par Jorge R. Bermúdez Traduit par Alain de Cullant
Martí est un symbole, une présence quotidienne, un participant actif dans le débat, une projection d'un rêve en constante reconstruction. Il a abandonné la lévite. Il existe parmi les héros de la contemporanéité. Il apparaît à côté de l’homme commun.
Illustration par : Orlando Rodríguez Barea

« Martí est un mystère qui nous accompagne ». En paraphrasant la célèbre citation de Lezama, c’est aussi une image de référence permanente qui accompagne les créateurs les plus actifs au changement. En conséquence, chaque époque importante de l'histoire de Cuba a son José Martí. Il est l’icône ayant la plus grande trajectoire de notre culture visuelle. En suivant cette trajectoire dans les manifestations graphiques et plastiques, nous suivons celle de ses plus emblématiques créateurs. Une constante également vérifiable dans les domaines liés aux dates patriotiques, celles qui ont donné une importance particulière à l'affiche politique cubaine de la seconde moitié du siècle dernier. Toutefois, en voyant la production des affiches de Martí depuis un point de vue actuel, celle-ci n’aurait été pas en mesure de maintenir une égale continuité s’il ni avait pas eu l’éclosion d’une nouvelle avant-garde graphique, celle qui a travaillé en relation avec le sujet depuis 1999 jusqu’à ce jour.

En ce sens, il faut observer certaines caractéristiques quant à sa divulgation et sa conception, qui lui donnent un sceau distinctif par rapport aux affiches martianos précédentes. Tout d'abord, il y a son lien avec des institutions de l'éducation de l’État cubain en relation avec l'enseignement de l'art et du dessin. C'est pourquoi ses principaux spécialistes sont des étudiants et des professionnels diplômés de ces écoles. C’est un aspect ayant de grand intérêt si l'on considère que lors des décennies précédentes, cette affiche a été privative des équipes de dessin appartenant à un nombre limité d'institutions culturelles, ainsi que le contenu permanent des départements de propagande et de divulgation de l'Etat cubain (COR, DOR, OCLAE, OSPAAAL… parmi d’autres). La deuxième caractéristique, toute aussi importante, réside au fait que sa divulgation est assumée depuis des galeries, qui s'appuie sur ceux déjà existantes, aussi bien dans les centres d’éducation mentionnés que dans le milieu culturel havanais. Ces espaces ont rendu plus viable l’intérêt créatif de cette génération de créateurs d’affiches, même si leurs meilleures propositions ont été limitées quant à leur divulgation, se matérialisant comme des œuvres uniques et étant montrées hors de la rue, le milieu historique de leur réception. Mais s'il est vrai que les galeries ont limité la divulgation et la visibilité de leurs messages, elles ont également rendu propice une conception plus novatrice et libre de l'affaire martiano, sans l'atténuation dérivée de son caractère de dialogue avec les problèmes sociaux du pays. Sans oublier, enfin, l'impact de la technologie numérique, qui se traduit par une plus grande autonomie dans la réalisation de la création depuis l'individualité de chaque dessinateur. Deux expositions marquent les limites de cette réalité esthétique et communicative : « Nuevo cartel martiano » (1999) et « Arte soy entre las artes » (2015), contenant les changements ayant agi dans les processus d’actualisation commenté et leur influence conséquente sur celles convoquées au cours de la période précitée, ainsi que dans d’autres qui, sans avoir le thème martiano comme question préférentielle, ont compté des affiches faisant allusion à notre Héros National.

Vers la fin du siècle dernier, la graphique sur Martí, qui avait eu une grande importance dans les deux premières décennies de la révolution, ne montrait pas une telle rénovation. La crise n'était pas du moyen, mais des sources. Les messages martianos, sur les panneaux et les affiches, s'assoupissaient devant une somnolence graphique que même la lumière vive des tropiques parvenait à réveiller, s’identifiant aussi avec la crise qui a frappé l’organisme social. Ce qui était en jeu était la capacité de renouvellement et de permanence de l'icône, ainsi que la relecture explicative des faits précédents depuis le legs de sa vie et de son œuvre exemplaire. Une nouvelle génération de créateur d’affiche se tournait résolument vers cette possibilité, il ne manquait que l'impulsion inspiratrice qui encouragerait en eux la proposition esthétique et communicative. La Chaire de Graphique Conrado W. Massaguer, nouvellement créée, faisant partie de la Faculté de Communication de l'Université de La Havane, en compréhension de cette réalité, a convoqué des jeunes créateurs pour participer à l’exposition « Nuevo cartel martiano », parmi ceux-ci se trouvait un nombre important d'étudiants de dernière année de la spécialité de graphique de l’Institut de Dessin Industriel (ISDI).

