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José Martí, l'orateur
Par Pedro Pablo Rodríguez Traduit par Alain de Cullant
La prose sure, de phrases pleines, avec des métaphores fondatrices du modernisme, d’analyses émotionnelles, qui caractérise ses discours, émouvait et transportait ses auditeurs.
Illustration par : artistes cubains

Ce jeune homme avait 24 ans, qui, avec une certaine timidité, a demandé la parole dans l'École Normale du Guatemala. C'était un samedi matin et il continuait les sessions que son directeur, le Cubain José María Izaguirre avait organisées pour que les étudiants puissent partager avec les personnalités de la vie intellectuelle du pays.

Le jeune homme a commencé d'une voix quelque peu précaire, disant qu'il était consterné de craindre ses périodes et d'admirer ses auditeurs avec sa bonne diction.

Une sympathie mystérieuse s'est établie rapidement entre le public et l'orateur, et la voix de l'orateur a pris un ton riche en vigueur et en persuasion. Le tribun s’est révélé dans un oratoire luxueux et exquis, comme l’a classifié l'un de ses auditeurs. Il a fini confus et haletant, il est descendu de la tribune submergée par le rugissement des applaudissements.

C'était en avril 1877 et le jeune José Martí n'était au Guatemala que depuis quelques jours, engagé comme professeur de littérature à l'École Normale. Plusieurs des personnes présentes ont été témoins de l'admiration pour ce jeune Cubain que la plupart ne connaissaient qu'à l'époque, quand il a demandé la parole pour parler d'un livre récent du poète guatémaltèque Francisco Lainfiesta.

Depuis lors, sa parole a été demandée à de nombreuses reprises et on dit que certains cercles cléricaux opposés au régime libéral qui prévalait dans la nation d'Amérique Centrale ont commencé à appeler Martí le Docteur Torrente : tant était la force de son oratoire que ce qui était prétendu être une moquerie péjorative aujourd'hui nous sert à comprendre sa force impétueuse qui se déversait, puissante, sur son auditoire.

Au Mexique, Martí avait déjà pris la parole dans certaines réunions d'intellectuels, mais c'était au Guatemala où le magicien du mot est né en vérité, comme il l'a appelé de nombreuses années plus tard Máximo Gómez, le Dominicain qui l'accompagnerait en tant que général en chef à la dernière guerre pour la liberté de Cuba.

Pour un homme rongé par la franchise de la communication, la voie orale était extraordinairement attrayante, d'autant plus que dans son cas, dès son plus jeune âge, il savait séduire ses interlocuteurs par sa sympathie, son don envers les gens et son charisme. C'était un véritable « causeur » pour qui n'importe quel salon était toujours ouvert, et il savait aussi comment le faire à la tribune, quand l'orateur est le centre de l'attention du public qui se tait pour l'écouter.

Ce qui indique ses conditions est qu'un groupe de jeunes guatémaltèques lui ont demandé des cours d'oratoire, comme ce serait exactement le cas en 1881 lorsqu'il arriva à Caracas. Pour ces élèves, avec une belle perception de l'originalité expressive du maître, il s'agissait d'apprendre une nouvelle façon de parler pour manifester aussi de nouvelles idées.

Dans la nuit du 21 mars 1881, les paroles de Martí ont touché les familles illuminées de Caracas dans le Club du Commerce de la ville. Les fragments conservés de cette pièce dédiée au thème de l'unité latino-américaine et dans lequel Martí se déclara fils de Bolivar, ont conquis les participants. Ce n'était pas un homme ; c’était le génie vivant de l'inspiration », a écrit l'un des jeunes hommes qui était là.

Sa renommée croissante en tant qu'écrivain s'étendait avec celle d'orateur, dans laquelle il a sans aucun doute mis son talent littéraire original. Mais les Cubains étaient peut-être ses auditeurs par excellence : il avait beaucoup à leur dire dans le cadre de leur lutte pour l'indépendance.

Pendant son bref séjour sur l'île entre août 1878 et septembre 1879, Martí se fait connaître comme orateur devant ses compatriotes ; si la presse autonomiste n'ouvrait pas d’espaces aux idéaux libérateurs, il profitait de la tribune chaque fois qu'on lui en a donné l'occasion.

L'enterrement d'un ami poète, l'hommage à un violoniste, le toast à un journaliste de premier plan, l'ouverture d'une institution culturelle dans la localité de Regla, la critique de l'œuvre d'un dramaturge espagnol à la mode, ont été quelques-uns des moments où il a ensorcelé les havanais, de sorte que dans un court laps de temps, il a été une figure éminente et admirée de la vie intellectuelle de la ville.

