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Introduction au roman Lucía Jerez
Par Maria Poumier Traduit par
On ne s’étonnera pas de découvrir dans Lucía Jerez aussi les éléments d’une méthode pour nous amener à infléchir notre attente même des romans.
Illustration par : artistes cubains

José Martí  (1853-1895) a marqué son pays au point que les Cubains de toutes opinions acceptent qu’il constitue à lui seul le ciment spirituel du pays. Phénomène très rare, sa stature d’écrivain n’a cessé de grandir après sa mort, ce qui devint conscient et admis à Cuba malgré les interprétations divergentes qu’on donnait de son génie dès les années 1920. Un siècle et demi après sa naissance, il a conquis aussi le reste de l’Amérique latine. Il y a lieu de penser que son cheminement à travers l’Europe et les autres langues ne fait que commencer. On hésite toujours à le définir : penseur, patriote, conspirateur, poète, prophète, quel doit être son premier titre ? Éthique et esthétique sont inséparables dans chacune de ses réalisations. Pour faire découvrir au lecteur  de langue française son unique roman, il nous semble utile de partir de son attachement à l’édification d’une nation cubaine, tache à laquelle  il choisissait de subordonner toute autre activité. Avant de mourir au combat, en 1895, dans la guerre qu’il avait organisée patiemment au long des années précédentes, et qui mit fin à la domination espagnole sur l’ile, il avait commencé à rendre réelle cette « incroyable et subite éminence d’un peuple, peu de temps auparavant vil en apparence chez lequel l’exploit se fit durable, fête la faim, commun l’extraordinaire » (1)

Cime et racine  de cette éminence, Martí était par ailleurs doué d’une capacité exceptionnelle pour la souffrance, indissociable chez lui de la passion. C’est à partir de la vibration de la douleur qu’on peut éprouver la fraicheur de son roman unique à plus d’un titre. Nous rappellerons brièvement quelques jalons décisifs de sa biographie ; le lecteur curieux trouvera d’autres développements dans les notes élaborées  pour élucider de multiples allusions dispersées dans le roman.

Né en 1853 à La Havane au cœur d’une famille espagnole modeste, l’appartenance à Cuba résulte pour José Martí d’un choix radical, qui se consolidera lors de ses séjours à l’étranger et en particulier dans la métropole.  Sa mère était originaire des Canaries, conquises par l’Espagne au XIVe  siècle, et les Canaries furent en bien des aspects le premier espace du projet d’expansion vers l’ouest. La population canarienne à Cuba, d’origine paysanne, était portée à l’insoumission, et percevait Cuba comme un prolongement naturel de son archipel. Après avoir perdu son empire continental en Amérique, l’Espagne eut à affronter une armée insurgée de Cubains revendiquant eux aussi l’indépendance ; les combats durèrent douze ans  (1868-1880). Aussi, tandis que l’adolescent grandissait, la répression se renforçait, et José Martí dès l’âge de seize ans se fit repérer comme un étudiant dangereux. Il fut d’abord condamné aux travaux forcés, puis au bannissement, et ne put revenir à Cuba que pour quelques mois, avant d’être à nouveau expulsé. Il vécut successivement au Mexique, au Guatemala, au Venezuela, aux États-Unis. Puis, ayant réussi mettre sur pied une nouvelle armée insurgée et à déclarer la guerre à Espagne, il tomba au combat, peu après avoir débarqué clandestinement sur l’ile avec le général en chef Máximo Gómez.

Son œuvre se compose de poèmes, de pièces de théâtre, de discours et d’une  très riche production d’articles de fond pour différents journaux de tout le continent américain. Mais il s’est très peu soucié de faire publier ses œuvres en volumes (hormis deux recueils de poésie), se contentant d’élaborer des listes pour que ses héritiers spirituels puissent regrouper ses textes et se charger de prolonger son action par des publications. C’est une perspective didactique qui explique ce choix ; on pourrait dire que toute sa production écrite fait partie d’une immense correspondance privée, destinée à la part la plus secrète et la plus avide de révélations fondamentales de chacun d’entre nous. Et  c’est bien comme une leçon salutaire que ses lecteurs recherchent la moindre des ses observations. On ne s’étonnera pas de découvrir dans Lucía Jerez  aussi les éléments d’une méthode pour nous amener à infléchir notre attente même des romans. Signalons tout de suite que pour Martí la seule excuse du genre romanesque, frivole et mensonger au plus haut point, était qu’il pouvait (et devait) être « profond comme un bistouri, utile comme un médecin », tel qu’il l’a écrit pour se justifier d’avoir accepté de jouer les romanciers. Il y fait naturellement évoluer aussi nos opinions sur mille questions abordées au fil de l’intrigue. Bien des thèmes à peine effleurés dans le roman son développés dans d’autres textes de Martí, comme on le verra dans les notes. Nous nous contenterons ici d’éclairer les aspects les plus déconcertants de l’ouvrage par quelques réflexions sur les parentés littéraires qui le rattachent aux plus grands écrivains des XIXe et XXe siècles, sur les circonstances qui entourèrent la gestation de ce petit monument bâti en une semaine, et sur les échos qu’on y trouvera certainement au XXIe siècle.

Note :

1. Les citations de Martí, de Dario Sarmiento, reprises ci-dessous, sont tirées de Jorge Mañach dans : Martí el apóstol, Madrid, España-Calpe, 1933

Titre original

Amistad funesta

Premiere éditon dans El Latino American, New York, 1885

Lucía Jerez

Édition critique de Mauricio Núñez Rodríguez

Centro de Estudios Martianos, La Habana, 2000

José Martí

Lucía Jerez

Roman traduit de l’espagnol (Cuba)

Par Maria Poumier

Édition Bilingue

Notes de Maria Poumier et Mauricio Núñez Rodríguez

Copyright 2003 By Éditons Patiño, Genève (Switzerland) pour l’introduction, la traduction française et les notes.

Les Éditions Patiño sont une des activités de la Fondation Simón I. Patiño

8, rue Giovanni Gambini, CH-1206 Genève, Suisse.

ISBN : 2-88213-037.-6