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José Martí, les États-Unis et Notre Amérique
Par Randy Saborit Mora Traduit par Alain de Cullant
Comme vif observateur et analyste, le cubain a révélé ce qu’il y avait au-delà du développement économique des États-Unis et il a mis en garde sur les intentions expansionnistes de ce gouvernement sur le continent.
Illustration par : Carlos Enríquez

Si José Martí avait été un homme ayant peu de sens, il aurait sûrement cru, comme beaucoup, que les États-Unis étaient le modèle à imiter. Mais il pensait le contraire.

 

Bien que 15 ans soient suffisants pour que quelqu'un mûrisse quant à l’idéologie, la pensée « notreaméricaniste » de Martí a mûri rapidement entre 1880 et 1895, alors qu’il vivait aux États-Unis.

 

À mesure qu’il se plongeait dans le contexte new-yorkais, lisant sa presse et rapportant avec facilité la réalité étasunienne, le Héros National cubain a appris à distinguer entre le plausible et le critiquable de cette nation.

 

Mais il a très bien compris qu’aucune république de l’Amérique Latine ne serait libre sous l’aile de l’aigle du Nord : amant de l’indépendance, Martí n’a jamais vu la proposition d’annexion comme une option émancipatrice.

 

Comme vif observateur et analyste, le cubain a révélé ce qu’il y avait au-delà du développement économique des États-Unis et il a mis en garde sur les intentions expansionnistes de ce gouvernement sur le continent.

 

Il a préconisé la préparation des sud-américains pour vivre en Amérique du Sud et « ne pas vivre en France quand ils ne sont pas français, ni aux États-Unis, qui est le plus féconde de cette mauvaise mode, quand ils ne sont pas nord-américains.

 

Il a partagé cette réflexion avec les lecteurs de La América, une revue new-yorkaise de l’agriculture, de l’industrie et du commerce, dans lequel il a collaboré dès mars 1883 et qu’il a dirigé à partir du mois de janvier de l’année suivante.

 

Comme défenseur de la nation spirituelle latino-américaine, il a critiqué que, du Río Grande à la Patagonie, l’on vive suspendu de toute idée et de grandeur étrangère, ayant un sceau de France ou d’Amérique du Nord.

 

L’histoire hispano-américaine devrait être enseignée avant celle des archontes de la Grèce, a-t-il déclaré dans son illustre essai Nuetra América en 1891.

 

Ce n’est pas hasard que dans La Edad de Oro, une revue qu’il a écrit en 1889, il raconte aux enfants l’histoire des « Trois Héros » latino-américains (Bolívar, San Martín et Hidalgo) avant l’Iliade grecque.

 

Il était fier d’écrire sur le talent latino-américain, dans un article de La América il souligne les qualifications des étudiants d’origine latine dans un collège étasunien : « pour chaque six nord-américain primés il y a six autres sud-américains. Le meilleur comptable est un Vicente de la Hoz. Celui qui connaît le plus des lois commerciales est un Esteban Viña. Celui qui monopolise tous les prix de sa classe, sans laisser de miettes aux formidables jeunes yankees, est un Luciano Malabet ; les trois prix en composition en anglais ne sont pas pour un Smith, un O’Brien ou un Sullivan, mais pour un Guzman, un Arellano et un Villa ! ».

 

En juin 1883 il a mentionné que les produits nord-américains n’étaient pas, comme on le faisait croire, les meilleurs sur le marché :

 

« Les États-Unis, avec des horlogers dans toutes les régions du monde, avec un débit impressionnant et avec la législation la plus protectrice des produits nationaux (...) produisent à 2,75 $ des montres inférieures, en sécurité, matériel et apparence, à celle pouvant être obtenues pour cinq francs en Suisse ».

 

Dans une claire allusion aux États-Unis, Martí avait comme critère « on ne doit pas exagérer ses fautes d’usage, ni lui nier toute la vertu, on ne doit pas cacher ses fautes, ou les claironner comme vertus ».

 

Avec ces lignes, il inaugurait dans Patria, le journal indépendantiste qu’il dirigeait, la section Apuntes sobre Estados Unidos (Notes sur les États-Unis), qui est sorti pour la première fois le 23 mars 1894.

 

Depuis cette date, l’hebdomadaire s’est proposé de rendre public « sans exagérations ni dissimulations » certaines clefs de l’histoire de ce pays. Il citait ce qui était publié dans d’influents journaux étasuniens tels que The Herald et The Sun.

 

Le but éditorial était de mentionner les faits démontrant « les deux vérités utiles à notre Amérique : le caractère cru, inégal et décadent des États-Unis et l’existence continue dans ce pays de toutes les violences, les discordes, les immoralités et les désordres que l’on incriminait aux peuples hispano-américains ».

 

Le penseur soulignait que les groupes humains étaient identiques en substance car les nations sont cuites dans un même four.

 

Il qualifiait comme « hommes du prologue et superficie » ceux qui voyaient « la variété substantielle entre l’égoïste saxon et l’égoïste latin, le saxon généreux ou le latin généreux, le latin burómano ou le saxon burómano ».

 

Les saxons et les latino-américains, précise-t-il, différaient seulement selon la conséquence particulière du groupe historique dont ils provenaient.

 

Le résultat qui est mesuré de la même façon forme « une nation de grands gaillards du Nord, issus de siècles derrière, la mer et la neige et (...) une île sous les tropiques, facile et souriante ».

 

L’Apôtre montrait ainsi la vérité du gouvernement nord-américain, qui regardait par dessus l’épaule l’Amérique Latine, qui vivait alors une période de fondation : « Le mal est la haine, même si c’est la nôtre ; et même si elle ne l’est pas. Le bon n’est pas seulement de détester seulement parce qu’il n’est pas notre ».

 

Et ces mots, comme tant d’autres de Martí qui semblent sortir du four, sont une vérité comme un temple que les peuples latino-américains doivent prendre en compte au moment de défendre leur culture et leurs libertés politiques et économiques.