Ces discours, plein d’un amour patricien, d'insinuations et parfois d'appels ouverts contre la domination espagnole, ont contribué à sa reconnaissance au sein de la conspiration contre le colonialisme, dans laquelle il est devenu vice-président d'un organisme central clandestin.

L'homme qui a mûri à New York, qui est devenu un artiste de la parole lue par une grande partie de l’Amérique hispanique, était l’orateur des émigrations patriotiques enthousiastes et du cercle cultivé de ses amis latino-américains vivant dans cette ville.

La prose sure, de phrases pleines, avec des métaphores fondatrices du modernisme, d’analyses émotionnelles, qui caractérise ses discours, émouvait et transportait ses auditeurs.

Une jeune cubaine qui était son amie et l'entendait fréquemment au cours de ces années, le décrivait ainsi à la tribune :

« Sa déclamation contribuait à suggérer. Sa voix, bien timbrée, avait des inflexions infinies. Il commençait avec un ton doux et mesuré. Il parlait lentement, convaincu. Il articulait avec soin, dessinant les contours de ses mots, prononçant un peu les finales, à la façon mexicaine. Il ne prononçait la zeta (le z) à la forme espagnole. Mais quand il abordait le thème de la patrie opprimée et la nécessité de se battre pour elle, le flux des mots a augmenté, accélérant le tempo : sa voix prenait des accents de bronze et un torrent germait de ses lèvres. L'homme mince, de taille moyenne, s’agitait à la tribune et le public était captivé sous son charme ».

Ces actes patriotiques et de fraternité latino-américaine que Martí avait l'habitude d'organiser à New York ont ouvert la voie à la direction du mouvement patriotique et ont démontré ses conditions en tant qu'unificateur et organisateur de la communauté hispano-américaine résidant dans la ville, alors pas très nombreuse, mais importante en raison de son importance politique et sociale.

C'est pourquoi, quand il se lança pleinement dans la préparation de la guerre de Cuba avec le Parti Révolutionnaire Cubain, qu’il a uni les émigrés et impulsé une vaste conspiration dans l'île, l'oratoire a été une partie décisive de son œuvre politique : c’était un moyen pour divulguer ses idées sur la république cubaine digne, respectable, de paix et de travail ; c'était une fin pour réunir ceux qui voulaient la cessation de la domination hispanique ; c’était une conscience mobilisatrice et une source pour l'exécution engagée avec la patrie. Son verbe a suscité l'enthousiasme des populations cubaines de Floride et d'ailleurs aux États-Unis, en Jamaïque, en République dominicaine, au Costa Rica, au Panamá.

 Un érudit cubain compétent, Luis Alvarez Alvarez, a écrit il y a quelques années un livre brillant dans lequel il examine la poétique oratoire de Martí et où il analyse la composition de ses discours, intitulé La oratoria de José Martí. Un effort valable et essentiel pour comprendre comment il a vu la question et comment il a formellement organisé ces pièces qui ne peuvent être exclues de sa création littéraire.

Mais le phénomène communicatif, l'acte oratoire, le moment de la tribune devant le public, reste l'un des mystères à éclaircir autour de Martí. Nous n'avons pas de films, pas même de photos qui nous montrent au moins le geste, l'intensité du regard ; ne pas parler du ton de la voix, du rythme de ses phrases, de son éloquence. Ceux qui l'ont vu parlent de sa véhémence, de sa façon de toucher la sensibilité et l'émotion. Juan Marinello, qui a peut-être pu converser avec certains de ses auditeurs, a déclaré : « Dans notre héros parlant, la façon de dire est plus importante que les mot eux-mêmes ».

La vérité est que l'orateur a réussi à atteindre les publics les plus divers : des aristocrates éclairés, des diplomates hispano-américains, des Cubains de la classe supérieure, des cultivateurs de tabac émigrés et des paysans mambises de l'Armée Libératrice dans les champs de Cuba, qui l'ont acclamé quelques jours avant sa mort au combat. Le journaliste de Santiago, Mariano Corona l'a entendu parler à la troupe et il a dit : « On l’écoutait comme les Hébreux ont entendu les maximes du Christ : avec l'adoration biblique, avec le fanatisme des idolâtres. Quand il terminait, le volcan explosait ».

« Seulement va à l'âme, ce qui sort de l'âme », a-t-il écrit dans l'un de ses Carnets de notes, en rappelant ce qu'il a dit dans son discours sur les orateurs, et parce qu’il parlait de lui-même. L’orateur José Martí a réalisé ce qu'il a lui-même établi : « Les orateurs doivent être comme des phares : visibles à très longue distance. »