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José Martí et… le téléphone théâtral
Par Lucia Sanz Araujo Traduit par Alain de Cullant
Il s'agissait d'un système de distribution téléphonique qui permettait aux abonnés, en Europe et en Amérique, d'écouter des représentations d'opéra et de théâtre par le biais de lignes téléphoniques.
Illustration par : artistes cubains

Il ne cesse de nous étonner. Chaque fois que nous fouillons dans son vaste travail journalistique, nous trouvons des facettes peu divulguées, un exemple de ce que sont ses travaux de sensibilisation scientifique et technologique.

Par exemple, ceux qui souhaitent connaître l'évolution historique de la téléphonie devraient consulter, sans tarder, les Obras Completas de José Martí.

Il n'y a peut-être pas un seul journaliste ibéro-américain qui a tant suivi, écrit et débattu, avec un tel luxe de détails et bien sûr de connaissances, sur ce sujet.

Ses commentaires, articles ou nouvelles courtes (connues également sous le nom de gacetillas) en témoignent.

Parmi les aspects abordés par l'Apôtre figure la référence au Théâtrophone (le téléphone du théâtre), espagnolisé avec le mot teatrófone, qu'il a rebaptisé à juste titre comme un téléphone théâtral.

Il s'agissait d'un système de distribution téléphonique qui permettait aux abonnés, en Europe et en Amérique, d'écouter des représentations d'opéra et de théâtre par le biais de lignes téléphoniques. C'est l'invention de l'ingénieur français Clément Ader qui l'a présentée pour la première fois en 1881, à Paris, lors de l'Exposition Universelle, à laquelle Martí a fait référence à La Edad de Oro (L’âge d'Or).

C'était donc une nouveauté technologique et à ce sujet l'Apôtre a écrit à deux reprises dans La Opinión Nacional, de Caracas.

Dans le premier écrit, daté du 19 janvier 1882, il comptait :

« Les Italiens sont devenus extraordinairement friands du téléphone théâtral. Rome, Turin, Milan, Florence, Naples, se disputent l'honneur de posséder le premier spectacle téléphonique. En Allemagne, la même chose commence à se produire. L'empereur d'Autriche ne veut pas être moins que le président de la République Français et a mis en place une salle de son palais pour les auditions, non pas de l'opéra, mais de la chapelle impériale ».

Alors que dans le deuxième, quelques jours plus tard, exactement le 1er février, il narre de façon très vive ce qui suit :

« Avant on s’invitait à prendre le thé, à apprécier de bon mets parfumés de vins, à entendre réciter des vers, à entendre des artistes, à faire des parties de chasse, à des déjeuners à la campagne, à des bals. Maintenant, à Paris, on s’invite pour écouter des opéras et des comédies, assis, non pas sur une chaise d’une loge, ni dans des fauteuils confortables, mais dans des canapés confidents et doux, placés sous d'épaisses tentures dans un salon du quartier de Saint Germain.

Il est déjà utilisé dans les maisons à la mode pour communiquer par téléphone avec les principaux théâtres, de sorte que, sans quitter leur palais, et en communion savoureuse avec leurs amis, les privilégiés de la fortune peuvent entendre chanter le Méphistophélès de Boito, les petites comédies de l'ingénieux Pailleron, les blagues grinçantes de Sardou, les chœurs animateurs de l'opéra comique. L'oreille est appliquée sur le tube, et aucun mot n'est perdu. Mais il semble que, au lieu de satisfaire, on n'aime pas cette façon violente et imparfaite d'entendre des œuvres dramatiques, qui ont leur plus grand charme dans le geste rapide, le regard, la posture, l'apparence plastique. Et c'est aussi la nouvelle façon d'entendre des drames très défavorables aux auteurs, parce que vous n'avez pas les sens éblouis avec l'appareil scénique, l'habileté de l'acteur, le reflet de la salle, la beauté de l'actrice, la pensée est libre qui, avec une froideur implacable, repousse tout ce que l’œuvre écoutée a contre nature, forcée ou artificielle. Parmi les pièces chantées, au moins, on peut l’apprécier presque entièrement : le téléphone transmet tous les jeux, tous les caprices, toutes les nuances de la voix. Le président de la République écoute tous les soirs de l’opéra depuis son fauteuil. (…) ».

En examinant les gravures de l'époque, nous réalisons la fidélité des images de Martí, écrites de manière cinématographique, un élément présent dans ses gacetillas.

Autre chose sur le téléphone théâtral : D'un point de vue technique, son inventeur, c'est-à-dire Ader, a placé devant la scène 80 émetteurs téléphoniques, de cette façon, il a créé une forme de son stéréophonique binaural ou holophonique, c'est-à-dire, des sons conçus pour générer un sentiment de tridimensionnalité dans le cerveau, faisant croire aux auditeurs qu'ils étaient immergés dans l'environnement du théâtre.

Les émetteurs envoient le signal à une station secondaire installée dans le théâtre lui-même. De là, il est envoyé à un grand centre de concentration ressemblant à une centrale téléphonique.

Le client ou l'abonné reçoit le signal de musique chez lui grâce à un équipement semblable à un téléphone, mais dépourvu de microphone et avec deux écouteurs stéréo.

Bien sûr, il était essentiel de faire un paiement mensuel, beaucoup moins cher qu'une entrée de théâtre.