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José Antonio Aponte, un icône de subalternité (I)
Par María del Carmen Barcia Traduit par Alain de Cullant
José Antonio Aponte était un homme libre, intelligent, astucieux et éclairé, il était charpentier, mais il sculptait avec art unique ; tout comme ses ancêtres, il faisait partie du bataillon des Morenos de La Havane.
Illustration par : Antonia Eiriz

Depuis le XIXe siècle, une phrase est établie, plus pour la réflexion politique que pour les études historiques : « il est plus mauvais qu’Aponte », car dans un contexte dans lequel on construisait seulement des personnalités paradigmatiques à partir d’individus qui appartenaient aux élites blanches, il convenait de diaboliser l’autre face de la monnaie, celle qui reflète les actions des sujets subalternes, encore plus s’ils étaient noirs.

José Antonio Aponte était un homme libre, intelligent, astucieux et éclairé, il était charpentier, mais il sculptait avec art unique ; tout comme ses ancêtres, il faisait partie du bataillon des Morenos de La Havane ; son oncle Nicolás et son grand-père Joaquín, créoles et des capitaines de ce corps, avaient lutté contre les anglais durant le siège de la capitale, le premier à Bacuranao et le second à la Chorrera et Puentes Grandes, ce dernier a reçu plus tard la médaille d’or de la Real Efigie. José Antonio a continué cette tradition familiale dans la milice où il avait le grade de premier caporal, ce qui, en plus, lui conférait un certain prestige social et lui a permis d’avoir quelques connaissances militaires, des enseignements dont il a profité pour s’impliquer, aux côtés d’autres membres de son bataillon, dans des activités séditieuses.

Le XIXe siècle avait commencé avec multiples situations conflictuelles, dont certaines sont devenues révolutionnaires. En 1804, Haïti avait assis un précédant en proclamant son indépendance ; mais dix ans avant cet événement il y avait eu une action importante dans la Santo Domingo espagnole : la création, parrainée par la Couronne, les Troupes de Noirs Auxiliaires, un corps dont l’objectif explicite était de défendre les intérêts de cette monarchie dans un territoire conflictuel. Ce corps appartenaient, comme officiers des différents grades, Jean François, Georges Biassou, Toussaint Louverture, Gil Narcisse et quelques autres, tous étant des hommes d’origine très humble, certains anciens esclaves, qui pour leurs actions militaires ont atteint un prestige qui a couru de bouche en bouche entre les mulâtres et les noirs des Bataillons. Ils étaient admirés et reconnus socialement et, conformément avec la hiérarchie qu’ils avaient atteinte, ils étaient présents dans les fêtes et les festivités, dans les espaces privés et publics, avec leurs uniformes colorés et ils étaient accueillis avec dévouement. Jean François, par exemple, a été honoré avec des banquets et des réceptions, il voyageait dans une calèche tirée par six chevaux, il était vêtu d’un uniforme de Général de l’armée espagnole et il portait la médaille que le monarque lui avait donné pour ses actes de valeur.

Plus de mil hommes des milices disciplinées de Cuba étaient partis à Saint-Domingue en 1794, présidés par le marquis de Casa Calvo, et ils étaient entrés en contact direct avec ces troupes. Dès ce moment, entre les miliciens mulâtres et noirs faisant partie de ce corps, a commencé à se tisser un imaginaire intégré par les conduites, les actions et les combats, qui furent d’abord recréés et mythifiés, puis narrés et divulgués de bouche en bouche, plus tard, par les hommes qui avaient guerroyé à Saint-Domingue ou par ceux qui avaient écouté leurs histoires, un fait qui a eu une notable influence dans les comportements subversives adoptés par certains membres du Bataillon des Mulâtres Libres de La Havane.