Le 19 mai 1999, date du 104e anniversaire de la mort en combat de José Martí à Dos Rios, le hall central de la Bibliothèque Nationale qui porte son nom, a accueilli l’inauguration de l'exposition avec plus de trente affiches, dont plus de la moitié donnaient foi de l'existence d'une nouvelle affiche martiano. Ainsi l’ont corroboré, parmi d’autres, Martirio (Daniel Cruz), Creo en el hombre (Juan M. Suárez), Un verso (Edubal Cortina), Actualidad de un pensamiento (Jerónimo Pérez y Armando Patterson) et El mundo es la esperanza de los niños (Laura Llópiz), une des cinq affiches appartenant à la série La Edad de Oro (Laura Llópiz, Carlos Zamora et Teresita Hernandez). Pour ces créateurs, reprendre Martí n'a pas été d’exploiter l'image déjà connue mais la possibilité de reprendre un sujet avec des possibilités illimitées pour faire une œuvre valide depuis les nouvelles problématiques sociales, économiques et spirituelles de la Cuba de la période spéciale. Les affiches conçues à partir de l'appropriation des images et des codes utilisés en informatique et leur contextualisation dans une dimension martiana jusqu’à lors inédite n’ont pas manquées. Deux bons exemples : http://www.marti.com (Abel Pérez) et Yo vengo de todas partes y hacia todas partes voy  (Dennis Pérez). Dans la première affiche le texte sert de complément à l'image centrale : le « drapeau » de windows converti en façade de la maison natale de José Martí ; dans la deuxième, des vers connus de Martí apparaissent dans une fenêtre, où l’on peut lire « Accepter ».

Comme fait curieux, il faut signaler que l’image de Martí la plus utilisée par les jeunes créateurs a été son autoportrait à l'encre de 1891. Cette préférence semble provenir du degré de subjectivité et d'individualité que ledit dessin/caricature exprime, ce qui le rend plus authentique sur le plan visuel que n’importe quelle autre version iconique de seconde main, ainsi le corroborent les affiches Genio y figura, de Rafael Mateu, et Yo soy José Martí, de Roberto Berroa. La première affiche, l’auto caricature de Martí, comme le génie de la bouteille, se dresse depuis un encrier. Alors que dans la seconde, il porte au cou le foulard des écoliers. Dans Actualidad de un pensamiento, les possibilités manipulatoires et expressives de la numérisation permettent de le montrer à notre époque, le représentant avec un pantalon moderne et une chemise en jean, sans nuire à l'image de la spiritualité que nous a communiqué le Maître à travers son iconographie photographique ; une nouvelle proposition accompagnée du texte/pensée : « il n'y a qu’un moyen de vivre après la mort : avoir été un homme de tous les temps ou un homme de son temps » (1). Une même idée semble anticiper ce paragraphe de Graziella Pogolotti, écrit quatre ans avant l'exposition et l’affiche commentée : « Le concept de sauvetage n'a pas un sens archéologique. Le passé n'est pas un simple antécédent, un cycle fermé sur lui-même. Il vit et se transforme immergé dans le présent. Martí est un symbole, une présence quotidienne, un participant actif dans le débat, une projection d'un rêve en constante reconstruction. Il a abandonné la lévite. Il existe parmi les héros de la contemporanéité. Il apparaît à côté de l’homme commun » (2).

