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José Martí : le témoin d’exception
Par Carmen Suárez León Traduit par Alain de Cullant
Les chroniques non seulement condensent son expérience de la vie moderne aux États-Unis, mais elles analysent soigneusement ces phénomènes comme des prototypes de la société moderne par excellence.
Illustration par : Carlos Enríquez

Je pense que les « Escenas norteamericanas » (Scènes nord-américaines), le titre que Martí a donné à ses chroniques écrites depuis New York pour La Opinión Nacional, de Caracas et La Nación, de Buenos Aires, peuvent être considérées comme le point culminant de cette écriture de la médiation. Ce que Susana Rotker appelle un « espace de condensation », en se référant au système de narration moderniste, veut mettre en évidence dans la chronique de ces créateurs de cette fin de siècle cette conjugaison des chaînes associatives comme une technique de représentation du monde moderne dans sa multiplicité caractéristique (1). Au-delà de cette nécessité universelle du langage de « condenser » ces masses de sensations et d’informations fragmentées et intenses propres de la vie moderne que les écrivains de la fin du XIXe siècle expérimentaient, où que se soit le capital et transformant les styles de vie en les dynamisant chaotiquement avec les caprices du marché, José Martí opéra dans ses chroniques moderniste sous l’impulsion de ce besoin de condensation, mais en la limitant clairement à un programme d’action consciemment incorporé dans sa situation historique et visant délibérément à la transformer. Le poète – comme tant d’autres modernistes – a non seulement expérimenté la nécessité d’un langage expliquant la nouvelle expérience du monde, mais que le penseur politique et social qu’était Martí, mettait ses techniques d’écriture de roman en fonction de tâches plus concrètes, articulées aux urgences socio-historiques et politiques de grande actualité pour ce contexte particulier.

 

Dans ces chroniques Martí a déployé une stratégie allant bien au-delà des centaines de chroniques écrites par les correspondants et les voyageurs de l’époques, centrées sur l’exotisme, dans la nouveauté, dans la description de l’inconnu ou plongé dans le vertige pessimiste ou décadente des paradis artificiels, ou dans une admiration extatique et amoindrissant des centres du pouvoir. Sans être étranger de l’angoisse générée par la modernité, de l’étonnement et du vertige des temps nouveaux, Martí s’est imposé des tâches et a formulé, à base de méditation et d’étude de ce qu’il observe, des modes d’action et d’inclusion dans les nouvelles réalités. Les chroniques non seulement condensent son expérience de la vie moderne aux États-Unis, mais elles analysent soigneusement ces phénomènes comme des prototypes de la société moderne par excellence et il se propose de les transformer à travers un projet alternatif pour l’Amérique Hispanique, adapté à ses besoins et amélioré par l’étude et la prévision des erreurs potentielles et observées dans son milieu.

 

Dans ces textes on localise très concrètement ce rôle de médiateur entre les cultures, rigoureusement concentré entre les cultures nord-américaine et sud-américaine. À cette fin, Martí révise quotidiennement la presse nord- américaine, les livres récemment publiés et il surveille attentivement la vie culturelle et politique de la nation, reformulant son discours depuis un engagement herméneutique avec ses expériences et ses expectatives d’hispano-américain. Sa voix fait éruption dans le discours de la chronique, offrant une orientation éthique et une interprétation des faits décrits et examinés. Cette écriture de la méditation suppose la construction d’un discours contre culturel qui révise l’expérience nord-américaine dans un grand effort de critique. Ce sont ses chroniques publiées et ensuite rééditées dans une vingtaine de journaux en Amérique du Sud, les premières font connaître le poète Whitman aux hommes hispanophones ; là il décrit la vie de New York avec un surprenant langage de vie en toutes saisons et il débat les grands thèmes de la société étasunienne : l’immigration, l’éducation scientifique, la culture, l’économie, le commerce, la technologie et la politique. Rien n’échappe à cette approche multiple, depuis la synthèse critique, Martí élabore des leçons de la modernité pour l’avenir de l’Amérique du Sud.

 

Comme genre, à cheval entre le journalisme et la littérature, ses chroniques modernistes sont pleines de ressources poétiques ayant une nouveauté radicale, dépassant les limites entre la prose et les vers et stimulant les moules d’usage traditionnel. Les chroniques envahissent ses Versos libres, écrits également lors de ces années et ses grands thèmes urbains, nés à New York, sont exprimés en vers tourmentés et volcaniques. De manière que dans ses textes traduits, dans ses articles et ses chroniques, l’analyse et la pondération saute au vers martiano comme une passion identifiable. Dans sa poésie, la capacité médiatrice se convertie en une revendication universaliste de solidarité avec les plus humbles, comme nous pouvons le lire, par exemple, dans ces versets :

 

Bien: moi je respecte

À ma façon brutale, des manières douces

Envers les malheureux et implacables

Envers ceux qui méprisent la faim et la douleur,

Et le travail sublime, moi je respecte

La ride, le cal, la bosse, la farouche

Et pauvre pâleur de ceux qui souffrent.

Je respecte cette pauvre femme d'Italie,

Pure comme son ciel, qui à l'encoignure

De la maison sans soleil où je dévore

Mes désirs de beauté, vend humblement

Des ananas sucrés ou des pommes blafardes.

Je respecte le bon Français, brave, robuste,

Rouge comme son vin, qui avec des éclairs

De drapeau dans les yeux, traverse en quête

De pain et de gloire l'Isthme où il périt (2).

 

Comme nous pouvons l’apprécier, cette synapse interculturel imprègne l’écriture martiana, nous offrant un des dialogues les plus intenses et actifs articulés par la langue de la modernité en Amérique Hispanique.

 

Notes :

 

1 - Rotker, Susana. Fundación de una escritura: las crónicas de José Martí. La Havane, Casa de Las Américas, l992, p.49-52.

 

2 - Martí, José. Bien, je respecte.” Vers libres. Traduction de Jean Lamore, Harmattan/Éditions Unesco, Paris, p.149.