Malgré le temps et aussi la dispersion géographique qui avait fragmenté les troupes Noires Auxiliaires, dans l’esprit des noirs libres et des esclaves persistait un imaginaire construit à partir de ces actions et du mode de vie de ses membres. Ce prestige social était différent à celui qu’avaient les miliciens  noirs et mulâtres dans l’île de Cuba, qui, bien formés dans les armes et ayant une participation très importante et efficace depuis les années soixante-six du XVIIIe siècle, avaient seulement réussi à atteindre une modeste représentation dans l’imaginaire collectif de la société havanaise.

Pour cette raison, parmi d’autres, la relation qui s’est établie entre le noirs et mulâtres de Cuba et la révolution haïtienne, ne peut pas seulement s’expliquer à partir de l’influence de l’insurrection des esclaves, comme on le suppose traditionnellement, mais aussi par la façon dont ce processus a contribué à la formation d’une mentalité pléthorique des aspirations chez les hommes qui faisaient partie de ses corps armés. Ils ont assumé l’importance qu’avait le prestige militaire à partir de la reconnaissance et des honneurs reçus par les principaux caudillos haïtiens, convertis en brigadiers de l’armée espagnole après la création des troupes mentionnées.

D’autre part, en mai 1804, Napoléon Bonaparte était devenu empereur et il déployait ses ambitions de contrôle sur le continent européen, une de ces actions a été l’intronisation de son frère Joseph en Espagne, alors, les oligarchies locales, mécontentes de cette présence étrangère, se sont organisées en Juntes, comme cela est aussi arrivé dans certains endroits d’Amérique. Dans celle de Cadix, ils ont discuté sur l’abolition de l’esclavage. Ces nouvelles, et d’autres similaires, sont arrivées à Cuba, elles circulaient parmi les classes « de couleur » et magnifiaient une liberté qui ne leur avait pas été accordée.

Dans l’île, le pouvoir politique et économique était entre les mains d’une oligarchie créole en pleine croissance économique, étroitement liée aux instances monarchiques, très éloignées de toute tentative d’abolitionniste. Les intentions libérales et subversives circulaient, liées à la franc-maçonnerie et aux couches populaires, surtout celles formées par certains noirs et mulâtres qui avaient connaissance des discussions dans les Cours et des processus des juntes du Mexique et de la Nouvelle-Grenade.

Parallèlement, il y avait un déploiement de certains anciens officiers des Troupes des Noirs Auxiliaires qui, encouragés par son ancien patron Jean François, n’avaient pas perdu la mentalité ni la condition de corps armé. Entre eux se trouvait Gil Narciso, qui est arrivé dans la rade havanaise au début de 1812, Juan Barbier est aussi arrivé à ce moment et il a pris le nom du principal caudillo haïtien. Tous ces facteurs ont eu une influence sur la concertation conspirative. Tout a commencé quand deux des hommes clefs du mouvement séditieux ont été découverts : José Antonio Aponte et Francisco Javier Pacheco, qui avaient rédigé, divulgué et même placé sur l’un des murs du Palais des Capitaines Généraux, un pasquin appelant « avec tambours et trompettes » à la révolte des Noirs. Cette action a alerté les autorités sur la conjoncture qui se tramait.

Les premiers soulèvements de La Havane ont eu lieu le 5 mars dans l’exploitation sucrière « Peñas Altas », de Guanabo. En parallèle, un plan citadin devait être réalisé, consistant à occuper le Château d’Atarés - un plan de cette forteresse était caché dans la maison de Clemente Chacón - et la Caserne des Dragons, le siège des bataillons de noirs et de mulâtres, devait être prise par Salvador Ternero. Cette seconde partie a été avortée.

Le mouvement insurgé avait été forgé dans plusieurs espaces privés : la maison de Clemente Chacón, qui était aussi une taverne, un magasin et une maison d’hôtes, ce qui lui permettait de masquer les réunions et les relations avec les conspirateurs des zones rurales ; la maison du cabildo Mina Guagui, dont Salvador Ternero était membre, et dont les activités ont permettaient également de dissimuler le transfert des conspirateurs, et la maison de José Antonio Aponte, où était son atelier.

À suivre…