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L'Âge d'Or et Notre Amérique
Par Salvador Arias García Traduit par Alain de Cullant
Maintenant, alors que nous commémorons le 125e anniversaire de l’essai martiano Notre Amérique, il convient d'établir certains liens entre ledit texte et la revue que son auteur dédiera « aux enfants d'Amérique ».
Illustration par : Orlando Rodríguez Barea

Maintenant, alors que nous commémorons le 125e anniversaire de l’essai martiano Notre Amérique, il convient d'établir certains liens entre ledit texte et la revue que son auteur dédiera « aux enfants d'Amérique ». Quand il disait dans le texte que nous commémorons aujourd'hui que « l'histoire de l'Amérique, celle des Incas ici devrait être enseignée sur le bout des doigts, même si l’on enseigne pas celle des archontes de la Grèce », il l’avait déjà mis en pratique, deux ans auparavant, dans sa revue L’Âge d’Or. Là, plus précisément dans ce que  Fina García Marruz a appelé « le grand triptyque américain », composé par les articles « Les ruines indiennes », « Le Père Las Casas » et « Trois héros », il faisait arriver aux jeunes lecteurs les approches qui communiquaient viscéralement avec son essai postérieur.

Parmi les approches de base que Martí offre à ses lecteurs de L’Âge d’Or il y a celle que les cultures autochtones de l’Amérique ne sont pas inférieures à celles de n'importe quelle culture européenne et, même, à certains égards, supérieures. Ainsi, dans « Les ruines indiennes » il nous parle des différents niveaux de développement de ces cultures autochtones : les « peuples venaient de naître », simples et isolés. D’autres plus âgés, qui vivent en tribus formant des villages, chassent, pêchent et combattent. Mais « d'autres étaient déjà des peuples faits, avec des villes de cent quarante mille maisons et des palais ornés de peintures, ayant un grand commerce dans les rues et sur places et des temples de marbre avec les gigantesques statues de leurs dieux. Leurs œuvres ne ressemblent pas à celles des autres peuples, mais comme un homme ressemble à un autre ». Et même s’ils étaient innocents, superstitieux et terribles, tout ceci « est intéressant, audacieux, nouveau ».  Et il conclut en affirmant « S’était une race artistique, intelligente et propre ».

Ceci est illustré dans son article avec une admirable reconstitution combinant la narration avec des descriptions vives et imaginatives de la capitale des Aztèques, Tenochtitlan. En ce qui concerne les cultures autochtones, Martí nous parle de leurs monarques vertueux, de leurs locuteurs, de leurs constructions qui sont arrivées jusqu'à nos jours, et de leurs « héros, saints, amoureux, poètes et apôtres », les assimilant avec leurs homologues dans le monde européen. Mais il aborde aussi l'aspect le plus négatif des sacrifices humains qu’ils pratiquaient, rappelant que ceux-ci étaient également réalisés par l'hébreu Abraham, les Romains dans leurs cirques et, surtout, l'Inquisition espagnole, qui « brûlait les hommes vivants, avec beaucoup de bois et de procession et les dames madrilènes voyaient l’incinération depuis les balcons ».

Cette revendication de la culture des premiers habitants de l'Amérique rend leur destruction délibérée menée à bien par les Espagnols encore plus ignominieuses. Dans « Le Père Las Casas » il nous montre le comportement de « ces conquérants assassins » contre nos Indiens, traqués par des chiens affamés, morts dans les travaux des mines, leurs membres brûles, marqués par le fer, chargés de chaînes et d’objets de moquerie et de harcèlement. Les Indiens mouraient de peine, de furie, de fatigue, de faim, de morsures de chien, dons et « Le meilleur était d’aller dans la montagne » pour se battre pour leurs droits. Mais ceux qui se sont opposés héroïquement ont été victimes de la supériorité en armes des conquistadors, jusqu'à être vaincus. Ensuite « des prêtres sont venus d'Espagne, après que les soldats aient détruits le temple du dieu indien et mis à sa place le temple de leur dieu ». Cette revendication de l’Indien était essentielle pour Martí qui, dans un autre écrit, a exprimé clairement : « Ne voit-on pas comment, avec le même coup qui a paralysé l'Indien, on paralysait l’Amérique ? Et tant que l’on ne reconnaîtra l’Indien, l’Amérique ne marchera pas bien ».

Plusieurs critiques ont coïncidé dans l'idée que l'un des endroits où apparaît la politique culturelle martiana de forme plus explicite, plus méthodique et plus synthétique pour « notre » continent est dans ses travaux de L’Âge d’Or, plus précisément dans « Les ruines indiennes » et « Le Père Las Casas ». Car il était convaincu que « connaître c’est résoudre », la connaissance de l'histoire de Notre Amérique était aussi une forme d'action. Ces articles en sont un exemple. Pour les perfectionnes il a utilisé une ample bibliographie qu’il incorporait à ses textes d’une manière agréable. Martí expose ainsi des critères éloignés et il les soupèse aux siens dans les questions les plus polémiques : les caractéristiques des aborigènes américains et de leur supposée infériorité, légende « noire » (ou « blanche ») de la conquête, la politique d'extermination contre les aborigènes, la question du Père Las Casas et l'introduction de l'esclavage africain dans nos terres. Martí, simplement, expose ses critères selon une logique transparente et honnête, il est convaincu que « l'habitude noble de l’examen détruit l'habitude servile de la croyance ; la question curieuse poursuit le dogme et le dogme, qui vit de l'autorité, meurt de la critique ».

