IIIIIIIIIIIIIIII
L'île aimantée
Par Graziella Pogolotti Traduit par Alain de Cullant
L’appelée mondialisation a commencé avec les voyages de Colomb, suivis de la conquête et de la colonisation des Amériques.
Illustration par : Manuel Mendive

Certains disent que les enfants de cette petite île se considèrent comme le nombril du monde, mais on ne nous a jamais attribué un destin messianique. En marge de n’importe quelle manifestation de mégalomanie, il est juste de reconnaître que, pour de multiples raisons, nous avons joué un rôle allant au-delà de notre modeste dimension, pour lequel nous avons été un appât appétissant pour les petites et les grandes puissances.

L’appelée mondialisation a commencé avec les voyages de Colomb, suivis de la conquête et de la colonisation des Amériques. Depuis lors, les conflits ont commencé à s'installer dans les mers qui nous entourent. Les richesses ayant permis l'accumulation primitive des capitaux provenaient d’Amérique. L'Espagne était appauvrie avec le paiement de ses dettes. Dans un premier temps, la fièvre de l'or a dépeuplé l'île. Les aventuriers les plus ambitieux sont partis vers le Mexique et le Pérou, séduits par la légende d’El Dorado.

Arrate, un de nos premiers historiens, avait raison en caractérisant Cuba avec la rhétorique du XVIIIe siècle de « clef du nouveau monde, de rempart des Indes Occidentales ». En effet, l'île, située à l'embouchure du golfe du Mexique à côté du courrant marin conduisant les eaux chaudes au nord de l'Europe, occupe une position stratégique. La Havane est devenue un point de rencontre des flottes, elle s’est fortifiée et l'entrée du port a reçu la protection d'un système de fortifications. Tout cela a impulsé une économie de services et la précoce installation de chantiers navals pour réparer et construire des navires de grande taille pour la métropole. L'importance du pays a été définie par sa position stratégique dans un tableau international qui avait l'Atlantique comme axe central. Une mentalité s’est également configurée depuis les créoles de la première génération ayant un esprit ouvert aux vastes horizons. On communiquait avec l’Occident à travers l'Atlantique. Dans le reste du pays, il y avait une contrebande avec les Caraïbes comptant la complicité des autorités civiles et ecclésiastiques, comme le révèle l'enlèvement de l’évêque Altamirana dans Espejo de paciencia, notre modeste poème épique.

Les Anglais ont occupé La Havane au XVIIIe siècle, pour des raisons stratégiques, un fait qui a survécu dans la mémoire populaire comme « l’heure des mameyes », pour la couleur des uniformes des Britanniques. Mais, dans le même siècle, deux événements de grande importance pour le destin de Cuba ont eu lieu. L'indépendance des Treize Colonies et d’Haïti. L'appropriation de Cuba était dès le départ dans la perspective de certains pères fondateurs des États-Unis. Ils pouvaient attendre l'occasion propice, car il y avait de nombreux territoires à occuper à l'Ouest et au Sud avec l'annexion d'une grande partie du territoire mexicain. À partir de l’insurrection haïtienne, Cuba a remplacé l'île voisine comme fournisseur de sucre pour le marché mondial.

Les créoles éclairés avec de l’expérience cosmopolite ont profité de l'occasion. La traite négrière a été la base d'immenses fortunes, tandis que la fabrication du sucre se concentrait dans la zone occidentale. Miguel Aldama a été un exemple caractéristique de ce lignage. Économiste et prudent, il a investi une partie de son capital aux États-Unis. Le fait que ses rentes ont été congelées durant la Guerre des Dix Ans ne le gênait pas. Il continuait de jouir des milieux luxueux de New York, de Paris et des excessifs bains d'eaux médicinales. Le résultat final de ce processus a été la condamnation de notre pays de se maintenir comme mono producteur et mono exportateur, soumis aux aléas du marché. La situation s’est aggravée lors de l’étape néocoloniale avec la construction de grandes raffineries sucrières dans la zone orientale, unies aux grandes plantations de canne à sucres aux mains d’impresarii étasuniens. La faim, le chômage et les temps morts ont enseigné aux Cubains les clefs essentielles du lien entre le destin personnel et les événements du monde. Au courrant des nouvelles, ils observaient de loin le déclenchement des guerres au-delà des mers avec l’espoir des éphémères périodes de « vaches grasses » qu’interrompaient celles des « vaches maigres ». Ceci n’est jamais arrivé de nouveau car beaucoup de choses avaient changées dans l'interaction entre la production et le marché.

Aujourd'hui la globalisation néolibérale gère les ressources les plus sophistiquées. Par le biais de l'éducation, de la culture, des médias et des nouvelles technologies, on intervient dans la conscience des sujets. Cuba est toujours convoitée, non seulement par les nouveaux Aldama, par les intérêts transnationaux, en raison de sa position géographique dans l'environnement du canal de Panama. Il y a des raisons géopolitiques majeurs, tournées vers les énormes réserves de biens naturels concentrés en Amérique Latine. L'île est un symbole avec ses barbus pieds nus qui a vaincu une armée, avec sa capacité de multiplier les foyers de résistance en Amérique Latine et en Afrique, d’animer, selon les dires du Che, plusieurs Viêt-Nam. Les idées de Fidel et du Che ont convergées dans cette ample vision.

Les grands pas de l'histoire vont au-delà de la brève vie humaine. L'indépendance est un premier pas vers l'émancipation. Le plus complexe vient après. Par conséquent, à l'heure actuelle, nous sommes concernés par ce qui ce passe ici et aussi ce qui se passe en Grèce, au Moyen Orient et à notre frontière la plus proche, l'Amérique Latine où sont appliquées les techniques les plus sophistiquées pour renverser les gouvernements progressistes. Comme disait Bertolt Brecht : « Premièrement ils ont emporté les Noirs. Mais cela ne m’importait pas, Car je n'étais pas noir (...) ensuite ils ont emporté quelques ouvriers, mais cela ne m’importait pas car je n’en étais pas un (...), puis ils ont emprisonné quelques curés, mais comme je ne suis pas religieux, cela ne m’importait toujours pas, maintenant ils me prennent, mais il est déjà trop tard ».