L’exposition qui clôt la période précitée est « Arte soy entre las artes ». Tout comme « Nuevo cartel martiano », elle est conçue en hommage à un nouvel anniversaire de la mort en combat de José Martí à Dos Rios, et elle a été la première exposition collatérale à être inaugurée lors de la 12e Biennale d’Art de La Havane, dans le Mémorial portant son nom sur la Plaza de la Revolución de La Havane, le 14 mai 2015. Toutefois, « Arte soy entre las artes » a eu la particularité d’être conçue comme une exposition résumant les plus emblématiques créées dans l'affiche martiano depuis 1953 - l'année du Centenaire - jusqu'à nos jours. Une telle période a rendu propice une exposition montrant les caractéristiques formelles et conceptuelles offrant une nouvelle image à l’affiche martiano des quinze dernières années par rapport à celles sélectionnées des étapes précédentes. Depuis cette confrontation in situ, on peut constater une évolution en pleine ascension quant à la quantité et la qualité, incluant aussi bien les affiches les plus représentatives de l’exposition de 1999 que celles d'autres expositions au cours de la période étudiée. Le nombre d'affiches conçues à partir de 2010 le confirme. Sur celles-ci on observe une variable du codage visuel qui, sans être éloigné du code de l’avant-garde commencé dans l'exposition de 1999, a agi sur la base d'une interprétation visuelle de la pensée écrite et orale de l’Apôtre. Dans de telles affiches, l’image de Martí n'assume pas la fonction de complément illustratif de la pensée sélectionnée, comme c'était la norme pour ce genre d’affiche depuis des décennies, mais c’est la pensée qui motive l'image, se reconfigurant comme un message visuel. Dit en d’autres termes, l'image de Martí est mise de côté, dans le meilleur sens de l’acte codificateur, donnant la prévalence à l'illustration de la pensée sélectionnée. Ainsi, le verbe, l’arme fondamentale de son apostolat, devient le mobile central de la codification de l’affiche et non sons image physique, comme ceci était habituel dans le passé. De là l’extrapolation du contenu littéraire au strictement visuel de l'affiche, afin de donner de la puissance à la réflexion pour le récepteur et enrichir son interprétation.

Les affiches d’Irma Gil León (Dos pies que caben en solo un beso, 2011), de José Pedro Camejo (La libertad es la religión definitiva, 2012) et de Carlos Luis Mesa Vega (El gobierno ha de nacer del país, 2012) sont des exposants sans équivoques de cette variable de codification visuelle. Irma Gil León assume les deux derniers vers du poème Mi caballero, appartenant à cette « prouesse filiale », comme Jorge Mañach a appelé le recueil Ismaelillo, pour créer une homologie visuelle entre les empreintes des deux pieds d’un enfant et les lèvres pour l'embrasser. Le texte de ces deux vers fait la trame visuelle de fond. José Pedro Camejo, quant à lui, a incarné, pour le dire ainsi, le legs bolivarien et sa continuité dans la pensée de Martí. Les deux personnages se fondent dans un seul corps, mais différenciées par la division crée par l'uniforme militaire (Bolivar) et le costume noir (Martí) ; alors que la religion libertaire professée par les deux hommes est explicite comme image dans l'union des deux mains en geste de prière. L’affiche de Luis Carlos est un autre bon exemple d'interprétation visuelle de la pensée de Martí, surtout dans le cas d'une idée aussi abstraite comme celle qui l'a inspirée : « Le gouvernement doit naître du pays », en enlevant la carte de l'Amérique Latine de celle de l’Amérique du Nord, montrant les fils cassés qui liaient avant nos républiques à la politique d’ingérence des États-Unis. L’exposition ferme avec une affiche de Lorenzo Santos (Losama), de 2015, dont la plus grande originalité réside en fondant sa proposition visuelle à partir d’un dynamique jeu typographique avec les cinq lettres du nom de l'Apôtre, délimitées et différenciées dans la composition par un contraste de taille et de couleur ; ce dernier élément du dessin, exprimé à partir des trois couleurs de notre drapeau national. Dans la marge inférieure de l’affiche se trouve le texte : « 120e anniversaire de sa mort en combat ».

Les affiches de ce travail sont la preuve de l'existence d'une nouvelle avant-garde graphique en ce qui concerne notre Héros National. Toutes, sans exception, visent à souligner le bien-fondé de l'exemple que constitue son œuvre politique et littéraire, confirmant, une fois de plus, que le sujet non seulement continue à inspirer les jeunes créateurs, mais qu’il se développe et s’actualise selon les nouvelles tendances dans l’art et le dessin. Son apostolat reverdit dans ces images, comme un moyen de plus pour le reconnaître comme un guide indispensable dans l'interprétation et la solution des problématiques les plus pressantes de notre époque.

 

Note

 

(1) José Martí : “Cuadernos de apuntes”, Obras Completas, Tome  21, page 143.

(2) Graziella Pogolotti : El tema histórico en la pintura cubana. Ministerio de Cultura, La Havane, 1995, page 2.