En complément aux articles cités, et pour compléter la connaissance de l'histoire américaine, « des Incas ici », Martí a écrit son article « Trois héros », comme texte initial de la revue. Là est l'homme américain dans ses luttes pour l'indépendance du joug colonial, dans une histoire qui était alors encore récente. Martí a accordé indubitablement beaucoup d'importance à ce texte, comme un point de départ et d'ouverture à toute la revue. C’est pour cette raison qu’il laisse assis bien clairement certains principes essentiels concernant la liberté, la lutte révolutionnaire, les héros, le comportement humain, le décorum et la dignité et, en fin de compte, une position envers la vie.

Il n’y a aucun doute qu’il s’agit d'un texte très connu, mais cela n'empêche pas de rappeler certaines des idées clefs qu’il expose au début. Il va nous parler de « Trois héros », mais sans oublier que parmi ceux qui ont combattu pour la liberté de l'Amérique il y avait les célèbres, mais aussi les soldats « qui sont des héros méconnus ». Ensuite il expose une claire définition de la liberté comme « le droit que tout homme doit honnête, et à penser et à parler sans hypocrisie ». En précisant le concept de l'honnêteté, il termine par lancer un appel à l'action : « Un homme qui est conforme à obéir aux lois injustes et permet que foulent le pays dans lequel il est né des hommes qui le maltraitent, n’est pas un homme honnête ».

Dans cet article bien connu de « Trois héros » il y a une lumineuse observation martiana étant pratiquement applicable à la plupart de ses références aux personnages historiques. Bien sûr, nous nous référons à sa comparaison métaphorique entre la non perfection du soleil et de l'homme. On doit lui pardonner ses erreurs, quand « le bien qu'ils ont fait a été plus que ses défauts ». Bien que dans Notre Amérique il ne souligne généralement aucun personnage par leur nom spécifique, il y a des références évidentes dans lesquelles la valorisation martiana de « lumière » et « d’ombres » est implicite. Ici, plus que parler de l'encyclopédisme d'origine française dans les origines de la révolution continentale, il signale que « avec les pieds dans le rosaire, la tête blanche et le corps peint de l’indien et du créole, nous venons, résolus, au monde des nations ».

Dans « Trois héros », il rappelle que « un curé, quelques lieutenants et une femme ont lancé la république au Mexique, sur les épaules des Indiens ». Ensuite il fait allusion à Morazán en Amérique Centrale. Il continue « Avec les habitudes monarchistes et le Soleil pour valeur, les peuples se sont levés, les Vénézuéliens au Nord et les Argentins au Sud ». Puis vient son allusion aux autres « deux héros » - Bolivar et San Martin – de son article, sans les nommer, et exposés à un moment clef : « Quand les deux héros se sont affrontés et que le continent allait trembler, un qui ne fut pas le moins grand, lâcha les rênes ». Maintenant, depuis une position plus mature et plus complète, il fait une implicite valorisation critique des conséquences de certaines positions, plus affines à Bolívar qu’à San Martin, comme celle où l'héroïsme est aussi important dans la guerre que dans la paix, car il est plus facile de « mourir avec honneur » que de « pensée avec ordre », ou diriger, après le combat, les pensées diverses, arrogantes, exotiques ou ambitieuses. Et que l’on doit gouverner « dans la pratique continue de la raison et de la liberté » avant d’attaquer avec la force du pouvoir.

Les conclusions à la fin de « Trois héros » semblent avoir leur complément, plus ample et explicitement exposées, dans un extrait de Notre Amérique. L'article de L’Âge d’Or termine ainsi : « Les héros sont ceux qui luttent pour libérer les peuples, ou ceux qui souffrent dans la pauvreté et la disgrâce pour défendre une grande vérité. Ceux qui luttent pour ambition, pour soumettrent d'autres peuples, pour avoir plus de contrôle, pour quitter leurs terres à d'autres personnes, ne sont pas des héros, mais des criminels ». Et dans Notre Amérique, il exposera : « Ceux qui, sous l'égide d'une tradition criminelle, couperont, avec le sabre teinté dans le sang de ses mêmes veines, la terre du frère vaincu, du frère puni au-delà de ses fautes, s’ils ne veulent que le peuple les appelle voleurs, ils doivent restituer leurs terres au frère. […] Les arbres doivent se mettre en rang pour que le géant aux bottes de sept lieues ne passe pas ! C’est l’heure du dénombrement et de la marche unie, et nous devons aller en carré serré, comme l’argent à la racine des Andes ».

Deux ans séparent les apparitions de L’Âge d’Or et de Notre Amérique. Dans ce passage du temps, il n'y a aucun doute que Martí, dans la chaleur de l'expérience, a aiguisé sa pensée quant à la profondeur de certains aspects. Mais la cohérence des deux textes, dans leurs idées de base, part d'un tout indissociable. Le langage, ayant toujours de hautes valeurs littéraires, est différente dans chacun d'eux selon ses desseins. Plus claire, explicite dans L’Âge d'Or. Dans Notre Amérique nous voyons l'écrivain exubérant, s’appuyant sur son maniement syntaxique et d’une forte projection métaphorique. Mais, quel meilleur lecteur peut avoir Notre Amérique que celui qui a déjà lu L’âge d’Or ?